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Billet de blog 22 juil. 2020

Sourate et Corona. Le virus de la pensée unique.

Début mai, Emna Charki relaie sur sa page Facebook un document intitulé « sourate corona » qui, tout en détournant le style coranique, invite au lavage des mains et au respect de la distanciation sociale, sur un ton humoristique et néanmoins rationaliste.

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Début mai, Emna Charki relaie sur sa page Facebook un document intitulé « sourate corona » qui, tout en détournant le style coranique, invite au lavage des mains et au respect de la distanciation sociale, sur un ton humoristique et néanmoins rationaliste. 

Par cette action anodine, l’étudiante tunisoise s’est exposée à un déferlement de haine virtuelle qui rappelle « l’affaire Mila » en France : torrent d’injures, appels au meurtre, menaces de viol...

Quelques jours plus tard, la blogueuse de 27 ans, qui revendique son athéisme, est convoquée par les autorités judiciaires de son pays, non pas pour enquêter sur les personnes souhaitant attenter à son intégrité physique, mais parce qu’on lui reproche d’avoir « offensé » le Coran. 

Lors de cette confrontation, comme le rapporte le quotidien français Libération, la jeune femme, qui a courageusement revendiqué sa liberté de pensée, s’est vu répondre : « Non, vous n’avez aucune liberté ! »

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Or, Emna Charki a pu compter très rapidement sur le soutien d’associations et de personnalités tunisiennes, ce qui témoigne de la vitalité d’une société traversée par des débats vigoureux depuis la chute, en janvier 2011, du despote Zine el-Abidine Ben Ali

Ceci confère à cette controverse une importance de premier plan pour le Maghreb, voire au-delà, car il s’agit de vérifier si la liberté de conscience mérite d’être défendue en actes.

Ainsi, des groupements comme l’Observatoire national pour la défense du caractère civil de l’État, ainsi qu’un collectif d’associations de défense des droits humains – auquel s’est associé le Syndicat national des journalistes tunisiens – ont manifesté leur solidarité avec la jeune Tunisoise, en dénonçant le « harcèlement judiciaire ». 

Saïda Garrach, ancienne porte-parole de la présidence sous Béji Caïd Essebsi, a pour sa part exprimé son indignation face à la convocation de la jeune femme.

De son côté, Chérif Ferjani a appelé ses compatriotes à partager le document par lequel le scandale est arrivé, ainsi que « d’autres textes relevant du même genre », à savoir la libre pensée, « qui ne date pas d’aujourd’hui » dans la région. 

Dans son livre Islamisme, laïcité et droits de l’homme, l’universitaire tunisien soulignait, dès 1991, que « les mouvements islamistes ne sont que l’expression renouvelée d’une réaction passéiste et xénophobe qui a toujours hanté la pensée arabo-musulmane et qui a pris de l’ampleur chaque fois que la crise, le ‘’désenchantement’’ et le désespoir lui ont préparé le terrain. »

« Vivre-ensemble » et liberté d’expression

Pourtant, ce n’est pas nécessairement du côté de ce courant politique qu’il faut chercher des marques d’hostilité à l’encontre d’Emna Charki.

En effet, Issam Chebbi, secrétaire général du parti de centre gauche al-Joumhouri, s’est fendu de la déclaration suivante : « La provocation et l’atteinte au sacré n’ont rien à voir avec la liberté d’expression. Il est important de respecter le vivre-ensemble, sans quoi c’est tout l’édifice qui s’écroulera sur nos têtes. L’État a le devoir de protéger le sacré et il a aussi le devoir d’interdire l’incitation à la haine et le takfirisme [accusation d’apostasie] (article 6 de la Constitution). De ce fait, j’appelle à condamner la blogueuse, mais sans la priver de sa liberté, dans l’espoir qu’elle retrouve la raison. »

On le voit, avec de tels « républicains », nul besoin de l’extrême droite islamiste pour condamner la liberté de conscience. Pourtant, l’argumentaire d’Issam Chebbi a au moins le mérite de démontrer, s’il le fallait encore, que la notion de « vivre-ensemble », au même titre que l’édifice institutionnel en vigueur, ne garantissent pas la liberté d’expression, loin de là.

De fait, l’actuelle Constitution tunisienne, qui s’ouvre sur la formule « au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux », met en lumière, dans son préambule, l’attachement du peuple « aux enseignements de l’islam », rappelle les « fondements de [son] identité arabe et islamique » et affirme son « appartenance culturelle et civilisationnelle à l’oumma [communauté] arabe et islamique ». 

La liberté d’expression ne peut se réaliser pleinement si elle doit s’interdire la remise en cause de la religion ou être placée au même niveau que l’incitation à la haine

Si le premier article de ce texte, adopté en janvier 2014, stipule que « l’islam est [la] religion » de l’État, le sixième – celui mentionné par le chef d’al-Joumhouri – est plus ambigu : « L’État protège la religion, garantit la liberté de croyance, de conscience et de l’exercice des cultes. Il assure la neutralité des mosquées et des lieux de culte de l’exploitation partisane. L’État s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance et à protéger le sacré et empêcher qu’on y porte atteinte. Il s’engage également à prohiber et empêcher les accusations d’apostasie, ainsi que l’incitation à la haine et à la violence et à les juguler. »

Produit d’un compromis politique dans une Assemblée nationale constituante alors dominée par le parti islamiste Ennahdha, l’article précité exprime à première vue une tension entre la protection du sacré et la liberté de conscience

Pourtant, cette contradiction ne doit pas faire illusion car la liberté d’expression ne peut se réaliser pleinement si elle doit s’interdire la remise en cause de la religion ou être placée au même niveau que l’incitation à la haine. 

Cette mise en équivalence est inacceptable pour les libres penseurs, athées ou agnostiques qui refuseraient de se taire, car elle fait planer une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. 

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Mais cette affaire doit tous nous interpeller, croyants ou non, car elle est devenue emblématique des luttes à venir – et une défaite sur ce terrain pourrait avoir de lourdes conséquences pour d’autres segments de la société.

Inculpée d’« incitation à la haine entre les religions par l’utilisation de procédés hostiles ou de violence » et d’« outrage à des religions autorisées », la sentence est tombée le 14 juillet pour Emna Charki qui a écopé de six mois de prison et d’une amende de 2 000 dinars (environ 620 euros). 

Cette décision, tout à fait scandaleuse du point de vue des principes universels, mais malheureusement conforme au droit tunisien, a été contestée par Amnesty International qui, dans un communiqué, a appelé « les autorités à annuler leur condamnation et à enquêter sur les menaces dont elle est la cible ».

Un reportage vidéo de l’AFP, mis en ligne au lendemain de cette décision inique, montre l’étudiante tunisoise vêtue d’un maillot rouge à l’effigie de Che Guevara, assumant face caméra, en arabe et aux côtés de sa mère voilée de bleu, son statut de « femme libre », tout en déclarant : « En ce moment, je reçois beaucoup de menaces. La police et le parquet n’ont pas bougé. Pour me retrouver, il leur a fallu deux jours. Pourquoi ils ne bougent pas contre ceux qui m’ont menacée d’égorgement et de meurtre ? Ce n’est pas du terrorisme ? Ce n’est pas un crime ? » 

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Convulsions

Cette séquence illustre aussi ce que les islamo-conservateurs ne veulent pas voir et ce que leurs alliés occidentaux – y compris à gauche – ne peuvent pas comprendre car ils pensent, à tort, qu’un individu doit demeurer éternellement lié à une confession en raison de sa nationalité ou de ses origines, sans pouvoir s’en émanciper.

Mais la portée du cas Emna Charki dépasse largement les frontières de la Tunisie et reflète les convulsions que connaissent les sociétés arabo-musulmanes et leurs diasporas. 

Selon un sondage réalisé pour la BBC par le réseau Arab Barometer, la proportion de personnes arabes se disant « non religieuses » passe de 8 % en 2013 à 13 % en 2018 – voire 18 % pour les moins de 30 ans.

D’après une enquête réalisée en Turquie par le Gezici Araştırma Merkezi, 28,5 % des jeunes de 20 ans et moins se déclarent non croyantstandis que 15,7 % des membres de cette « génération Z » affirment remplir leurs obligations religieuses. 

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C’est là une tendance de fond, sur laquelle il faudra compter, et que l’on retrouve par exemple dans un spectacle de l’humoriste franco-algérien Lamine Lezghad ou à travers le mouvement des « ex-musulmans », dont l’une des figures de proue est la militante irano-britannique Maryam Namazie.

The Ex-Muslim a d’ailleurs très vite attiré l’attention, début mai, sur les menaces subies par la blogueuse tunisienne mais aussi par Sanaa Bendimerad. Cette Algérienne établie en France a subi un lynchage virtuel en règle pour avoir partagé sur Facebook la désormais fameuse « sourate corona ». 

Or, selon le site nord-américain, cette dernière a été écrite par Djilou, un blogueur algérien qui anime sur YouTube l’émission « Ahdar wach habbit » (« Dis ce que tu veux »).

La liberté de conscience est un principe élémentaire dont la réalisation témoigne du chemin qui reste à parcourir, non seulement pour les sociétés arabo-musulmanes, mais aussi dans de nombreux pays à travers le monde où le nationalisme et la religion entravent la création – comme au Brésil, en Chine ou en Inde –, ainsi que le souligne le dernier rapport de l’ONG danoise Freemuse sur l’état de la liberté artistique.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.  

Nedjib Sidi Moussa

Docteur en science politique, Nedjib Sidi Moussa est l’auteur d’Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF, 2019) et de La Fabrique du musulman (Libertalia, 2017). Vous pouvez le suivre sur son site personnel : sinedjib.comS

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