Sur le chemin d’Ecole Plus

C’est une école parisienne pas comme les autres, qui accueille  les enfants bloqués sur la voie du savoir par des troubles de l’apprentissage. Ici, les élèves peuvent s’épanouir sans a priori sur leurs capacités ni sur leur limites. Récit.

Dans la salle de classe, une carte de l’Union européenne, une infographie sur l’Histoire de l’Europe depuis 1957, un planisphère et un poster de mandalas réalisé par les élèves.

Sur les bancs, une dizaine de jeunes de 12 à 17 ans sont assis : les petits gabarits, au format « gringalet de 6° », côtoient de grands garçons adolescents. L’ambiance est studieuse, malgré quelques rires discrets qui fusent de temps à autre. Un grand ado commente à haute voix le travail de son voisin.

« YH., arrête de jouer la concierge de service ! », le reprend Hélène Girard, l’enseignante et co-directrice d’Ecole Plus.

- Je fais quoi, je me tais ?
- Oui, tu te tais, et tu révises ta poésie ! »
Un échange ordinaire maître-élève, dans une école pas si ordinaire : ici, l’enseignante sait qu’il ne faut pas (toujours) prendre les répliques pour des insolences, mais plutôt comme des modes de communication maladroits, caractéristiques d’un rapport à l’autre mal ajusté. Les troubles de la communication comme de l’apprentissage sont un point commun à la plupart des écoliers de l’endroit.

Nous sommes au 15 bis de l’avenue Jean Aicard à Paris, dans la cour résidentielle de ce discret petit établissement associatif. Pour ses vingt-cinq élèves, c’est une journée habituelle qui suit son cours : matinée de classe de 8h45 à midi consacrée aux enseignements fondamentaux, pause déjeuner dans la cantine prêtée par une école élémentaire du quartier, puis retour en cours jusqu’à 16h30, pour une après-midi consacrée aux matières d’éveil et aux sorties éducatives et culturelles. 
Au programme de cette école pourtant hors contrat, les matières principales officielles : français, maths, Histoire et géo, sciences et vie de la Terre, arts plastiques… Ecole Plus se veut un établissement fonctionnant « ordinairement », avec un contenu pédagogique aligné sur celui de l’Education nationale, des jours de vacances calqués sur le calendrier de la zone C, des horaires et des règles de discipline classiques, des devoirs après l’école. Le principe est d’offrir une scolarité « comme les autres » à ces enfants « pas comme les autres ».
La différence n’en saute pas moins aux yeux chez ces enfants réunis là par des troubles cognitifs, qui les écartent de la voie balisée de l’enseignement classique. Les symptômes, accompagnent des pathologies diverses, vont de la dyslexie à l’autisme, en passant par divers troubles psychologiques ou psychomoteurs. Ici, on connaît tous les noms en « dys » : dyspraxie, dysphasie, dyslexie, dyscalculie. Ces drôles de handicaps ne sont pas directement visibles, mais se trahissent par des détails qui « clochent » : gestes trop impulsifs pour les uns, posture instable, regard qui fuit ou articulation hésitante pour les autres. On ne verra pourtant pas de kiné ou de psychomotricien dans les parages : les thérapies et rééducation médicales restent à l’extérieur, en dehors de la structure. Au besoin, un thérapeute peut intervenir dans les locaux mis à disposition, mais aucun ne fait partie de l’établissement.

« Nous sommes une école… C’est la profession de foi de l’équipe enseignante. Le traitement médical reste ‘dehors’, ici le handicap n’a pas droit de cité. C’est très important pour que ces enfants soient traités en élèves et se comportent en élèves, disponibles pour l’échange et le savoir ».
La clé qui fait d’Ecole Plus une école extraordinairement ordinaire, c’est une méthode pédagogique adaptée et différenciée à chacun de ces enfants, regroupés en petits effectifs –pas plus d’une dizaine par classe.

La leçon d’Hélène

Hélène fait réciter le poème donné à apprendre à la maison.

« Le premier jour de l’an, les saisons frappent à la porte », récite A. Il poursuit en s'appliquant, sans une faute. Hélène le félicite. On passe à la correction des devoirs des élèves, envoyés par mail sur leurs Ipads. Tous sont équipés : Ecole Plus expérimente l’utilisation de la tablette tactile en classe depuis janvier 2014, dans le cadre d’un projet pilote.

Chacun ouvre l’application demandée, pour une séance de correction interactive sous la houlette du professeur. Un garçon lève la main : « Moi, j’ai pas reçu le devoir ! »- Montre moi tes mails, s’il te plait, répond Hélène.

Le mail a bien été reçu… Elle l’aide à se mettre à jour, tandis que ses camarades poursuivent.

« L’impératif, c’est quoi, comme temps ? » demande N.
Hélène explique que l’impératif n’est pas un temps, donne des exemples : « Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais dans une recette de cuisine, on utilise l’infinitif : ‘battre’ les œufs dans un saladier, ‘mettre’ la farine… Ou alors ?… Qu’est-ce qu’on pourrait dire ? »… S. lève le doigt : « ‘Mets’ la farine ?
- Oui ! Ça serait l’impératif. Mais comme on s’adresse à tout le monde, on va dire ?…
- Mettez ! dit JM.

S. demande si l’impératif consiste à donner un ordre.
« Pas seulement ! répond Hélène. Et si on te dit : « Va dans ta chambre… et va jouer » ? C’est un ordre, ça ? ». La classe rit. La leçon se poursuit. Sur l’IPad, chacun répond à son tour à un nouveau « défi » : conjuguer le verbe de l'exercice à l’impératif présent singulier ou pluriel comme il convient.

JM. « mange » sa réponse : Hélène l’oblige à la reformuler en articulant. T., blondinet à lunettes, se met à taper des pieds en travaillant et se fait rappeler à l’ordre. R., le plus grand, qui termine sa scolarité en formation par alternance, travaille sur un autre programme sur son Ipad. Hélène vient jeter un œil sur sa progression.

5 niveaux pour 10

Changement d’ambiance dans la classe voisine, où enseigne ce matin Marie-José Ricardo, co-fondatrice d’Ecole Plus. Dans cette salle attenante, autour des tables disposées en "U",  Les huit élèves présents aujourd’hui ont entre 8 à 15 ans. Les plus jeunes appellent encore leur professeur « maîtresse ». Les enfants travaillent à partir d’un cours commun, mais les niveaux scolaires sont visiblement différents –CP pour celui-ci, CE2 pour cet autre. Chacun avance à son rythme. « Il y a cinq niveaux pour 10 élèves », me confirmera plus tard Marie-José ». Les phases de blocage alternent avec celles de progrès. « On travaille par étapes. Quand on est allé trop vite, je rappelle les règles et reprends les notions oubliées. Ainsi, il n’y a pas d’échec », commente telle.

MD hésite sur la solution de son exercice, sa voisine lui souffle, Marie-José lui demande de ne pas répondre à la place de sa camarade.
U., qui demande de l’aide, se débat avec les mots. L’enseignante l’écoute, l’aide à s’exprimer.

F., 11 ans, un « nouvel » arrivé il y a cinq mois de CLIS (1), énonce à toute allure une phrase qu’il s’agit de rédiger entre un enfant et la boulangère :

« Alors, j’écris : Avez-vous des caramels ? »
Marie-José le reprend : « Déjà, on dit ‘Bonjour Madame’. Il s’agit d’un dialogue.
- Ben j’l’ai dis.
- Non.
-« Bonjour Madame, avez-vous des caramels ! »
- Bien, tu me l’écris !
- J’écris sur la ligne : « avez-vous des caramels » ?
Marie-José fronce le sourcil :

- F., tu le fais exprès ? ». Les voisins pouffent. Un plus petit, indifférent à la perturbation, montre son cahier : « Maîtresse, c’est ça ? ». Elle vérifie : « Oui, c’est bien ça ». C’est l’heure de la « récréation ». Ceux qui ont fini sortent dans le hall, les autres terminent leur tâche avant de les rejoindre.

D., une fraîche arrivée, s’accroche à Marie-José, fragile et perdue. La jeune fille ne peut être accueillie par l’école publique : outre son retard cognitif, elle parle encore mal le français, arrivant de l'étranger avec sa famille. Elle brandit un fruit devant Marie-José, l’interpelle :

« Manda-ine !

- Mandarine, corrige Marie-José tout en l’aidant à l’éplucher. C’est une mandarine.

- Manda-ine.

- Man-da-ri-ne.

- Man-da-ri-ne.

- Oui, c’est ça ! C’est très bien.


D. rejoint ses camarades avec un grand sourire qui échoue à cacher son anxiété, en oscillant sur ses deux pieds, comme sur le point de fuir.

Créer une école différente

Après la classe, Hélène Girard et Marie-José Ricardo me racontent la genèse d’Ecole Plus et sa raison d’exister. au milieu des années 80, elles se sont rencontrées dans un établissement scolaire privé qui proposait un enseignement individualisé. Elles y découvrent une classe d’ados en dérapage scolaire et une classe « spéciale » accueillant des élèves porteurs de handicap. « Nous nous sommes rendues compte que c’était pour ces enfants là que nous voulions travailler », se rappellent-elles. Ensemble, les deux jeunes profs se lancent dans un projet qui a tout d’un défi : « créer » une école.

A l’époque, l’Education nationale intègre mal les élèves handicapés. Malgré l’existence de différentes « classes de perfectionnement » au primaire, « SES » au collège qui deviendront les SEGPA en 1989), l’orientation scolaire des élèves porteurs de handicap est encore difficile, et un vrai parcours du combattant pour les parents.

Elles constatent le manque de structure, rêvent d’offrir une vraie prise en charge pédagogique à ces enfants rejetés par le système scolaire, avec une approche individualisée qui respecte les rythmes de compréhension et de réalisation de chacun, sans à priori sur leurs capacités et leurs limites supposées.

« Il nous a fallu une bonne dose d’inconscience pour nous lancer dans cette aventure, se rappelle Hélène, mais on était jeunes et cela nous paraissait possible ! »

Pour mieux comprendre les pathologies d’apprentissage, elles s’intéressent aux pratiques du Docteur Gisèle Gelbert, neurologue et spécialiste des troubles du langage, et du Docteur Christophe-Loïc Gérard, qui s’occupe d'une unité spécialisée dans les troubles du langage et des apprentissages à l'hôpital Robert Debré (Paris). Elles participent aux réunions hebdomadaires du service, qui réunissent des pédiatres, psychologues, neuropsychologues, orthophonistes, psychomotriciens, infirmiers et éducateurs spécialisés.

1989 : première classe

En 1989, elles passent à l’acte et lancent l’association Ecole Plus. Une première classe de six élèves est formée. En trois ans, Ecole Plus étoffe rapidement ses effectifs et doit trouver un nouveau local. Au début des années 90, le profil le plus « commun » des élèves devient celui des enfants en fin de CLIS (1), dont les familles ont choisi qu’ils poursuivent une scolarité adaptée plutôt que d’être orienté en établissement spécialisé de type IMP (2).

L’équipe tente de passer sous contrat avec l’Education nationale, mais ses démarches n’aboutissent pas, ses méthodes n’entrant pas dans les normes imposées par l’Etat. L’école acquiert néanmoins une réputation qui lui vaut d’accueillir de plus en plus d’élèves. Cinq classes sont formées, avec cinq enseignants à plein temps et un à temps partiel. « L’école commençait à être reconnue ; nous étions installés aux Halles, idéalement situés, et nous avions construit des relations normalisées avec la CDES (3).

Mais en 2005, la loi pour la scolarisation des enfants handicapés, qui rend obligatoire l’intégration scolaire par l’Education nationale, va avoir un effet boomerang qui pénalise les établissements spécialisés ou à l’écart de la scolarité classique : les parents préfèrent désormais se tourner vers leurs écoles de quartier pour scolariser leurs enfants, la MDPH les adresse moins souvent vers les structures alternatives. Entre-temps, Ecole Plus a déménagé dans le 11e arrondissement. « Nous n’étions pas formées à communiquer, nous n’avons pas pris la mesure du problème que cela représentait. Nous avions créé un site internet, mais nous ne l’avons pas fait vivre. Sans vitrine, sans publicité, notre école s’est faite oublier ». En 2014, avec trop d'élèves sortants atteignant 16 ans et trop peu d'entrants, Ecole Plus se retrouve financièrement en difficultés. Ses deux fondatrices tirent la sonnette d’alarme, sollicitent les aides de la MDPH et des autorités éducatives en charge du handicap. Elles reçoivent un actif soutien des parents d’élèves qui se mobilisent, activent les réseaux sociaux et obtiennent l’aide de la fondation ERDF, qui soutient l’école et finance le lancement d’une expérience sur les technologies numériques à l’école.

 

 

Des tablettes à l’école

Ecole Plus retrouve un avenir. L’équipe enseignante lance dans la foulée, avec l’aide d’ERDF et le parrainage de la Délégation ministérielle aux usages de l’internet, l’expérimentation de l’enseignement interactif dans les classes par le support des tablettes tactiles. Professeurs et parents d’élèves sont initiés à leur usage comme outil d’apprentissage, vecteur d’autonomie et de communication, lors d’ateliers animés par David Hébert, enseignant spécialisé, auteur d’une expérience pilote sur l’utilisation des technologies numériques en CLIS.

Dans les classes, chaque élève est équipé, en complément au cahier, d’un IPad : l’intégration des devoirs dans une application dédiée, l’approfondissement des leçons et les exercices complémentaires sur tablette aide le travail des élèves, facilitant la notation pour ceux qui ont des difficultés d’écriture et favorisant l’assimilation et l’autonomie des apprentissages. « Certains élèves ont encore du mal à comprendre comment ça marche, ou octroient à leur tablette un super pouvoir ; mais on veille à remettre l’outil à sa place d’outil », précise Hélène Girard.

Il est prévu d’introduire prochainement une dalle interactive dans les classes, connectée avec les IPad de la classe.

Accueillir d’abord

Et après ? Que deviennent les élèves d’Ecole Plus ? « Nous essayons de les amener le plus loin possible dans la scolarité. A partir de 15-16 ans, ils peuvent intégrer une classe ULIS (unités localisées pour l'inclusion scolaire) en lycée, ou une filière préprofessionnelle en IMPro. Certains peuvent passer un Bac pro. Il n’y a pas d’orientation type ». Aujourd’hui, Ecole Plus continue d’ouvrir ses portes à tous les enfants, dès 8 ans, souffrant de troubles de l’apprentissage. « Certains parents, dont le ‘problème’ de l’enfant n’est pas diagnostiqué, hésitent à rejoindre une école qui scolarise des enfants handicapés. ‘Mon enfant n’est pas handicapé’, nous disent-ils. Pourtant, le trouble existe, même s’ils ne le reconnaissent pas comme tel. A partir du moment où il y a un trouble cognitif, nous sommes en mesure de l’accueillir », concluent les enseignantes d’Ecole Plus.

Vingt-six ans après sa création, leur passion d’enseigner aux plus fragiles des élèves, de ceux qu’on dit dits « inadaptés », de surmonter avec eux les obstacles et de repousser leurs limites est toujours intacte.

                                      Dominique Valotto

                                      Journaliste

  • 1 Les CLIS sont les « classes pour l’inclusion scolaire » de l’école primaire, où sont regroupés les enfants en « situation de handicap »,
  • 2 IMP : Institut médico-pédagogiques, devenus les IME –instituts médico-éducatifs).
  • 3 CDES : Commission d’éducation spécialisée, devenue la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées), qui valide l’orientation des enfants handicapés et la couverture des frais de scolarité pour les parents ».

 

@ecoleplusparis

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Tous les commentaires

Ce billet est un témoignage  un peu naif et non critique. Il n'interroge pas certains parti-pris des enseignants de cette structure  :

- comment adapter  au mieux l'enseignement  pour des enfants dont le handicap semble sévère sans évaluation personnalisée des difficultés cognitives et des adaptations nécessaires ?

Le petit effectif, l'expérience et la bienveillance des enseignants décrits ici ne suffisent pas.

Si F est un enfant impulsif et distractible, la remarque F tu le fais exprés accompagnée des gloussements des camarades n'est pas adaptée, F ne le fait pas exprès et personne n'apprécie les gloussements.

Pour apprendre un même concept :

Certains enfants ont besoin  de passer par la verbalisation de toutes les étapes,  certains sont aidés par des schémas, d'autres ne peuvent accéder au sens du schéma  et sont au contraire génés par le schéma, d'autres encore n'accéderont pas au concept mais pourront sauter cette étape et accéder directement aux suivantes

L'enseignement s'enrichit d'échanges pluridisciplinaires

- Pourquoi refuser  les "réeducations" sur le temps scolaire ?

Un enfant qui a des difficultés cognitives est particulièrement fatigable, l'école l'épuise et il a besoin de temps de répit après l'école pour se reposer ou jouer. Si ces temps de répit sont consacrés aux réeducations, ces réeducations chez un enfant fatigué après l'école seront moins efficaces et pour l'enfant handicapé c'est double peine.

 

Enfin comment peut on dire, "ici le handicap n'a pas le droit de cité" ?

Si l'école accueillait des enfants handicapés moteurs et visuels proposerait -t-elle de supprimer les lunettes et les fauteuils car ici c'est l'école ?

Il n'est pas possible de nier le handicap, il est possible de le comprendre, de l'accepter et de tenter de le compenser  ou de le contourner au mieux.

Je préfererai une école tout aussi bienveillante qui affirme : Ici le handicap a le droit de cité.

A titre d'exemple une autre structure hors contrat également a pris l'option inverse : bilans pluridisciplinaires, adaptations personnalisées, compensation au plus près, réeducations sur le temps scolaire. http://www.cerene-education.fr/fr/lecole-du-cerene