Val, Cabu, le FN et l'ORTF

Tous les libres penseurs sont effondrés par la tuerie de Charlie Hebdo. J'irai manifester dimanche pour m'associer à la solidarité nationale et défendre l'inaliénable droit de notre République et de tous les citoyens d'user inconditionnellement de la liberté d'expression. Mais l'émotion ne peut pas annihiler la mémoire. Et je suis aussi en colère. En colère contre Philippe Val.

Tous les libres penseurs sont effondrés par la tuerie de Charlie Hebdo. J'irai manifester dimanche pour m'associer à la solidarité nationale et défendre l'inaliénable droit de notre République et de tous les citoyens d'user inconditionnellement de la liberté d'expression. Mais l'émotion ne peut pas annihiler la mémoire. Et je suis aussi en colère. En colère contre Philippe Val.

Philippe Val n'a jamais rien créé. Il a repris un célèbre journal défunt dont j'ai encore la collection complète des numéros des véritables fondateurs. Charlie-Hebdo était un journal satirique qui tapait prioritairement sur tout ce qui incarnait les formes du pouvoirs dans notre pays. C'était une voix de résistance, pacifique mais implacablement corrosive, contre tous ceux qui veulent manipuler les intelligences et détruire l'esprit critique en usant de leur mainmise sur la société.

Philippe Val n'a pas créé Charlie-Hebdo. Il a repris l'enseigne et, à mon humble avis, a peu à peu dévoyé l'esprit originel de ce canard libertaire et lucide, implacable avec les puissants. Au fil des ans, il a utilisé Charlie pour mener un combat, non pas contre l'Islam clérical, radical, fondamentaliste, mais contre tous les Musulmans, sans discrimination, stigmatisant en particulier ce grand nombre de musulmans qui composent l'une des plus grande partie de notre "prolétariat" actuel, abandonné depuis 40 ans par nos gouvernants.

Philippe Val a fait de Charlie Hebdo un organe de combat contre les plus fragiles sociologiquement. J'ai eu peu à peu l'impression, en lisant le Charlie "formule Philippe Val", d'avoir entre les mains un ersatz de Minute ou un tract du FN. Car le Charlie originel s'en prenait aux vrais pouvoirs alinénant ou coércitif, aux véritables puissants. Quand, dans les années 70, Charlie Hebdo tapait notamment sur le catholiscisme, c'était pour dénoncer son intolérable influence auprès des potentats de la République laïc, son rôle envahissant de directrice de conscience dans le débat public. Charlie ne s'en prenait pas à "la foi du charbonnier" des humbles. Il s'en prenait aux puissants calotins qui avait l'oreille des puissants.

Philippe Val n'a jamais voulu prendre en compte la dimension sociale de l'Islamisme Radical. Il n'a jamais eu la finesse intellectuelle des "historiques" de Charlie. Son combat, c'était l'Islam, point-trait.

Il n'est pas question d'atténuer le crime abominable des frères Kouachi. Mais que pensez de ces faibles d'esprits qui sont passés de la livraison de pizza et du trafic de haschish à des combats mortifères au nom d'une religion politique?

Depuis la tuerie, nombre de nos représentants de tous bords l'ont dit: les tueurs de Charlie sont aussi les symboles de l'échec de notre Nation qui n'a pu empêcher un nombre grandissant de jeunes, issus de l'immigration ou pas, à s'enfoncer dans le sectarisme de l'Islamisme fondamentaliste politique.

Oui, bon nombre de djihadistes français sont les produits du renoncement de la France à son combat pour l'intégration à notre contrat social.

Philippe Val n'a jamais évoqué cet élément d'analyse.

Philippe Val n'a jamais dessiné de caricatures sur le prophète. Il a voulu récupérer la polémique brûlante née au Danemark par la publication de caricatures de dessinateurs Danois sur Mahomet. Je ne veux pas présumer des raisons potentiellement opportunistes qui l'ont poussé a importer cette polémique en France. Il avait parfaitement le droit, sûrement le devoir, de défendre la liberté d'expression au-delà de nos frontières. La question est de savoir si c'était vraiment son but, à l'écoute de ses justifications.

C'est après ce coup politique (ou médiatique?) que Cabu et compagnie ont dessiné leur caricatures du Prophètes, ces dessins qui leur ont coûté la vie. Les caricaturistes français ont eu raison de le faire. C'était leur mission, leur raison de vivre. Mais ils n'était pas responsables de la ligne ambigüe défendue par leur patron. Par un Philippe Val perpétuellement péremptoire dans ses prises de positions, à longueur de journée, dans tous ces médias dits "soumis" par les insoumis. Des prises de positions qui avait le plus souvent la forme de prêche de prédicateur autoproclamé de "Conscience laïc de la Nation". Pire, Philippe Val manquait singulièrement d'humour, cet humour permanent qui était l'arme véritable des soldats de la liberté de Charlie-Hebdo.

Le seul acte véritablement humoristique de Philippe Val fut de passer de patron du journal le plus satirique de France à la place de patron de France-Inter, l'ex-ORTF, lieu de pouvoir indiscutable s'il en est, si souvent brocardé par Charlie-Hebdo génération 1.

Monsieur Val, je ne doute pas de la douleur insondable que vous devez ressentir aujourd'hui. Mais je n'oublie pas votre profanation de l'esprit du Charlie Hebdo originel.

Malgré tout, je suis Charlie.

A lire, l'article d'Olivier Cyran, ancien journaliste à Charlie Hebdo:

http://www.article11.info/?Charlie-Hebdo-pas-raciste-Si-vous

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