Où est passée Najat Vallaud Belkacem?

Le Ministre de l'Intérieur a été le plus présent publiquement depuis la tuerie de Charlie-Hebdo. Omniprésent. Et c'est bien normal. Le garant de l'ordre public, lorsque la menace frappe si violemment à l'intérieur de nos frontières, c'est, par définition, le Ministre de l'intérieur.

Pourtant, sur la grande tribune médiatique du moment, n'y avait-il de place que pour lui? Je n'ai pas de réponse péremptoire. Mais une question lancinante me taraude. Pourquoi, à ses côtés, a-t-on si peu vu Najat Vallaud-Belkacem, la Ministre de l'Education Nationale ? Pourquoi l'a-t-on si peu entendu? Pourquoi l'entend-on encore si peu?

Bien sûr, elle a parlé. Elle a annoncé quelques mesures, dans l'urgence. Mais avec la voix fluette de la bonne élève qui lève le doigt avant de parler. Pas avec la volonté farouche, opiniâtre, de se faire entendre.

Chacun sait que dans les écoles, les collèges, les lycées de France, les minutes de silences dédiées aux victimes du trio terroriste ont trop souvent été chahutées. Et le mot est faible. Il y a des brèches, parfois des gouffres, au coeur de l'unité nationale. Ces failles se sont formées bien avant le 8 janvier 2015. Les trois terroristes ont surgi de ces gouffres où ils se sont construits.

Les Français sont sortis par millions dans la rue pour défendre les valeurs de notre République. Ces valeurs, lorsque les parents défaillent à les transmettre à leurs enfants, c'est l'Education Nationale qui doit les inculquer. C'est un lieu commun de dire que l'école publique républicaine ne remplie plus, ne serais-ce qu'à minima, cette mission première. Depuis des lustres.

Je ne suis pas enseignant. Lorsque j'ai terminé mes études d'Histoire il y a vingt ans, j'ai renoncé à le devenir. Pourtant, lorsqu'on a fait Histoire, c'est le seul métier auquel on se destine naturellement. J'ai refusé de devenir prof parce que je savais déjà, il y a vingt ans, que ma mission ne serai pas de transmettre l'Histoire, la mémoire, l'origine des valeurs fondatrices de notre République. Je savais que j'allais devenir un garde-chiourme, sans expérience, dans des classes surchargées, au coeur de quartiers difficiles, à mille kilomètres de chez moi. Je savais que l'Education Nationale ne me donnerait ni les moyens, ni l'envie de former des citoyens.

C'est vrai, je ne me suis pas engagé. Peut-être même ai-je déserté. Je pensais que la guerre était perdue d'avance.

Je n'ai jamais été prof, mais j'en côtoie beaucoup autour de moi. Dans ma famille, parmi mes amis. Tous, sans exception, ont le sentiment d'avoir été lachés depuis bien longtemps par l'Education Nationale et par une grande partie de la société. Tous ont le sentiment qu'ils sont le premier et ultime rempart qui résiste,qui encaisse, le long d'une absurde ligne Maginot, pour défendre le civisme, la connaissance et l'esprit critique.

Leur mal-être n'est pas différent de tous ces policiers qui se sentent lachés par l'Etat et honnis par une majorité de citoyens. On sait le nombre effarant de policiers qui se suicident.

J'ai toujours travaillé dans le privé. J'ai trop souvent entendu que les enseignants n'étaient que "des priviligiés", "des fainéants", des "fonctionnaires trop payés" qui passaient plus de temps en vacances qu'à travailler.

Les profs sont pris entre deux feux nourris. D'un côté, l'Education Nationale qui les étouffe de directives et de projets décalés de la réalité. De l'autre, les parents d'élèves et plus largement, une grande partie de la société qui les couvre d'opprobre. Cette coalition leur a subtilisé toute autorité et toute légitimité. Même les syndicats enseignants sont complètement à côté de la plaque dans leurs revendications.

Lorsque Najat Vallaud-Belkacem a été nommée à la tête de l'Education Nationale, chacun sait que sa personne était, en soi, un symbole. C'était la première femme nommée à la tête de ce grand ministère. Ses origines maghrébine et son parcours étaient aussi des symboles. D'aucuns n'ont pas manqué de la fustiger sur ces uniques critères.

On s'aperçoit, en ce moment, à quel point les symboles génèrent de la puissance pour amorcer des changements rapides.

D'ici une semaine, nous aurons de nouvelles lois sécuritaires pour protéger notre société. Refonder l'Education Nationale sera forcément un mouvement plus long et plus complexe. Mais que cette refondation capitale débute enfin!

Madame la Ministre, pour toutes ces raisons, il est grand temps que vous montiez en première ligne et que vous sonniez le clairon, n'en déplaise à votre hiérarchie ! 

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