Le Fascisme éternel, adaptation au libéralisme mondialisé actuel

Le fascisme a su prendre des formes dérivées au cours de l'Histoire, mais Umberto Eco identifait 14 caractéristiques à ce qu'il a nommé le "fascisme éternel" ou Ur-Fascism. Selon lui, il suffit d'une de ces caractéristiques pour que le fascisme puisse se concrétiser. Il semblerait que notre système libéral actuel remplisse plus d'un critère...

Chacun des 14 points énoncés par Umberto Eco pour décrire le fascisme éternel est repris ci-dessous, avec à sa suite une application à notre système actuel. Certains sont inhérents à notre système politique (les dérives de la représentativité), d'autres se sont aggravés au cours des dernières décennies (débat publique et pluralisme, Novlangue), d'autres enfin sont des dérives récentes (complotisme, "gagnants" vs "perdants").


1) La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur.

L’idéologie néo-libéral se veut "pragmatique", "au-delà de toute idéologie" et se faisant évite tout débat car elle est le réel, point final. Les échecs du néo-libéralisme sont imputés au fait que nous ne sommes pas allés assez loin dans le suivi de ses préceptes et que nos problèmes se résoudront quand nous aurons acceptés de nous y engager pleinement. Là s'achève toute remise en question, malgré des arguments d'autorités émanant du milieu universitaire, notamment de prix Nobel.

L’UE s’imagine comme seul vecteur de progrès et seul sa construction renforcée permettrait de dessiner l’avenir. Un avenir en dehors de l'UE est nécessairement un avenir raciste et prônant le repli sur soi. Il n’y a pas de volet culturel à l’UE.


 

2) Le conservatisme implique le rejet du modernisme. Le rejet du monde moderne se dissimule sous un refus du mode de vie capitaliste, mais il a principalement consisté en un rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776, bien évidemment [Déclaration d’indépendance des États-Unis]). La Renaissance, l’Âge de Raison sonnent le début de la dépravation moderne.

Le modernisme aujourd’hui se caractérise par la prise de conscience des dérives économiques du dernier siècle qui impliquent une nécessaire lutte pour l’écologie et contre le dumping social. Ces luttes sont niées par l’UE qui les empêchent à travers son dogme de la protection des investissements et de la concurrence libre et non faussée.

L'arrivée des tribunaux d'arbitrages privés (par le TAFTA, le CETA ou le JEFTA) permettra bientôt d'attaquer un État qui mettra en place un SMIC plus élevé ou une nouvelle taxe écologique au prétexte qu'elle modifie le contexte des investissements initiaux, ce qui permettra de garantir pour le privé le statu quo en termes de progrès social ou écologique.


 

3) Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. Les penseurs officiels fascistes ont consacré beaucoup d’énergie à attaquer la culture moderne et l’intelligentsia libérale coupables d’avoir trahi ces valeurs traditionnelles.

ECO se voulait sans doute ici défenseur des démocraties modernes en défendant le libéralisme. Pourtant Hitler ou Pinochet n’avait aucun problème avec le capitalisme mondial qui les finançait. Par contre on comprend que la réflexion a quitté le débat politique (on se souvient de Valls vociférant que ‘comprendre’, c’est déjà ‘excuser’ (sic) ) notamment sur la remise en cause du libéralisme ou sur la définition du progrès ou du bonheur.

Aujourd'hui, une action politique doit être visible plutôt que réfléchi, simple plutôt qu'adapté, concrète plutôt qu'indirecte ou différé, car c'est l'action qui rend le politique populaire et qui lui permet d'appréhender plus facilement une échéance électorale. Le temps médiatique ne permet de toute façon plus l'explication ou la mise en contexte, mais seulement l'élément de langage répété ad nauseam au cours des 3 minutes d'antennes.


 

4) Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison.

Ce point fait écho au point précédent. De plus, on peut reconnaitre dans la phrase " le désaccord est trahison " les techniques de manipulation pour faire taire la penser déviante : l’associer à une pensée extrême (en général extrême-droite), raciste, isolationniste… Nos débats de société ne vivent pas sur les désaccords mais se base sur plusieurs accords tacites qu’il est interdit de remettre en question (UE, mondialisation, libéralisme, accomplissement par la carrière, quête du productivisme, de la croissance...).

La diabolisation à outrance mène à une absence de débat car il n'existe plus de 'zone grise'. Cette vision manichéenne entraine nécessairement la perte de toute nuance dans les idées et donc l'impossibilité d'échanger sereinement puisque nécessairement "si tu n'es pas avec moi, tu es contre moi" (A.S.)


 

5) En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition.

Toujours l’ostracisme des idées déviantes en jouant sur la peur du repli sur soi, sur la peur de la rechute dans "les heures les plus sombres de notre Histoire" et autres références au nazisme duquel le libéralisme saura nier sa complicité et l’UE son origine.

De plus ce n’est pas la "diversité" qui est prônée par le néo-libéralisme, mais la conformité à un homme nouveau, métissé, déraciné et flexible. La diversité du milieu social est niée. Il convient aux "défavorisés" de se transformer en "gagnant" de l’idéologie prônée. La peur est celle d'être un perdant qu'on qualifiera d'"assisté" et qui se verra peu à peu exclu de la société.


 

6) Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs.

Les classes moyennes alimentent le fascisme européiste par peur de sombrer dans les mêmes difficultés que les classes populaires et pour tirer encore une vie correcte du système libéral. Ces classes sont prêtes à défendre ce système par peur de sombrer dans les mêmes difficultés que les classes populaires. Les classes populaires réagissent par des votes réactionnaires qui alimentent la peur des classes moyennes qui se retrouvent d'autant plus à défendre le système pour qu'il garantisse leur status.

De plus, en vendant une élévation sociale qui existe pourtant de moins en moins, on croit pouvoir s’élever de plusieurs couches sociales, mais le système libéral actuel pressurise suffisamment cette classe pour que cette élévation reste marginale, mais son imaginaire est entretenu par la narration de quelques cas particuliers et en niant le fait que par le système de concurrence, pour que certains gagnent, il faut que d'autres perdent.


 

7) Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur.

Nul besoin ici de rappeler les attaques pour complotisme des européiste qui ne souhaitent pas regarder en face l’histoire de la construction européenne ou son fonctionnement actuel (pourtant, ces informations sont publiques et plusieurs fois publiées). Il est intéressant de noter l’apparition du nationalisme européiste qui servirait à lutter au niveau mondial contre d’autres superpuissances. C’est à cela que renvoyait le clip raciste de la Commission Européenne en 2012 qui voit l’UE affronter le brésilien, l’arabe et l’asiatique pour protéger la jeune femme dans un hangar sombre…

Le délire complotiste des libéraux a pris des proportions importantes depuis l'élection de Donald Trump. Incapable de regarder en face les raisons de leur défaite (voir point 4) face à un candidat pour le moins défaillant, ils ont sombré dans un Maccarthysme moderne qui voit imputer à la Russie le "mauvais" vote de millions d'électeurs et dans les choix du nouveau président l'influence directe du Kremlin.


 

8) Les partisans du fascisme doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la puissance de leurs ennemis. Les gouvernements fascistes se condamnent à perdre les guerres entreprises car ils sont foncièrement incapables d’évaluer objectivement les forces ennemies.

Les partisans du modèle libéral recherchent toujours à l’étranger la preuve de la réussite de leur idéologie et l’incapacité de la France (ou l’Espagne, ou la Grèce, ou…) à se réformer pour faire partie des gagnants. C’était le modèle anglo-saxon, puis c’était le modèle japonais, puis après sa crise c’est aujourd’hui le modèle allemand. Les libéraux sont hémiplégiques et semblent nier les conséquences sociales et écologiques désastreuses pour se concentrer sur la bonne santé de plusieurs indicateurs macro-économiques qu’ils jugent révélateurs.


 

9) Pour le fascisme éternel, il n’y a pas de lutte pour la vie mais plutôt une vie vouée à la lutte. Le pacifisme est une compromission avec l’ennemi et il est mauvais à partir du moment où la vie est un combat permanent.

Les guerres incessantes dans lesquelles nous entrainent l’OTAN prouve l’incapacité à penser un monde pacifique avec des relations diplomatiques non-verrouillées. De plus leur vision géopolitique, théorisé par Samuel Huntington dans Clash of civilisations, conduit nécessairement à l'affrontement par bloc dans une escalade mondiale aux enjeux bien plus risqués que les 2 précédentes guerres mondiales.

La réponse par les bombes est systématiquement privilégiés et le contexte réel des guerres (économique : armement et énergie) caché à la population, au profit de la construction d'un ennemi, facteur Orwellien essentiel pour mobiliser une population et en tirer facilement des consensus (voir point 4 pour la diabolisation).


 

10) L’élitisme est un aspect caractéristique de toutes les idéologies réactionnaires. Le fascisme éternel ne peut promouvoir qu’un élitisme populaire. Chaque citoyen appartient au meilleur peuple du monde; les membres du parti comptent parmi les meilleurs citoyens; chaque citoyen peut ou doit devenir un membre du parti.

Le traitement inhumain des migrants (à Calais ou en mer) revient à hiérarchiser la vie humaine de manière ignoble en plaçant une vie européenne au dessus d’autres vies humaines. La même logique va s’appliquer aux guerres menées "loin" où on jugera les pertes selon un simple chiffre, sauf s’il est européen, alors il aura le droit à une photo. Dans un kwassa-kwassa, il y a du Comorien, et non des Comoriens

A l'intérieur de nos frontières, il y aura "ceux qui réussissent" par opposition à "ceux qui se sont rien". Adhérer à l'idéologie libéral, c'est faire parti du camp des gagnants, sinon c'est faire parti de ces assistés qui tirent l'économie vers le bas et sont donc les responsables de la situation actuelle si elle devait être jugée mauvaise.


 

11) Dans une telle perspective, chacun est invité à devenir un héros. Le héros du fascisme éternel rêve de mort héroïque, qui lui est vendue comme l’ultime récompense d’une vie héroïque.

"Chaque jeune doit vouloir devenir milliardaire" (sic)


 

12) Le fasciste éternel transporte sa volonté de puissance sur le terrain sexuel. Il est machiste (ce qui implique à la fois le mépris des femmes et l’intolérance et la condamnation des mœurs sexuelles hors normes: chasteté comme homosexualité).

Je n'ai rien trouvé à redire ici, même si le rapport au sexe dans notre système actuel ressemble de plus en plus à l'image du Meilleur des Mondes, de Huxley. La cause de cela est complexe et est lié au désir que doit obligatoirement créer notre système capitaliste actuel, sans qu'il en soit le seul responsable. Cela mériterait un billet entier...


 

13) Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple.

Le pouvoir du peuple est délégué aux technocrates car ils sont seuls expert à pouvoir juger de la chose complexe. Les défis de notre temps sont estimés comme devenu bien trop complexe pour pouvoir être décider par le peuple, ou même qu'il vaille la peine d'expliquer la pensée complexe des dirigeants, aussi est-il admis que les experts sauront mieux que le peuple ce qui est bon pour lui.

Le panurgisme des députés LREM ne fait que rajouter à la concentration des pouvoirs aux mains de quelques-uns qui porteront à eux seuls la Volonté Commune.

Il est fréquent qu'un politique commence sa phrase par "les français veulent..." en associant ensuite la volonté de son groupe politique sans qu'à un moment le peuple ait été consulté sur la question. Ironiquement, à la suite d'un revers électoral, le politique avancera une mauvaise pédagogie qui expliquerait la non-adhésion du peuple à son programme et non une remise en cause profonde de ce qu'il croit que "les français veulent".


 

14)Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe.

Caractéristique frappante du discours politique moderne. La Novlangue permet peu à peu de ne plus "penser la contradiction" en récupérant des termes ("révolution", "socialisme", "démocratie"…), en supprimant les termes négatifs ("décroissance" devient "croissance négative", "les exploités" devient "les défavorisés", le "compte pénibilité" devient le "compte professionnel de prévention"…) et en réduisant le vocabulaire.

Le discours politique est de plus en plus cours, mais la répétition de ses éléments de langages (par les lieutenants, sur toutes les ondes radios) prend des proportions énormes.



 

 

Le fascisme n'est pas une personne, c'est une idéologie. On ne lutte pas contre le fascisme en luttant contre une personne, qu'il soit vieux avec un œil de verre ou jeune avec un beau costume, mais en luttant contre ses idées.

 

"Tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie"  Montesquieu, L'esprit des lois.

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