Veut-on récupérer les territoires perdus de la République ?

Comment grandit-on dans les territoires perdus de la République ? Peut-on récupérer ces territoires ? Comment ?

En 2002, l’historien Georges Bensoussan publiait un livre, Les Territoires perdus de la République (1), écrit avec plusieurs professeurs pour partager le constat de contestations de plus en plus importantes des contenus des cours d’histoire-géographie. La contestation la plus répandue concernait l’enseignement de la seconde guerre mondiale et de la Shoah par des élèves sujets à une propagande islamiste nourrie par tous les lieux communs du révisionnisme et du négationnisme historiques. Dans un entretien donné à l’hebdomadaire Marianne après les attentats du mois de janvier 2015 (2), Bensoussan explique : « Quand nous préparions Les Territoires perdus de la République, Nehmouche et Merah étaient des gamins alors scolarisés au collège ». Cette phrase résume la défaite totale du système d’intégration français qui commence au sein des familles et à l’école.

Les causes multi-factorielles de la radicalisation

Il y a treize ans, Georges Bensoussan et ses collègues ont fait l’amère expérience du rejet de leur thèse par la Gauche dont ils étaient issus, leur livre étant accusé de racisme. En janvier il disait à Marianne : « Ce système encourage le silence et le mensonge. […] On compose donc avec la nourriture Halal par exemple (le porc à la cantine), les horaires de piscine, les tenues pour l’éducation physique, etc. Mais plus l’on compose, plus la laïcité recule et plus l’on donne l’impression d’une République molle. L’offensive islamiste se nourrit de notre faiblesse, c’est-à-dire de cette lâcheté ».

Les sociologues et les politologues qui travaillent sur ses sujets savent que les causes de la radicalisation sont multi-factorielles et combinatoires : problèmes économiques, politiques, sociaux et culturels combinés avec le sentiment d’humiliation perçus par les terroristes en devenir. Ce sentiment d’humiliation est par ailleurs renforcé par l’impossible résolution des conflits du Moyen-Orient.

Alors, des jeunes de moins de trente ans sont capables de semer la terreur en France parce que, malgré les alertes de Georges Bensoussan et de ses collègues, rien n’a été entrepris de profond sur les causes, privilégiant un traitement social superficiel sur les conséquences. Il faut surtout comprendre que cette alerte n’a pas été entendue parce qu’elle a été étouffées par de mauvaises querelles idéologiques. Cet étouffement nous le devons notamment à l’angélisme de l’antiracisme trentenaire de SOS Racisme : le comble et l’échec de la culture des potes, c’est d’avoir produit le contraire de ce qu’elle voulait prévenir.

La composante humaine des territoires

Aujourd’hui, il faut du courage à ceux qui contredisent les utopies qu’ils ont soutenues plus jeunes. L’extraordinaire revirement de Malek Boutih, député PS de l’Essonne et ancien président de SOS Racisme en dit long. Il y a quelques jours, ce dernier confiait au Figaro : « «J'en ai marre du procès d'intention qui dit que la France est toujours raciste et les autres toujours victimes» (3). Critiqué par une partie de la Gauche, il espère voir « se former la colonne vertébrale d'une contre-offensive idéologique » au sein de la jeunesse de confession musulmane. Cette jeunesse, il faut l’aider et l’accompagner. C’est le sens de l’engagement que j’ai pris par ailleurs, et que j’ai expliqué récemment dans ces colonnes. Je signale à ce propos l’émouvante vidéo produite par les étudiants musulmans de France à la suite des attentats, et j’encourage les lecteurs à la visionner et à la partager. Elle montre que la contre-offensive idéologique a démarré chez de  nombreux jeunes français musulmans.

Quelles politiques mettre en œuvre ? Pour Boutih : «Il y a un travail de deux ordres : de sécurité et de guerre mais il faut aussi couper le robinet de la haine en amont. Il faut sécuriser le territoire dans sa composante humaine et pas seulement matérielle». Parce que les causes de la radicalisation sont multi-factorielles, il faut des politiques publiques systémiques qui s’attaquent à ces causes et qui se complètent les unes les autres, non sujettes aux caprices réformateurs inutiles et inscrites sur le long terme pour produite leurs effets.

Notre constitution rappelle que « la République est une et indivisible ». Les territoires perdus ne sont pas que géographiques. Parce qu’ils sont habités, ces territoires sont avant tout social et culturel. Pour récupérer les territoires perdus de la république, il faut « sécuriser la composante humaine » qui fait défaut. Il s’agit de mettre en œuvre une contre-offensive qui est éducative et économique.

Le courage en politique

Tout commence par l’éducation pour, dès le plus jeune âge où dès l’arrivée sur le territoire national, fabriquer des français pétris par les valeurs républicaines. L’échec de l’intégration, qui s’est obstinément substituer à la tradition d’assimilation, doit faire réfléchir : peut-on devenir français en dehors du creuset républicain ? C’est notre « melting pot ». Que mettre dans ce creuset ? Des valeurs certainement, qui ne peuvent pas être contradictoires entre elles à moins de transformer le contenu du creuset en matière explosive. On a fait croire que l’assimilation ne respectait pas les cultures d’origines. C’est une réduction idéologique : précédemment, plusieurs ingrédients piochés dans les cultures d’origines sont tombés dans le creuset républicain pour enrichir la culture française.

Du point de vue économique, il faut produire de l’emploi « pour tous », c’est-à-dire sans discrimination, facteur primordial d’intégration et de reconnaissance sociale. Il est intéressant de voir que de grands groupes commerciaux et de services mènent en ce sens une politique active de recrutement.

Et puis, il faut une politique d’immigration qui privilégie celui qui a un « rêve français » à celui qui rêve de la providence française dont on devra réduire les excès généreux et trop attractifs. Le corollaire de cette politique migratoire, c’est une politique étrangère qui privilégie le développement endogène des pays de départ tout en cessant de se compromettre avec les régimes qui soutiennent les tentatives de radicalisation salafiste en Occident, comme le Qatar et l’Arabie saoudite.

Et tant que nous sommes dans l’état d’urgence, peut-être pourra-t-on commencer à éliminer les zones de non-droit, ces enclaves qui vivent comme étant hors sol national, où la police ne peut pas entrer. Il y a aussi les  prisons où les caïds font la loi, où les prisonniers hurlent contre la France durant les minutes de silence et crient de joie à l’annonce des attaques terroristes. Ce n’est plus acceptable.

Si l’on veut donc récupérer les territoires perdus de la République, il ne faut pas que des politiques publiques, il faut surtout des responsables politiques courageux pour les imaginer et les mettre en œuvre. Des dirigeants capables de regarder le poids des évidences. Des leaders qui, plutôt que de crier au loup contre le Front national et ses solutions simplistes et xénophobes, écoutent la complainte d’un peuple métissé et généreux qui ne comprend pas pourquoi les élites l’ont abandonné dans ces territoires perdus, avec des enfants qui regardent encore la France avec espoir.

Dans cette attente, l’unité nationale requiert que le mot « dignité » rejoigne les trois mots que le président Obama prononçait vendredi dernier pour rendre hommage à notre Nation : « liberté, égalité, fraternité ».


Richard Amalvy

 

 

P.S. : J’encourage toutes les formes de coexistence active, telle qu’elles sont promues de manière républicaine par l’association Coexister, fondée par des jeunes issues d’origines très variées. Je recommande la lecture du livre de Samuel Grzybowski, Manifeste pour une coexistence active, aux Éditions de l’atelier, paru en octobre 2015.

 (1) Les Territoires perdus de la République - antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, ouvrage collectif dirigé par Georges Bensoussan (alias Emmanuel Brenner), Éditions Mille et une nuits, 2002, Paris.

(2) « Où en sont les territoires perdus de la République en 2015 ? », entretien avec Georges Bensoussan par Régis Soubrouillard, Marianne, 26 janvier 2015.

(3) « Malek Boutih veut la levée d'une «colonne républicaine» chez les musulmans de France », entretien avec Marc de Boni, Le Figaro, 16 novembre 2015.

(4) « Pour les jeunes musulmans », Richard Amalvy, Le Club de Mediapart, septembre 2015. 

 

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