L’affaire du burkini-foulard: deux interprétations du modèle républicain en conflit

Le contrecoup des attentats de cet été ne s’est pas fait attendre en France - des arrêtés anti-burkini aux femmes portant un simple foulard sur la plage sommées de se découvrir au risque de prendre une amende. Au nom de la laïcité, de la libération de la femme et de la lutte contre le terrorisme. Comment sortir de cette dynamique infernale? Par Michael Privot, Directeur d'ENAR.

Du point de vue de l’ENAR, le Réseau européen contre le racisme, une organisation internationale pour la défense des droits humains et de l’égalité, les débats français sont une fascinante – mais terrifiante – réinvention de l’Histoire. Alors que les quelques opposants à l’interdiction tentent d’articuler le langage des droits humains – une valeur fondamentale de notre civilisation paraît-il – en rappelant qu’il n’appartient pas à l’Etat de dicter les vêtements que doivent porter ses citoyens, que la préservation des libertés de chacun-e prime dans le respect des limitations qui peuvent être légitimement imposées pour des raisons de sécurité, de santé et d’ordre public, les arguments des partisans de l’interdiction se concentrent sur le fait que, dans le contexte actuel, post-attentats, porter ce genre de vêtement serait irrespectueux du reste de la population, un soutien à l’idéologie de Daesh, et une atteinte à une laïcité, elle-même de plus en plus éthérée et idéologisée. Les arguments des juges de première instance qui ont eu à se prononcer sur ces interdictions, sont autant d’enterrements de première classe du principe d’Etat de droit. En bref, les arguments juridiques semblent ne pas fonctionner pour une partie de l’opinion et des autorités complétement aveuglés quand il s’agit du droit des femmes musulmanes.  

Alors que chaque camp prétend incarner les valeurs républicaines et en excommunie généreusement l’autre, une analyse plus fine met en évidence que nous sommes face à des tensions, intrinsèques au modèle républicain, entre deux de ses aspects fondateurs, poussés à leurs ultimes conséquences.

Tout d’abord, il est urgent de se souvenir que la superstructure des droits humains a été élaborée précisément dans l’après-guerre, par celles et ceux qui avaient en mémoire l’horreur à laquelle avait pu conduire la haine de la différence, le rejet de l’autre ainsi que la mise au service de la puissance de l’Etat par une idéologie d’exclusion, puis de mort. Cette génération, animée de cette conscience historique, n’est plus aujourd’hui parmi nous. Ils se souvenaient que les pogroms et le harcèlement systématique des Juifs, des Roms, des homosexuels n’avait pas commencé subitement lors de la Kristallnacht, mais bien longtemps auparavant. Et c’est précisément ce processus qui nous intéresse, au cours duquel, par incrémentation légère, les verrous collectifs, moraux et juridiques sautèrent un à un, au plus grand désespoir des progressistes. 

Il est évident que ce serait faire insulte à la mémoire des victimes de la Kristallnacht que de vouloir comparer celles-ci à ce qui se passe aujourd’hui avec les musulmanes. Mais c’est également être insensible aux leçons terribles de l’histoire que de refuser de voir qu’une logique analogue est en train de se mettre en place, insidieusement, dans notre société. Il aura fallu une bonne génération de débat sans fin, de vexations, de caricatures assassines, d’agressions petites ou grandes dans l’espace public, de limitations progressives de l’espace public, de la fermeture progressive de l’accès à certaines professions, de discours politiques d’exclusion et d’altérisation toujours plus violents pour que, lorsque surgirent les violences de masses, celles-ci apparurent légitimes auprès d’une large partie de la population. Tandis que les derniers progressistes n’osèrent plus protester car ils avaient alors trop peur pour eux-mêmes… Lors de la Kristallnacht, il était donc déjà trop tard, c’était le signal que la machine de mort avait été enclenchée et qu’elle irait jusqu’à sa dernière extrémité. 

Une façon de concrétiser ce « plus jamais ça » fut donc l’auto-imposition des droits humains, par les sociétés européennes, comme ultime garde-fou censé nous empêcher de basculer dans l’horreur, le joker des gens « différents » face à l’oppression « démocratique » des majorités qui choisissent de tout normer en se prenant pour le mètre-étalon absolu. Et tant pis pour celles et ceux qui ne correspondent pas au modèle. Or, ce n’est pas quand tout va bien que l’on besoin de garde-fous, mais c’est quand tout commence à aller mal qu’ils doivent jouer leur rôle le plus puissant : protéger et permettre d’exister dignement à toutes celles et ceux que la société majoritaire n’aime pas, n’accepte pas, ne trouve pas à son goût, quel que soit le critère, et quelles qu’en soient les raisons. Or aujourd’hui, nous sommes en train de faire face à un « stress test » majeur de la résistance de ce corpus des droits humains. Que des représentants de l’Etat de droit, juges, élus, police, autorités administratives en viennent à questionner leur pertinence ou en réduire la portée devrait mettre tous les indicateurs au rouge, ce que vient de rappeler le Conseil d’Etat ce vendredi 26 août en cassant l’arrêté anti-burkini de Villeneuve-Loubet.

Il importe de voir la réalité concrète en-deçà du radar médiatique : le processus grandissant de racialisation et d’assignation identitaire des musulmanes et musulmans visibles, par un attribut vestimentaire, physique, un prénom, une provenance familiale ou géographique. Le racisme antimusulman, est une réalité vécue au quotidien par les femmes musulmanes, comme l’a montré notre rapport récent. Et cela ne s’arrête pas à celles qui portent un foulard, quand bien même voudrait-on en faire les apologètes de Daesh pour se donner bonne conscience.

D’une part, on fait donc face au délitement donc des barrières légales et mentales articulées autour des droits humains. D’autre part, et c’est un angle mort crucial de la pensée antiracistes et droit-de-l’hommiste, c’est l’absence de prise en compte de cette rationalité étatique et institutionnelle extrêmement profonde en France en particulier : c’est le droit qu’aurait l’Etat d’émanciper et de faire le bonheur de ses citoyens contre leur gré, car détenant la vérité inoxydable sur ce qui ferait le Bien et le Bonheur des gens et sur les moyens d’y arriver. Cela a justifié la colonisation, mais pas seulement : l’éducation obligatoire, les Hussards Noirs de la République, sont d’excellents exemples de la volonté émancipatrice de l’Etat, envers et contre tout. Qui plus est, cette volonté peut s’enorgueillir de quelques succès. 

Mais comment expliquer, dès lors, à ces représentants de l’Etat qui se sentent investis d’une telle mission, que, quand bien même l’Etat aurait-il vu la lumière en matière d’émancipation des femmes, les droits humains, valeur tout autant fondatrice de notre civilisation commune que de la République, aboutissent au résultat, parfois contradictoire avec ce principe émancipateur, du respect des choix individuels. Sachant que ces derniers peuvent être, parfois, en apparence ou en essence, en contradiction plus ou moins poussée avec cette volonté émancipatrice. 

C’est pour cela que nous sommes face à une tension profonde entre deux valeurs fondatrices de la République et que opposants comme partisans de l’interdiction peuvent se draper dans les valeurs fondamentales de celles-ci pour défendre leur point de vue. Dépendant d’où l’on place le curseur entre émancipation forcée (qui fait primer le collectif et la contrainte externe) et respect absolu des droits et libertés individuels (qui fait primer l’individu et son autodétermination), on sera plus ou moins sensible à l’argument d’un camp plutôt que de l’autre.

Comment sortir de l’impasse aujourd’hui, qui polarise les situations, les postures et, partant blesse les identités, renforce les victimisations de toutes parts et rend tout dialogue impossible ? Autre leçon de l’histoire : dans un conflit de droits, il faut des Martin Luther King, qui parlent paix et négocient des deals avec les dominants, mais il faut également des Malcolm X, qui poussent les revendications à l’égalité à leurs extrêmes. Le débat français, qui s’exporte largement en Europe, se radicalise à un point tel qu’aujourd’hui, dominants et dominés ne font plus que renforcer leurs positions respectives, s’adressant exclusivement à leur public, brisant les ponts et évacuant les Martin Luther King potentiels. A ce jour, nous ne voyons plus que des dominants et des Malcom X, mais plus personne pour forger une voie de sortie honorable pour chaque partie, alors que Daesh bénit chaque jour que Dieu fait de nous avoir amené au point où la fracture sociétale est presque irréversible et où la haine et le dégoût engendrés par cette stigmatisation à outrance encouragent de plus en plus de musulmans au retrait de la société.

Nous avons tous peur. Commençons donc par reconnaître cette évidence: peur pour notre avenir, pour celui de nos enfants, peur de perdre notre job, de la misère, de l’exclusion, peur de mourir dans un horrible attentat, peur de se faire agresser, peur de la guerre, peur de la violence aveugle et des pogroms, peur de voir que nos sociétés se métamorphosent rapidement, peur de notre perte de contrôle sur notre destin individuel et collectif… La puissance de l’irrationnel doit être reconnue comme bien plus déterminante que les arguments dont on la pare (laïcité, émancipation, soutien politique, vivre-ensemble).

Si émancipation des femmes et laïcité sont les préoccupations sincères d’un certain nombre de partisans de l’interdiction, alors arrêtons les mesures d’exclusion. Le combat féministe plus que centenaire a démontré que l’émancipation des femmes est une œuvre collective qui ne peut se faire à l’encontre de celles qui ne se rendraient pas compte de leur aliénation ou y trouveraient même quelque réconfort. La marche en avant des femmes s’est accommodée, pendant longtemps, de poches conservatrices en son sein, qui elles-mêmes ont fini par entrer dans la modernité et l’émancipation à leur propre rythme. Stigmatiser et exclure des femmes de l’école, de l’emploi, de l’accès à la santé, de la protection de l’Etat ou de l’espace public sous prétexte de leur non-émancipation supposée est la pire trahison de la dynamique du combat féministe. Mais tellement plus facile à agiter que de mettre en œuvre un véritable projet d’émancipation féministe de notre société, au cours duquel chaque citoyen-ne et résident-e en France, quel que soit son niveau social, sa fortune, son éducation, son background culturel et sa connaissance du français, devra recevoir une formation de plusieurs jours, obligatoire, et réalisée par des femmes de toutes origines, au cours de laquelle seront discutés les principes de non-violence, d’égalité hommes-femmes, d’émancipation, de respect mutuel, de laïcité en utilisant tous les outils de l’éducation non formelle. En particulier dans ce pays de l’égalité et de l’émancipation où l’écart salarial est encore de 15,3%, où seuls 27% de femmes siègent à l’Assemblée nationale et où seuls 34,4% de femmes siègent dans les conseils d’administration des entreprises. 

Cela impliquerait également de soutenir les projets des organisations féministes y compris les organisations de femmes musulmanes, donner des moyens de contrer la violence genrée et sexiste sous toutes ses formes, imposer des quotas où c’est nécessaire, développer des programmes d’"empowerment" des femmes, disponibles tout au long de leur vie quel que soit leur projet de vie, obliger les pères à prendre un rôle actif dans l’éducation de leurs enfants, par exemple par des congés de paternité équivalents à ceux des mères, punir toute forme de harcèlement sexuel, mettre fin à « l’exception française » en la matière, avoir des plateaux télévisés toujours équilibrés sur tout sujet, etc. Et cela implique également que les organisations musulmanes communautaires qui s’opposent à l’interdiction, ne se contentent plus de simples déclarations de soutien aux femmes contre toute forme d’oppression, mais qu’elles agissent concrètement pour dénonce et soutenir les victimes de violence intrafamiliale, de mariages forcés ou arrangés, d’abus sexuels – et que les autorités leur donnent les moyens de le faire.

Se rencontrer, faire-ensemble. C’est aussi ordonner un plan national de dialogue et d’action pour le bien commun, à mener au niveau des mairies, avec les budgets en conséquence : par exemple, aménagement collectif d’un parc municipal, développement de coopératives multiculturelles pour répondre aux besoins des populations des quartiers, identifiés par des consultations facilitées de manière professionnelle dans chacun d’eux. Cela aurait le mérite de rassembler les populations, en commençant avec les plus motivés, tout en développant l’intelligence collective et la co-création pour apporter des solutions pratiques allant dans le sens de l’intérêt général commun.

Trois pistes pour faire les choses autrement, en admettant les contradictions du modèle républicain lui-même, à un moment où ces mêmes contradictions peuvent l’amener à contribuer, à collaborer avec l’insupportable, pour les dépasser de manière intelligente et dialectique. Aucune valeur ni droit ne protège, en soi, des dérives totalitaires, de l’exclusion et du rejet. Qui seront, en France aujourd’hui, les Kennedy et les Martin Luther King qui pourront ramener de la raison dans ce débat et enfin faire de l’émancipation de tou-te-s une réalité, et pas un seulement un misérable slogan d’exclusion ? Il est minuit moins une.

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