Malaise dans l'idéal et dans la stupéfaction

 

A tous ceux et celles que l'horreur humaine a massacrée

A ceux et celles qui restent.

 

' L'Etat qui fait la guerre a interdit à l'individu l'usage de l'injustice, non pour l'abolir, mais pour en avoir le Monopole' S. Freud

 Extrait : Anne Bourgain.

'Guy Rosolato  Guy Rosolato, Le sacrifice, repères psychanalytiques,... a analysé les figures sacrificielles qui animent les liens collectifs religieux ou politique : il a repéré une logique obsessionnelle en ce qui concerne les rituels et une logique paranoïaque quant au fond de croyance et au mécanisme de l’identification à l’agresseur. On peut aussi se référer à l’énorme travail d’E ugène E nriquez sur le lien social  Eugène Enriquez, De la horde à l’État, Gallimard, ....

Dans les trois monothéismes bien des massacres ont été et sont toujours commis au nom de la cause suprême. Délires identitaires procédant d’un gonflement du nous et conduisant à se prendre pour Dieu, en fin de compte. C’est l’Idéal quand il devient tyrannique qui crée ces pathologies. Malaise de l’idéal. D’où la nécessité de résister à la tentation intellectuelle de penser que la mort absolutise la cause. C’est le propre de la barbarie d’effacer le Nom même de l’Autre, fût-il un semblable. Calqué sur le modèle de l’hainamoration lacanienne, le mot de « frérocité » [19][19] Selon le terme employé par M.M. Chatel in La frérocité,... nous indique qu’on ne peut penser la fraternité sans son dangereux voisinage, la férocité. Peu de distance sépare les frères en religion des frères d’armes. Ainsi, il n’est de pire ennemi que l’ennemi intérieur, le « faux-frère » et à travers le narcissisme des petites différences, l’histoire ne serait qu’une répétition à l’infini du meurtre d’Abel par Caïn, de Rémus par Romulus, ainsi de suite...

 

Mais la frérocité, comme l’indique Guy Le Gaufrey, ne saurait se réduire à la rivalité fraternelle. Elle a une autre face, plus narcissique : « tant qu’il y a du pacte, le meurtre n’est pas totalement accompli. » C’est ce qu’il appelle la « dialectique du héros rédempteur ». On est passé de la horde, qui tenait sous la houlette unitaire du père, au groupe des conjurés. L’un se dissout dans le multiple pour refabriquer de l’un : « faire semblant d’être un ».  Guy Le Gaufrey, De la frérocité du pacte, Littoral,...  DAESH' est un des moteurs de ces machines totalitaires à fabriquer de l’un. Dans ce délire paranoïaque dont le sujet se sent investi d’une mission de sauveur suprême du monde, il n’y a ni idéal politique à proprement parler, ni espace de négociation, ni stratégie nationale : rien qui fasse tiers. Si les premiers martyrs chrétiens n’ont été poussés qu’à l’auto-sacrifice, les « nouveaux martyrs d’Allah » – mais jusqu’où sont-ils « nouveaux » ? – analysés par Farhad Khoskhokavar  Farhad Khoskhokavar, Les nouveaux martyrs d’Allah,... ont pour mission d’entraîner avec eux dans la mort le plus de gens possible.

Ils sont fabriqués sur le modèle des bassidji, jeunes combattants appelés et sacrifiés au front par le régime de Khomeiny pendant la guerre contre l’Irak. Comme le rappelle Pierre Conesa dans son article « Al-Quaïda,... Mais si cette pratique est empruntée au chiisme, elle avait déjà cours chez des nationalistes radicaux non musulmans comme les Tigres Tamouls du Sri Lanka. En tous cas, des anciens de la guerre d’Afghanistan, dont un certain Ben Laden, ont fondé ces troupes, donnant naissance à une seconde génération d’hommes déracinés qui se sont radicalisés en occident, mais aussi en Égypte, au Yémen, etc. et dont la troisième génération regroupe des jeunes révoltés issus des « cités », nouvellement convertis à l’Islam. Il serait donc réducteur de voir dans ce phénomène une simple exploitation de la misère humaine, ces « combattants » semblent plutôt le produit de pressions religieuses et culturelles contradictoires. Enfin, le sentiment d’avoir l’approbation divine pour mener une guerre juste confère une absence totale de culpabilité, et une certaine euphorie au combat, avec le sentiment, quand on est épargné, de participer d’un « miracle ».

 

Au constat freudien développé entre autres ouvrages dans Moïse et le monothéisme, selon lequel « il n’y a pas de peuple élu », se heurte toujours le même fantasme. René Major a montré à partir des modèles américain, allemand et soviétique, comment les mythes fondateurs se construisent autour des signifiants de l’élection, de la nation et du nom propre : « ce qui se réalise de religieux dans le politique, c’est le désir de souveraineté qui le fonde. »  René Major, De l’élection, Aubier, 1986, p. 147. Souvent les peuples se lancent dans des combats pour conquérir, ou reconquérir la terre promise, qui peut d’ailleurs être plusieurs fois promise. L a passion d’être l’unique objet de l’élection divine, au prix de la négation de l’autre, est absolue. Depuis le 11 septembre, ce sentiment américain d’être le peuple élu s’est renforcé : « Dieu bénit l’Amérique. » L’Amérique a dit récemment qu’elle n’avait « pas d’autre » : non qu’elle n’ait pas d’ennemi, mais elle n’a pas d’alternative à son modèle. E lle ne peut donc, en toute logique, que trouver démoniaque de s’opposer à ce qui est bon. Les trois monothéismes, forts de leur « bon droit », ne sont donc pas à l’abri des fantasmes souverainistes. Au terrorisme dit « aveugle » les puissances opposent une répression également aveugle à tous les sens du terme : elle ne souffre aucun œil extérieur. Les USA, la Russie, la Chine s’opposent toujours à la mise en place de la cour pénale internationale, initialement prévue pour l’année 2003. Des États, qui semblent partager le fantasme de dominer le monde, sont donc favorables à un nouvel ordre mondial, à condition d’en être les seuls maîtres. Parmi les effets des tragiques attentats de septembre, on a constaté un net renforcement du pouvoir exécutif américain, symbolisé par la création d’un É tat maximal de sécurité dit « homeland security ». La suspicion à l’égard des étudiants arabes est renforcée par un fort appel à la délation. [24][24] Ainsi le ministre de la justice a-t-il lancé une opération... À l’intérieur, on guette le moindre signe de déloyauté envers l’État. La durée des détentions provisoires a été étendue. Des « tribunaux militaires d’exception » sont maintenant habilités à juger, exécuter des terroristes en court-circuitant la cour suprême... C’est l’État de droit qui périclite, tandis que l’É tat sécuritaire s’emploie à rassurer tout en maintenant l’inquiétude...

 

La part refoulée de l’histoire, mais qui n’a pas manqué de faire retour, c’est la participation américaine au djihad en Afghanistan, par l’intermédiaire de mercenaires musulmans transformés en freedom fighters. Ce n’est plus un secret pour personne : les talibans ont été enrôlés pour infliger à la Russie une défaite au moindre coût, et pour préserver des intérêts financiers, notamment un projet de gazoduc qui traverserait l’Afghanistan, via le Turkménistan et le Pakistan. Dès 1997 l’erreur politique est perçue : « la région pourrait devenir une pépinière de terroristes, un berceau de l’extrémisme politique et religieux, et le théâtre d’une véritable guerre ». Puis Ben Laden lance le front international islamique avec le soutien des talibans. Il émet une fatwa qui autorise des attentats contre les intérêts américains. S’il n’y a pas de mandat d’arrêt international contre lui à cette époque, c’est dans l’espoir d’un compromis : si les talibans voulaient bien « revoir la question des droits humains dans un délai de 2 ou 3 ans » et acceptaient un « gouvernement de transition avec l’Alliance du Nord, ils bénéficieraient d’une assistance internationale massive pour la reconstruction du pays »... [25][25] Pierre Abramovici, « L’histoire secrète des négociations... S’il n’est pas surprenant que des dirigeants, pour satisfaire des désirs en partie inconscients, n’hésitent pas à conduire leurs peuples au désastre, il reste nécessaire d’en démasquer les motifs...

 

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