L'Outsider de Barratier, un film révolutionnaire sur la spéculation financière

Comparer L'Outsider au Loup de Wall Street est réducteur. Si comparaison il y a, c'est avec "Z" de Costa-Gavras, qui a permis de comprendre les phénomènes de soumission. Dans l'œil de Barratier, la salle de marché devient le théâtre d'un phénomène totalitaire où le trader ne s'appartient plus.

À l'issue de la projection du thriller construit par Christophe Barratier à partir de la biographie de Jérôme Kerviel, le spectateur est en état de choc. Le scénario et le rythme du film ne lui permettent pas d'échapper à cette expérience fébrilement empathique : on devient Kerviel et on chute avec lui quand le film s'arrête. Pendant deux heures, on fait l'expérience personnelle de tomber dans l'engrenage qui a arraché le jeune Jérôme à son ingénuité de banquier novice, pour fabriquer Kerviel le trader addictif qui explose huit ans plus tard les limites rationnelles de la spéculation.

Le génie de Christophe Barratier est d'avoir abordé l'histoire dans sa dimension psychologique sous l'angle de la soumission librement consentie. Ainsi, il donne à comprendre comment la spéculation financière aspire de manière imperceptible l'individu qui travaille pour elle jusqu'à le rendre irresponsable et insensible. Dans l'œil de sa caméra, la salle de marché (lieu principal de l'action du film) devient le théâtre d'un phénomène totalitaire où le trader ne s'appartient plus, son monde étant restreint au champ des écrans d'ordinateurs qui fonctionnent comme des automates distants de toute réalité humaine.

Comparer L'Outsider au Loup de Wall Street, comme certains critiques l'ont déjà fait, est réducteur. Si comparaison il y a, c'est peut-être le mélange de "Z" de Costa-Gavras, qui a permis de comprendre le phénomène de la soumission dans un régime totalitaire avec "Les temps modernes" de Chaplin dénonçant il y a longtemps déjà les cadences infernales. La question n'est pas simplement de savoir ce que le "laisser faire" des managers de Kerviel a fait faire au trader junior, mais plutôt de comprendre ce que le "laisser croire" a produit pour induire la croyance folle que tout est permis dans un vase clos, total, où le fictif est aussi la norme.

Sous cet angle là, politique en soi, on comprend mieux l'engagement personnel de Jacques Perrin comme producteur du film de Christophe Barratier.

Pendant et après la projection, il faut se laisser emporter par les questions que pose Christophe Barratier et qui dérangent, contre Kerviel tout autant que contre la Société générale. C'est la seule manière de comprendre ce qui est arrivé à Jérôme, réflexion qui permet de l'émanciper définitivement de la soumission totalitaire à laquelle il a été asservi.

Rappelant Jean Jaurès ayant dit “il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience”, on découvre que Christophe Barratier n'est pas simplement un cinéaste mais un activateur de conscience révolutionnaire.

Richard Amalvy

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