De l’antisémitisme contemporain en Europe

Malgré les «plus jamais ça» après la Shoah, l’antisémitisme n’appartient clairement pas au passé. Les stéréotypes et mythes sur les juifs donnent lieu à de plus en plus d’attaques mortelles, de violences physiques, de profanations et de discours de haine. Billet de Claire Fernandez, Directrice adjointe d'ENAR.

Aujourd’hui, j’écris à propos d’antisémitisme.

Parce qu’aujourd’hui, c’est la journée mondiale contre le fascisme et l’antisémitisme, qui commémore le pogrom de la Nuit de cristal en Allemagne nazie le 9 Novembre 1938, marquant symboliquement le début de la Shoah.

Parce qu’hier, mon grand-père était le seul survivant des membres de sa famille juive française assassinés à Auschwitz.

Parce qu’hier, des camarades de classe jetaient des pierres sur ma mère et ses frères et sœurs et étaient ensuite dégoutés d’avoir vu du « sang de juif ».

Parce qu’aujourd’hui, en me rendant au travail à Bruxelles, j’ai lu inscrit sur un mur  « Junden Raus! » (oui, avec une faute d’orthographe). 

Parce qu’aujourd’hui, une stèle en mémoire de la victime de torture antisémite Ilan Halimi a une fois encore été vandalisée et profanée.

Parce qu’aujourd’hui, des fans de football en Italie utilisent l’image d’Anne Frank, morte dans les camps, et des slogans antisémites pour attaquer leurs adversaires.

Parce qu’aujourd’hui, une chanson de hip hop explique pourquoi les « juifs possèdent tous les biens d’Amérique ».

Parce qu’aujourd’hui, je lis encore des fake news sur mon mur Facebook sur pourquoi les juifs ont la clé de la réussite en affaires.

Parce qu’aujourd’hui, un Etat membre de l’Union européenne peut mener une campagne antisémite contre le philanthrope George Soros.

Parce qu’aujourd’hui, les théories du complot sont monnaie courante pour expliquer que les juifs/Israël sont derrière tout attentat ou crime.  

Parce que beaucoup ne voient pas que derrière un antisionisme primaire, ce sont bien des juifs qui peuvent être pris pour cible, par des violences ou des abus.

Inscription antisémite sur un mur à Bruxelles © Claire Fernandez Inscription antisémite sur un mur à Bruxelles © Claire Fernandez
Le Community Security Trust au Royaume-Uni a enregistré une augmentation de 30 pour cent des incidents antisémites les six premiers mois de 2017 par rapport à la même période en 2016. En Belgique, le centre pour l’égalité des chances, UNIA, note avec inquiétude une augmentation de 105 pour cent des signalements antisémites reçus en 2016 – avec notamment des incidents complotistes autour des attentats de 2016 à Bruxelles. En France, malgré une baisse des incidents relevés en 2016 comparé à 2015 (qui avait vu une forte augmentation notamment avec les attentats de l’Hyper Casher), les juifs sont toujours visés par les intimidations ou les violences au quotidien. Un sondage de l’Agence européenne pour les droits fondamentaux révèle que 76% des juifs européens pensent que l’antisémitisme a augmenté dans leur pays ces cinq dernières années. 46% d’entre eux ont peur d’être victimes d’insultes et 33% d’attaques physiques. D’autre part, les discours de haine contre les juifs augmentent fortement, surtout sur internet et les réseaux sociaux.

Malgré les « plus jamais ça » après la Shoah, l’antisémitisme n’appartient clairement pas au passé. Les stéréotypes et mythes sur les juifs donnent lieu à de plus en plus d’attaques mortelles, de violences physiques, de profanations et de discours de haine.

Cette situation ne peut plus être ignorée. Il est grand temps de reconnaître que l’antisémitisme est profondément ancré en Europe et continue de prospérer dans toutes les tendances politiques et parmi toutes les communautés. C’est un antisémitisme répandu et structurel, en ce que les autorités ne parviennent pas à  arrêter le cycle de violence et de discriminations.

Les Etats doivent aller plus loin qu’une simple reconnaissance formelle de l’antisémitisme et adopter des stratégies nationales contre l’antisémitisme. Celles-ci doivent comprendre des mesures qui fassent la promotion de l’égalité et de la diversité (par exemple par un enseignement sérieux et inclusif de la Shoah et des formes contemporaines de racisme), garantissent la sécurité des personnes et des institutions juives (notamment par la création d’un point de contact pour la communauté au sein des forces de police) et sanctionnent les délits de haine y compris l’incitation à la haine sur internet. De telles stratégies pourraient inclure une définition de l’antisémitisme, comme celle de l’International Holocaust Remembrance Alliance, pour assurer une meilleure protection des juifs en Europe.

Nous devons tous en Europe – les gouvernements, les politiciens, les journalistes, les citoyens – agir pour combattre l’antisémitisme, ainsi que les autres formes de racisme, et résister à la tentation de monter les communautés les unes contre les autres. Depuis que je suis devenue maman il y a quelques mois, je suis devenue plus consciente de l’histoire de ma famille. Celle-ci m’a appris à ne pas sous-estimer le risque que l’Europe revive certains de ses jours les plus sombres. 

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