Les E3C ou le déni organisé

Alors que se déroulent les épreuves du contrôle continu du nouveau « bac Blanquer », les dysfonctionnements, parfois graves, se multiplient. Pendant ce temps, la hiérarchie de l’Éducation nationale minimise, voire ignore ce qui s’apparente à un déni d’égalité entre les élèves, quand ce n’est pas la mise en danger de certains d’entre eux.

Dimanche 19 janvier, M. Blanquer, invité de Questions politiques sur France Inter, affirmait que sa réforme avait «recueilli l'adhésion » du monde enseignant. Le lendemain commençaient les premières épreuves du contrôle continu du nouveau bac mis en place dans la foulée de ladite réforme. Or, voilà des mois que les enseignants et certains chefs d’établissements alertent sur l’impréparation de ces épreuves. Ainsi, en décembre 2019, un syndicat de proviseurs alertait le recteur de Lyon en pointant dans un courrier officiel le problème suivant : « les conditions d’organisation et de correction ne sont pas garanties tant sur le plan technique que sur le plan humain ». Aucune réaction des autorités éducatives. Donc, dans l’urgence, à marche forcée, et sans aucune prise en compte des problèmes concrets rencontrés sur le terrain, les épreuves ont été maintenues.

Face à cet acharnement, et suite à une autre réforme, celle des retraites, les enseignants qui, de mois en mois voyaient poindre la catastrophe, ont rapidement associé la lutte contre les E3C à celle contre la réforme des retraites. Le point commun entre ces deux réformes étant une dégradation du service public assortie à une égalité de plus en plus relative entre les citoyens français. Dans l’indifférence générale de la plupart des médias, tous les moyens pacifiques et légaux ont été utilisés : lettres aux recteurs, lettres aux inspecteurs, pétitions, interventions publiques, informations aux parents, tractages, nuits passées dans les établissements scolaires, manifestations festives, la liste est trop longue pour être complète. Les audiences accordées aux syndicats par les rectorats ont souvent été l’occasion d'alerter sur les dysfonctionnements à venir, avec remise de dizaines de pages de lettres et autres pétitions signalant l’opposition à la mise en place des épreuves, les conditions n’étant absolument pas satisfaisantes. Pour autant, le 19 janvier, à la veille des épreuves, M. Blanquer affirmait encore, avec le « calme des vieilles troupes », que seule une minorité d’établissements était concernée. Plus grave, il a qualifié les enseignants qui osaient encore exprimer leur mécontentement, de « gens radicalisés », opposant le 0,1% avec les 99,9 % des enseignants "d'accord avec c'que j'suis en train d'dire ». Face à un tel déni, le mécontentement s’est transformé en désarroi, voire en franche colère.

Mais il fallait, coûte que coûte que les épreuves aient lieu, quel qu’en soit le prix. En effet, le but n’était pas de proposer des conditions sereines mais de faire en sorte que la hiérarchie puisse dire : les épreuves se sont déroulées. Pourtant, le jour J, de nombreux enseignants étaient en grève : on les a donc remplacés par des personnels administratifs. Dans un lycée, on a même faire venir un élu pour remplacer les grévistes. Dans un autre, ce sont des « compagnies » de surveillants qui ont été « réquisitionnées » pour aller assurer la sécurité des épreuves, et ce dans la plus parfaite illégalité. Sur place, selon les établissements, l’ambiance était plus ou moins tendue mais la police ou la gendarmerie était toujours présente, allant jusqu’à utiliser la force, parfois associée à la brutalité, face aux élèves. Devant un lycée, des professeurs sont intervenus pour protéger les élèves d'une charge de la police.

Dans certains établissements mobilisés, les épreuves ont eu lieu, certes, mais dans des conditions inadmissibles, parfois dans les salles les plus improbables. Ainsi, un établissement a fait composer ses élèves dans un réfectoire, les élèves étant disposés par quatre, serrés les uns contre les autres, et enfermés, alarme incendie coupée, au mépris des plus élémentaires règles de sécurité. On ne peut donc que s’interroger sur la validité d’épreuves passées dans de telles conditions (des recours de parents sont d’ailleurs en cours). Et d’épreuves il a bel et bien été question. Dans de nombreux établissements, les élèves sont arrivés dans un contexte très tendu. Ils sont allés composer en passant devant les forces de police pendant que leurs enseignants criaient leur désarroi et que certains de leurs camarades se faisaient charger, parfois même molester. Certains connaissaient déjà les sujets et les avaient même travaillés parfois. Mais comment, en France, a-t-on pu en arriver là ?

A l’heure où les sanctions contre les enseignants grévistes commencent à pointer, à l’heure où les menaces se font de plus en plus précises, comment pourra-t-on encore, demain, enseigner la devise de notre République. Liberté ? Égalité ? Fraternité ? Monsieur Blanquer dit admirer La Fontaine, et particulièrement « La Poule aux œufs d'or ». Il devrait relire « Les Animaux malades de la peste » avant de traiter les enseignants de « gens radicalisés ». Il souhaite, à l'égal du Lion, que « le plus coupable [selon lui] périsse », mais les Français qui sont dans la rue ne sont pas dupes. « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir. »

 

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