MNA dans l’Allier : aller simple pour l’absurde

Des dizaines de jeunes actuellement pris en charge dans l’Allier risquent de se retrouver bientôt à la rue, sans statut ni perspectives. Avec notre expérience « de terrain », la crise qui se profile nous paraît pourtant tellement évitable…

Pourquoi faire simple…

L’un et l’autre ont signé un contrat d’apprentissage voilà plus de six mois. Le premier officie dans les cuisines d’un établissement bien connu des Vichyssois et des familiers de la cité thermale, le second dans une dynamique entreprise du bâtiment de l’agglomération : chacun s’épanouit à son poste, a gagné la confiance de ses collègues, et leurs patrons se disent très satisfaits de leur travail.

Nous devrions donc faire ici le récit d’une franche et tranquille réussite : l’insertion réussie d’adolescents d’une étonnante maturité, ayant fait le voyage depuis l’Afrique de l’Ouest au péril de leur vie, quittant là des situations (politiques, sociales, familiales) impossibles et rencontrant ici des chef.fe.s d’entreprise à la recherche d’apprentis, des formateurs de qualité, de nouveaux camarades d’école et de clubs, etc. Ç’aurait dû être l’occasion de mettre en avant nos compétences et nos savoir-faire, l’engagement des travailleurs sociaux de ce territoire, la richesse du tissu associatif, les évidentes ressources et capacités d’ouverture de notre département.

Sauf que ce serait trop simple.

Sauf qu’on complique, d’absurde façon, la vie de ces deux adolescents et de beaucoup d’autres (et celle, au passage, de leurs patrons, de leurs accompagnateurs et de leurs proches), jusqu’à prendre le risque de les mettre en danger demain -quand les textes ne parlent pourtant que de les mettre à l’abri

Ces adolescents sont en effet constamment suspectés de mentir sur leur parcours et de cacher les « réelles » raisons de leur venue.

Les services de l’Etat contestent systématiquement l’authenticité de leurs papiers d’identité -quand l’article 47 du Code civil établit pourtant une « présomption de validité »- et tiennent absolument à les dire majeurs -sans apporter d’éléments le prouvant.

On s’empresse de les dire « ingérables », de les voir comme des « poids », des « coûts », sans même prendre la peine d’écouter ce qu’ils ont à nous dire -sur eux, sur nous, sur le territoire où nous vivons et l’état du monde- ni ce qu’ils veulent et peuvent apporter ici -où l’on aimerait qu’ils ne soient pas, où ils sont bel et bien.

A force de préjugés, on interrompt brutalement des parcours de réussite exemplaires. A force de préjugés, on laisse des dizaines de jeunes sans orientation -avant de les laisser à la rue à leurs 18 ans ?

Résilience

Cela tient presque du miracle que ç’ait tenu jusqu’ici : que ces jeunes soient restés debout et qu'ils parviennent encore à ne pas céder à la colère. Parce qu’ils ont été les destinataires d’une longue série de mauvaises nouvelles, souvent incompréhensibles, parfois contradictoires entre elles, qu’ils ont dû encaisser seuls : un accueil parfois glacial sur le quai de la gare, des décisions de non prise en charge (sur la base parfois de propos qu’ils n’ont jamais tenus, insistent-ils), des contrats d’apprentissage paraphés mais finalement jamais validés, sans explication, par la préfecture, des conventions de stages dont on finit par dire qu’il n’est plus possible d’en signer, etc. Alors, au quotidien, ils doivent gérer le stress et l’incertitude, et s’armer de patience, et rebondir encore, et retourner dès le lendemain au travail, et aux cours l’après-midi : s’y tenir, tenir, continuer vaillamment d’avancer.

Ce "miracle", à vrai dire, n’en est pas un, ou disons plutôt qu’il tient tout entier à l’éducation que ces adolescents ont reçue, et aux qualités que les épreuves qu’ils ont dû surmonter au fil de leur parcours leur ont font développer.

« Ils sont d’aplomb » : telle est la formule que, sans bien nous en rendre compte, et sans nous concerter, nous avons pris l’habitude de dire, lorsqu’on nous interroge sur ces « MNA » que nous côtoyons trois après-midi par semaine -nous qui, semaine après semaine, observons leur assiduité, leur soif de connaissance et leurs rapides progrès.

Face à cette situation absurde, nous venons de lancer une pétition : "Pour le respect des droits à la formation des mineurs isolés dans l'Allier".

Les membres de la commission « MNA » de Réseau Vichy Solidaire

 

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