La Crise vue du Toboggan - La Mise à mort des Démocraties

Tandis que nous glissons, allègres, sur le Toboggan des idées en vogue, nous marchons vers la fin des démocraties, au terme d'une guerre déjà gagnée par la Finance.Exaltation du Toboggan, petit bavardage en guise de préambule

Tandis que nous glissons, allègres, sur le Toboggan des idées en vogue, nous marchons vers la fin des démocraties, au terme d'une guerre déjà gagnée par la Finance.

Exaltation du Toboggan, petit bavardage en guise de préambule

 

Se laisser glisser sur un toboggan ne va pas sans une certaine excitation. Il y a la vitesse, le déplacement d’air, les cheveux au vent, l’incertitude d’une arrivée prévue sans danger, et tout cela peut même provoquer le rire joyeux des amies et des amis, abandonnés aux lois de la gravité.

Il en va de même sur le toboggan des idées reçues, ou celui, plus léger mais plus torrentiel, des idées en vogue. On capte dans l’air, sans trop y réfléchir, des bouquets suaves, concernant les libertés, les différences, la culture, la politique, l’économie, bref, toute la vie : comme cela paraît fort juste et aller de soi ! L’heure est à l’égalité des chances, à l’acceptation des différences, à la concertation des personnes concernées, au règne de la justice sociale, au respect de la nature, à l’application de règles écologiques simples dans la vie quotidienne, bref, à la démocratie. Proscrites, les discriminations dont furent trop longtemps victimes les femmes, les enfants, les minorités sexuelles ou religieuses ! Mise au ban de la société, la corruption des hommes politiques et des affairistes ! Condamnée et réprimée sévèrement, l’évasion fiscale ! Placée sous les projecteurs de la loi, l’obscure finance internationale !

C’est d’un tsunami qu’il s’agit, un tsunami d’idées qui se déverse sur les cités du monde et progresse vers les campagnes avec une force qui croît de jour en jour, et qui pourrait être proportionnel à la crise économique ressentie jusqu’au fond du porte-monnaie moyen, provoquant une souffrance larvée en quête d’expression. Il faudrait un cerveau puissant pour trier dans ce souffle ce qui est porteur de progrès, et ce qui n’est que redite à usage populiste. Il faudrait un équilibre hors norme pour ne pas sombrer dans le paradoxe, en pratiquant une chose tandis qu’on affirme publiquement le contraire sans même en prendre conscience, ce dont nous sommes témoins tous les jours.

 

De l’exaltation au fanatisme

 

Ainsi voyait-on des femmes vertueuses, dans les rues d’un Paris bouleversé par l’imminence d’un vote du Parlement destiné à rétablir la justice dans le cadre du mariage, en avril 2013, faire écho en pleureuses aux hommes forts de l’opposition, qui clamaient à l’envi qu’autoriser les gays à adopter des enfants relevait de l’atteinte aux lois naturelles. On lisait sur les lèvres murmurantes qu’un enfant, pour grandir, a fondamentalement besoin d’un papa et d’une maman, et qu’abandonner un petit aux soins de deux papas ou de deux mamans serait un crime aux conséquences désastreuses.

Si les barons du conservatisme, tous impliqués de près ou de loin dans des coups fourrés financiers, usaient d’un simple et bas cynisme en vue de faire trembler le gouvernement sur ses bases, le femmes vertueuses, elles, glissant sur le toboggan d’idées reçues opportunément remises au goût du jour, franchissaient la limite fragile qui sépare l’exaltation du fanatisme. Elles étaient prêtes à nuire gravement aux homosexuels désireux d’adopter des enfants, sujet qui fondamentalement ne les regardait pas et ne les concernaient d’aucune manière, leurs propres droits restant intacts dans la loi dont les élus allaient accoucher. Elles étaient bien sûr manipulées.  Dans l’aveuglement de la passion, elles ne voyaient pas ce qui pourtant sautait aux yeux : elles avaient cautionné pendant des décennies des lois de la famille particulièrement barbares qui, dans quasiment toute l’Europe, exigeaient que l’un des conjoints, le plus souvent le père, ainsi que les enfants et les grands-parents, soient cruellement sanctionnés en cas d’atteinte à la loi sacrée du mariage. Au nom de ce droit inique, des centaines de milliers d’enfants furent privés de leur père ou parfois de leur mère, des milliers de grands-parents ne reçurent plus visite de leurs petits-enfants, et parfois moururent sans les avoir revus. Des termes monstrueux furent inventés pour justifier ce massacre de la vie familiale, celui d’intérêt de l’enfant et celui de droit de visite, qui sont des insultes à l’humanité. Ces femmes vertueuses  avaient subi ce droit barbare sans broncher et sans laisser traîner dans les rues leurs lèvres murmurantes. Et les voilà soudain à gémir Un papa, une maman !  présentant ce concept comme intangible au milieu d’une foule immense de familles déchirées, démantelées et dont les enfants n’ont été élevés que par un seul des deux parents !

Probablement le paradoxe lui-même, avec l’hypocrisie consciente ou non qu’il engendre, donne-t-il le petit coup de pouce qui projette dans l’hystérie propre au fanatisme. Jetées avec un bel élan dans le toboggan de l’idée vertueuse du Papa et de la Maman comme évidence des lois naturelles, elles ont passé de la simple exaltation (le vent dans les cheveux, l’incertitude du choc de l’arrivée, le rire des amis et des amies) à l’énergie qui permet de transgresser les lois dont justement elles se réclament, qui sont celles de la nature, du droit à la vie, du droit à l’intégrité physique.

Par une chance extrême, la majorité n’était pas de leur côté, et seuls quelques établissements gays et quelques individus furent molestés.

Un calme provisoire est revenu avec le vote : désormais les gays pourront se marier s’ils le désirent, afin de construire une vie de couple conforme à celle des hétérosexuels. Tous ne le feront pas, car cette loi ne rend pas le mariage obligatoire. Mais les gays auront le choix de leur mode de vie, comme tous les citoyens, et ils seront libérés des maintes humiliations dont ils souffraient en permanence, surtout de la part des administrations. Il va sans dire que cette loi ne modifiera strictement rien dans la vie des papas et des mamans mariés ou désireux de mariage. Quant au gouvernement, il est toujours en place, et les barons du conservatisme doivent se concentrer sur d’autres façons de jeter le peuple contre lui. Quelques mauvais procédés plus tard, le socle sur lequel ils reposent pourrait bien s’effondrer sous leurs pieds comme un tas de sable bien sec, s'ils ne remettent pas en question leur absence de scrupules et de vrais projets de société.

 

 

Un vent de tempête

Mais la tempête souffle. Les idées, les sensations, les concepts, sont comme autant de feuilles mortes emportées par le vent tourbillonnant. Impuissants face au déluge, nous allons où nous pousse le vent, en espérant que c’est vers un avenir meilleur, devenant nous-mêmes feuilles mortes dans la poubelle cosmique.

Seuls les mots pourraient nous permettre d’arrêter le mouvement, ne serait-ce que le temps de le regarder. Mais nos mots, nos pauvres mots, trop liés à notre histoire personnelle et à notre expérience réduite de la vie, ne sont rien, minuscules boules de cristal dans lesquelles se pourraient lire le présent, le passé et l’avenir, si ceux-ci cessaient de se mêler en une pâte boueuse d’une totale opacité.

 

 

La Finance contre les démocraties, une guerre mondiale en cours.

 

Le temps des guerres traditionnelles est bien achevé, il appartient au vieux monde et nous ne perdons rien à l’oublier. On y voyait des groupes importants s’opposer et tenter de s’anéantir. C’était simple : quand des flèches ou des obus tombaient du ciel, leurs destinataires en connaissaient les bénéficiaires, et la victoire allait au plus fort.

Nous sommes entrés dans une ère nouvelle : diverses sciences et technologies permettent désormais d’avancer masqué. Si des attaques de grande envergure restent l’apanage d’Etats puissants, des milliers de petites attaques resteront à jamais mystérieuses, comme on le voit régulièrement dans l’actualité d’internet. D’où proviennent certains virus biologiques ou informatiques ? Quels intérêts, quelle stratégie servent-ils ? Un petit hacker talentueux et inconscient peut jouer avec des milliers d’ordinateurs au risque de commettre des dégâts involontaires, des terroristes sans visage peuvent tenter de déstabiliser des systèmes ou bloquer l’accès à des sites, une puissance politique même apparemment insignifiante est à même de jeter le désarroi à des milliers de kilomètres de là. Les victimes n’ont aucun moyen de détecter l’origine ou les raisons de l’attaque, ils ne peuvent mesurer le danger exact qu’elles représentent, ni prévoir d’où viendra le prochain coup. L’homme contemporain se promène dans la nature, paisible, sourire aux lèvres sous un beau soleil, et reçoit soudain, tombée du ciel, une volée de flèches. Il est susceptible, à n’importe quel moment, de mourir sans savoir pourquoi.

Sur le Toboggan, nous avons tous flairé, depuis une dizaine d’années, qu’au moyen de techniques dont nous ne savons rien, mais qui doivent beaucoup à la transmission électronique, la Finance prenait le pas non seulement sur l’Humanité en général et sur son Histoire contemporaine, mais sur un certain nombre de gouvernements, réduits à merci au point de trahir les idéaux qu’ils seraient censés exalter, dans le cas des démocraties en particulier. Un certain nombre d’éléments, surtout perceptibles depuis 2008, quand les banques ont transféré la charge de gigantesques dettes aux Etats, qui l’ont acceptée, éclairent la dureté de ce nouveau pouvoir, son caractère impitoyable que vient souligner l’arrogance de salaires et de bonus jamais vus dans l’histoire moderne, exigés jusqu’au milieu de bilans improbables.

Toutefois, sur le Toboggan des idées en vogue, nous cédons à l’habitude libérale de différencier le pouvoir politique des agissements économiques. Nous n’envisageons pas encore d’imaginer que le pouvoir financier aurait une structure, une organisation, une stratégie et des buts précis, ces qualités représentant à nos yeux l’apanage des pouvoir publics. Ces pouvoirs économiques ont diffusé des clichés qui permettent d’en voiler la réalité : l’expression « les marchés » est sous toutes les plumes et dans tous les discours. Si bien que nous opposons, dans notre conscience de l’actualité, la réalité tangible des institutions politiques, connues, définies, répertoriées et cousues d’un immense filet législatif, et la réalité presque magique, sans direction précise, de la Finance. L’expression « Les marchés », s’assimile au Fatum, à la fatalité, tout en étant régulièrement utilisée par les laquais de la Finance comme un gourdin pour menacer, effrayer, exercer des chantages sur les populations désarmées.

Sur le Toboggan, nous nous sommes arrêtés un instant à cette perception des choses. Pour imaginer qu’elle reste insuffisante, il nous faut encore laisser passer du vent dans les cheveux. C’est ainsi par exemple que le thème, puissant depuis dix ans au moins mais passé sous silence, de la fraude fiscale, a été mis en avant en France non seulement par la découverte des « oublis » de Mme Bettencourt, mais par celle de la fraude réalisée par un ministre du gouvernement socialiste, Jérôme Cahuzac. Ces moments permettent une double prise de conscience : d’abord, la fraude concerne toute personne qui détient des capitaux, et peu importe son appartenance politique. Ensuite, et c’est une chance offerte par l’affaire Cahuzac, on se montre plus choqué, et mobilisé, par la fraude d’un ministre que par celle des simples milliardaires : c’est déjà un premier pas vers une prise de conscience globale, la pureté qu’on exige des responsables politiques devant l’être des responsables économiques et des gros contribuables. Cette pureté n’est d’ailleurs pas une élévation mystique : elle est le simple partage de la conviction selon laquelle, dans un monde surpeuplé, la répartition des biens doit l’emporter sur l’accumulation égoïste, ce qui relève d’une éthique nourrie du bon sens. Petit à petit, sur le Toboggan, nous commençons à pressentir cette nouvelle vision des choses, dont l’essentiel cependant nous reste obscur.

 

Le but de la guerre : la mise à mort des démocraties

Mais revenons à la guerre de la Finance contre l’Humanité en général, et la Démocratie en particulier.

Question : Et si nous assistions depuis quinze ans à la mise en place d’un pouvoir financier parfaitement structuré selon des règles particulières, fort différentes de celles des pouvoirs politiques ? Dans un tel cas, ce pouvoir aurait mis en place non seulement les moyens de son action, mais une stratégie programmée dont seuls les maîtres seraient informés, les petits soldats restant inconscients des enjeux de ce qu’on leur fait faire, parfois au même titre que les grands commis infiltrés jusqu’au plus haut niveau du pouvoir politique. La Finance, à travers ses institutions bancaires, dispose de tout l’éventail des ressources électroniques, mais aussi de celles de la communication.  On a vu qu’elle réagit rapidement, jamais pour donner des informations objectives, cela va sans dire, mais pour influencer l’opinion. Ainsi, l’énoncé de la question ci-dessus, lancerait-t-elle immédiatement un contre-feu, qui consisterait à faire ironiser toute la hiérarchie des commis (politique, presse, etc) sur le thème de l’obsession ridicule du « complot ». Cette technique fonctionne, même si elle se heurtera petit à petit à des obstacles. Il s’agit de dénigrer, de se moquer, de faire paraître pour loufoque ou inconsistants, voire incompétents, les auteurs d’une hypothèse ou les dénonciateurs d’un scandale : il n’en a pas été autrement dans le traitement subi par Mediapart dans les mois qui suivirent sa démonstration de ce qui allait devenir l’affaire Cahuzac.

Quels objectifs cette guerre vise-t-elle ? Comment s’organise-t-elle ? A qui paie le crime ? A quelle phase d’une stratégie gagnante nous situons-nous au printemps 2013 ? Jusqu’où la Finance telle qu’elle est dominée par une poignée d’individus est-elle prête à casser des œufs pour confectionner son omelette ? Quels sont ses enjeux géopolitiques, qui doivent tenir compte de sensibilités différentes, par exemple au sein de l’empire chinois ?

 

Mettons-nous un instant à la place de dirigeants dont dépendent des millions d’employés et des milliards de revenus, répartis sur la planète au rythme du développement des marchés. Un moteur banal les réunit : la cupidité, la soif du pouvoir, dans un contexte où l’humanité n’est plus appelée à verser le sang pour ses maîtres, mais l’argent. Dans leur intimité, ils partagent une même vision du monde, qu’on peut situer à l’extrême droite de l’échiquier politique, quand bien même ils peuvent s’afficher libéraux, radicaux, socialistes, démocrates ou républicains. Cette vision du monde se caractérise par le mépris des masses, et une profonde méprise quant à l’évaluation de leur intelligence, de leurs compétences, de leur culture ou de leur degré de civilisation. Tous prennent soin de ne jamais paraître en public de façon anonyme, se déplacent dans des conditions qui ne leur fait côtoyer que des serviteurs, se font vêtir et chausser par les meilleurs et dorment dans des hôtels dont le nombre d’étoiles sidérerait le voyageur commun, qui s’imagine au maximum du luxe quand 5 étoiles sont annoncées au portique. Tous disposent, grâce à des systèmes informatiques performants, d’une synthèse de l’information quantitative des entreprises qu’ils dominent, beaucoup plus fine et complète que celle dont disposent tant leurs proches collaborateurs que les administrations des Etats ou du fisc. Sans foi ni loi, ils n’hésitent pas à proclamer leur attachement à telle ou telle superstition religieuse institutionnalisée, où à une prétendue passion du sport. Aucun n’est patriote, cela va sans dire, mais ils savent invoquer la Patrie quand leur intérêt est en cause. Tous peuvent être reçus quasiment à la minute par un médecin, un chirurgien, un dentiste de haut-vol, ou tout réparateur nécessaire à l’abolition de la souffrance physique. Mais leur point commun le plus fort, loin des cas anecdotiques ci-dessus, est celui-ci : ils sont tous à la tête d’une hiérarchie dont le fonctionnement serait insuffisamment décrit par le mot féodal. En plein cœur d’états démocratiques ils règnent comme des dictateurs, non seulement situés au-dessus des lois, mais au-dessus de toute considération humaine, certains allant jusqu’à proclamer qu’ils font le travail de Dieu. Ils décident à New-York de la mort d’une entreprise située en Bretagne, entreprise qu’ils n’ont pour la plupart jamais vue qu’en photo. L'idée que leur pouvoir pourrait être fragilisé, par des lois par exemple, leur est insupportable. Et n'allez pas leur suggérer de consulter la masse de leurs collaborateurs sur les décisions qu'ils vont prendre, vous passeriez pour un terroriste et seriez traité comme tel par leurs sbires.

Mais pourquoi auraient-ils introduit la démocratie dans leur collimateur, alors qu'ils lui doivent tout ? Justement, les démocraties modernes prétendent progressivement depuis quinze ans légiférer sur tout ce qui leur tient a cœur. Voilà que ce sont des droits de douane ou des taxes inadmissibles, des réglementations qui leur imposent des types de production trop coûteux pour permettre les bénéfices appropriés, notamment quand se posent des problèmes écologiques menaçants pour l'humanité. Mais voilà encore qu'on leur impose des lois fiscales incompatibles avec leur libre-arbitre traditionnel, qu'on prétend limiter leurs salaires et bonus exorbitants, qu'on tend à remettre en cause leur utilisation des paradis fiscaux ou des places financières off-shore, qu'on impose des règles strictes à la présentation des bilans... C'était déjà trop pour eux de jongler avec les lois sur le travail, sur le licenciement, sur les conditions de vie des employés.

Leur but est de pouvoir, entre eux, disposer librement de l'humanité et de ses ressources: déterminer la valeur des hommes, du travail, des matières premières, et bien évidemment de baliser toute la recherche scientifique et l'instruction en fonction de leurs besoins. Dans leur esprit, les gouvernements politiques ont suffisamment à faire pour soutenir l'édifice des infrastructures publiques et pressurer population d'impôts.

 

Comment casser les démocraties ? Un scénario déjà réalisé.

 

Nous voyons bien qu'en nous mettant à leur place, nous sommes confrontés à un obstacle majeur partout ou subsiste la démocratie. Il était donc impératif pour eux de la casser, même là ou elle ne serait qu'en devenir.

Mais comment faire ?

Dans les années 2000, la plupart des démocraties occidentales étaient déjà fragilisés par de lourdes dettes. Le recours obligatoire au marché de l'emprunt n'était pas pour arranger les choses. Il suffirait de peser lourdement sur la tête des futurs noyés pour les conduire au trépas. En fabricant artificiellement des dettes monstrueuses, qui seraient ensuite transférés aux États selon la règle "to big to fail", règle arbitraire crée par avance et admise sans préparation au pire, on priverait les gouvernants, qu'elle que soit leur origine politique, de toute marge de manœuvre. Bien sur, une loi de la guerre est qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs. De nombreuses banques, trop endettées et ne disposant pas de réserves suffisantes, ont passé à la casserole, tandis que d'autres, sauvées arbitrairement, retrouveraient une rapide prospérité. La Finance avait depuis une dizaine d'année mis au point des instruments si bien détachés de toute réalité économique que le citoyen ne pouvait ni les comprendre, ni les maîtriser. L'affaire immorale des subprime était grosse comme une porte de grange, et plusieurs économistes avaient publié des alertes sérieuses sur ces agissements financiers, où l'on voyait des banquiers faire le contraire de ce qu'ils avaient toujours pris soin de prôner à leurs emprunteurs, en courant allègrement au surendettement. L'éclatement de cette bulle artificielle allait conduire la planète entière à une crise sans précédent dans les années 2007-2009, qui ouvrirait béantes les portes de l'enfer économique à presque toutes les démocraties d'occident.

Une seconde mesure à prendre, pour accélérer le processus, consistait à priver ces mêmes démocraties de sources de revenus majeures. On fit donc de la fraude fiscale et du blanchiment, réservés jusqu'alors à quelques privilégiés, une véritable industrie, poussant des contribuables détenteurs de sommes relativement modestes à jouer à ce jeu-là, parfois même sans en avoir une conscience précise, tant le charabia bancaire semblait scientifique et convaincant. En moins de dix ans, des centaines de milliards échappèrent aux fiscs exsangues des nations démocratiques.

Mais l’appauvrissement des démocraties n’était pas suffisant pour les exterminer. Il fallait encore en anéantir le ciment le plus solide, la classe moyenne. Certes, celle-ci n’est pas toujours sans médiocrité ni ridicule, avec ses nains de jardin, ses volets clos au coucher du soleil, ses idées reçues datant d’un toboggan d’un autre âge. Mais elle est aussi capable d’évoluer très vite, de participer à un changement de sensibilité où la prise de conscience l’emporte sur le murmure des lèvres. L’utilisation massive du chômage, que permettent des modes de production où les machines ergomatiques sont commandées par des machines informatiques, produisant sous la houlette de petits groupes d’ingénieurs et d’ouvriers très spécialisés des biens illimités, est un des leviers de cette politique. Forcer par divers moyens les gouvernements à mettre en œuvre des plans d’austérité qui visent essentiellement à paralyser la solidarité, forcer au suicide où à la misère tous ceux qui sont en marge ou en situation de fragilité, y compris cela va sans dire les honorables retraités, les invalides, les personnes dépendant de l’aide sociale ou des aides liées au chômage, est un levier facilement réalisable si l’on a pu introduire jusqu’au sommet des Etats des grands commis, anciens banquiers, personnages douteux avides de richesse et d’illusion du pouvoir, traîtres de tout poil paradant le mot de démocratie aux lèvres alors qu’ils la poignardent dans le dos en l’assurant de la nécessité incontournable de l’austérité.

Bien sûr, je pourrais allonger la liste des actions subalternes mais néanmoins utiles : la manipulation des marchés financiers par des systèmes informatiques travaillant dans l’ordre de la nanoseconde selon des algorithmes nés des cerveaux fous de mathématiciens hors pairs, la manipulation des cours des matières premières, la main mise sur les ressources fondamentales (nourriture, énergie, etc), la maîtrise parfaite des ressources illégales (drogue, corruption, rançons, toute marchandise ne pouvant donner lieu à facturation et comptabilité mais représentant des milliards à la fin de l’année).

On peut affirmer que tout ce programme est réalisé avec une telle perfection, que le thème de la sauvegarde de la démocratie n’apparaît dans aucune campagne électorale, où l’on n’agite que les drapeaux rouges du chômage et de la Crise économique, sans jamais signaler que le Démocratie elle-même n’a jamais été en si grand péril, et menace de vivre ses dernières heures.

La force de ce triomphe, c’est le silence et l’opacité d’un nouveau gouvernement mondial anonyme, dont les têtes sont interchangeables sans élections, et dont le processus de décision se fonde exclusivement sur le consensus, sans discussion ni débat. Dès lors qu’ils n’apparaissent jamais autrement que sous les espèces de leur activité professionnelle principale, ses membres se rencontrant dans des lieux comme des golfs, lieux de villégiature sécurisés, villas sous les arbres, yachts ou aéroports privés, communiquant entre eux grâce à des technologies performantes, et que leurs entourages et protections rapprochées sont moins spectaculaires que la Garde Républicaine, comment les remarquer, les détecter ? Armés d’une méthodologie solide ouverte aux variations de l’actualité, des enquêteurs professionnels, des journalistes par exemple, pourraient procéder par examen et recoupements, en cherchant d’abord à désigner les vingt principaux responsables de la folie des subprime et autres produits financiers foireux, folie qui a consisté à investir bien au-delà du raisonnable. Certains sont décédés subitement, d’autres sont sous les verrous, mais la plupart soit coulent une paisible retraite sous les arbres, soit sont tout simplement encore actifs comme si rien ne s’était produit. Leurs relations, carnets d’adresses, fréquentations de clubs, voire d’organisations caritatives, contiennent sans doute des pistes à suivre.

Chose étrange, en ce début mai 2013 où je me penche sur ces lignes, on a vu passer l’ombre de la Faucheuse sur plusieurs pays – la Grèce, l’Espagne, Chypre – et le 3 mai l’on annonçait un redoublement de l’austérité au Portugal, frappant notamment les retraités et les travailleurs. La Grande Bretagne, l’Allemagne elle-même sont à la peine, et l’on doit bien considérer que la France est au bord d’un gouffre dans lequel le gouvernement socialiste, en dépit d’efforts réels, opiniâtres et discrets, ne parviendra vraisemblablement pas à l’empêcher de sombrer. Mais en même temps, les bourses mondiales, USA et Europe en tête, atteignent des sommets. Qui aurait dit il y a deux ans que le Dow Jones franchirait la barre des 15000 points ? C’est que la plupart des multinationales produisant des biens de consommation, alimentation, technologie, énergie, produits de beauté ou de luxe, horlogerie, assurances, etc. annoncent des résultats flamboyants. L’heure est même à une augmentation générale des dividendes. Comme si la Crise n’était là que pour les rubriques actualité de la presse. Et personne ne montre du doigt ce paradoxe. En quelques années, les sociétés géantes, toutes dirigées par des dictateurs, ont appris à produire mieux et plus, avec beaucoup moins de frais, moins de personnel, moins de charges courantes, trouvant sur la planète des régions où les salaires sont dérisoires et les marges colossales, et des zones floues du point de vue fiscal. Elles vivent sur le pouvoir d’achat préservé d’une partie seulement de la population, tandis que la majorité descend l’escalier de la misère. Elles vivent des sacrifices que font la plupart dans l’aménagement de leur budget, la qualité de l’alimentation venant souvent après celle de l’interconnexion permanente, devenue une sorte de première nécessité. La plupart des cadres moyens des multinationales, ne disposant que des résultats officiels du bilan annuel, doivent penser au fond d’eux mêmes que tout finira par s’arranger, car tout ne va pas si mal.

Cependant, la guerre est loin d’être finie. La Finance, comme on l’appelle dans tous les organismes de presse, ira jusqu’à la reddition des démocraties, auxquelles elle imposera ensuite des gouvernements forts, après avoir provoqué les plus gigantesques explosions sociales de l’Histoire et jeté des mases affamées et révoltées dans les rues, dont le désespoir destructeur achèvera de ruiner les Etats.

 La Joie de penser : qui vivra verra !


Mais pour l’heure, glissant sur le Toboggan joyeux des idées en vogue, nous ne songeons, non sans froncer parfois les sourcils, qu’à une Finance abstraite et magique qui ressemble simplement à un empêcheur de tourner en rond. Notre grande préoccupation, c’est l’annonce, inlassablement répétée depuis trois ans, du retour de la croissance. La responsabilité des éléments perceptibles de la Crise, chômage, perte du pouvoir d’achat, grave fracture sociale, etc., nous la rejetons exclusivement sur les gouvernants politiques, qui eux, ont un visage et un projet clair. Passer de la Vème à la VIème République, ou glisser d’un gouvernement de centre-droite à un gouvernement de centre-gauche, voilà les enjeux qui préoccupent et suscitent les bavardages dans le landerneau. Cela nous semble un tantinet absurde, car c’est un peu comme se demander si le navire en pleine tempête, au lieu d’être à voile, devrait être à vapeur. Mais toute idée, tout projet nouveau n’est pas sans un frémissement d’espoir potentiel, et nous sommes prêts à nous tourner vers toute petite flamme, fût-elle vacillante au fond du tunnel. Il est probable cependant que la réflexion sur le fonctionnement et le type de République est une façon pour le thème de la Démocratie de montrer le bout du nez et de s’inviter sur le toboggan. Concernant la Vème République française, elle n’est désormais plus qu’un cadavre livide avec une légère touche de rose sur les joues. Son étreinte glacée, nous la sentons bien comme celle de la dictature d’un groupe de notables, assujettis à la Finance avec ou sans leur consentement, et à des lieues d’une Démocratie véritable. Les Ors de la République, le luxe tapageur dans lequel vivent les gouvernants et la haute administration, les pompes de la Garde Républicaine au parvis des palais sont bien ceux d’un monde révolu sans rapport avec la démocratie, et personne n’a osé y toucher depuis des décennies. Y toucher d’ailleurs serait mettre sur le marché du chômage des milliers de parasites incapables de cuire un œuf. Avant de changer les Institutions et leur mode de fonctionnement, il faut sauver la Démocratie du naufrage. Tout faire en même temps susciterait une chienlit agissant à effet contraire, à moins qu’un génie providentiel ne s’en mêle.

Mais sur le Toboggan, vaguement inquiets pour notre survie, nous éprouvons le désir de hausser les épaules, de dire qui vivra verra, de penser aux saucisses que nous rôtirons ce soir en famille dans un jardin privé ou un parc public, tant que notre budget nous le permet encore.

A moins que l’intuition ne nous vienne – comme elle me vient à cet instant – que se laisser ainsi glisser sans réagir relèverait du suicide inconscient. Face à une guerre meurtrière, il convient de sauter sur ses jambes, armés de courage et d’imagination, de foncer dans la bataille de toute urgence, de dénoncer ce qui se passe en appelant un chat un chat, et en faisant preuve de voyance – non pas au sens des grosses boules de cristal sur lesquelles aimaient à se pencher un Mitterrand et plusieurs de ses pairs mondiaux. Il s’agit de voir une dynamique indicible parce que non-dite, qui se manifeste tous les jours au travers d’anecdotes parfois publiées même par la grande presse et trahit des éléments du consensus des Maîtres du Monde (terme dont je précise qu’en j’en use avec amusement).

 

 

Petites musiques dans la grande mafia

 

L’autre jour, j’ai du me retenir à la rambarde, tant était violente l’information suivante. Un responsable de la Fifa, régulièrement accusée de corruption à vaste échelle, expliquait bravement devant des journalistes que la Démocratie compliquait singulièrement l’organisation de grands tournois mondiaux, comme il s’en prépare un en Amérique latine. Il soupirait d’aise en songeant à son expérience de dictateurs, qui facilitent et simplifient toutes choses, quitte à prendre leur dû au passage. La Démocratie sous-entend des débats, des commissions, des polémiques, des décisions parlementaires qui ralentissent la réalisation de toute chose : on n’en finit plus et les journées ne sont pas assez longues. Le malheureux a du atténuer ses propos après qu’ils ont fait le tour du monde par internet.

Il s’agit exactement du consensus qui règne chez tous les hauts responsables de l’économie mondialisées, industriels, banquiers, qui travaillent en ce moment même à imposer des dictatures déguisées en gouvernements démocratiques dès que la chienlit le leur permettra.

Mais il y a d’autres informations qui font froid dans le dos.

Elles concernent la fraude fiscale, qui prive les démocraties de revenus indispensables à leur survie.

Pour une fois, cela ressemble à une bonne nouvelle. Venant des banquiers, elle vous inspire immédiatement l’envie de danser sur un Hymne de Techno Trance ! Ces messieurs de Haute Finance, adversaires acharnés de l’échange d’information automatique entre les Etats, semblent soudain se raviser, se comportant comme des homophobes qui tout à coup, à la stupéfaction générale, se mettraient sans crier gare à fréquenter les boîtes gays et à multiplier les associations de défense des minorités sexuelles. Certes, quelques-uns d’entre eux font la fine bouche – le Luxembourg demandant un délai jusqu’en 2015, la Suisse clamant qu’elle se prêterait volontiers au jeu si tout le monde s’y mettait, une fois concoctés des standards internationaux. Mais déjà, on annonce que des places off-shores vont se soumettre à l’échange automatique ! Alleluia !

 

Oh ! Quelle joie de se jeter dans le Toboggan, forts de cette nouvelle idée en vogue : c’en est bientôt fait de la fraude fiscale, du blanchiment d’argent à rythme industriel, les crapuleux vivent leurs derniers mois, le temps de se préparer au pain sec et à l’eau ! Les Etats démocratiques pourront respirer, rembourser un peu de leurs dettes, investir dans la croissance, travailler à supprimer les inégalités…Joie ! Joie !

Cependant, comme je glissais, léger comme l’air, le vent balayant mes cheveux,  je fus soudain saisi par un éclair de remémoration. J’avais bien constaté, comme chacun peut le faire sans difficulté, que la première énergie dans laquelle s’investissent les banquiers en question, c’est le mensonge. Soit ils ne disent rien, hors de propos convenus, fades ou d’arrogant charabia, soit ils mentent froidement. C’est un mécanisme si profondément ancré dans leur cerveau que même voir et dire la réalité réelle leur est impossible. Je me souviens de ce si sympathique gérant de fortune en compagnie duquel j’avais à faire un tour d’horizon de mon portefeuille, qui fronça les sourcils quand je lui fis la remarque du temps exceptionnellement beau. Il tourna la tête en direction du ciel, qui ne se voyait pas depuis sa fenêtre et grommela :

- Oh, ça ne va pas durer !

A cette époque révolue, un citoyen n’avait pas accès à la bourse, et les gérants de fortune constituaient une sorte de péage obligatoire pour l’accès à nos investissements.

Je freinai l’ardeur de ma descente, m’accrochant à la rampe du Toboggan. Et si les banquiers, en acceptant l’échange automatique d’informations, mentaient une fois de plus ?

S’ils avaient comme d’habitude un coup d’avance ou deux sur les autorités, les nouvelles lois ne seraient que le lubrifiant d’un nouveau système sans aucune comparaison avec le précédent, et beaucoup plus efficace. Ils pourraient donc applaudir à ces lois et les parapher sans broncher, dès lors qu’elles ne leur proposeraient strictement plus aucun obstacle à une montée en puissance de l’industrie de la fraude.

C’était trop pour ma tête et je m’endormis sur le Toboggan, insouciant d’une chaotique arrivée.

 

La Grande Farandole

 

Alors je fis un rêve.

J’étais une minuscule mouche invisible dans une salle étrange, qui ressemblait à un local de contrôle spatial de la Nasa. Cinq Messieurs vêtus de noir étaient assis en face d’écrans de vaste taille, pour la plupart éteints. Sur l’un d’eux, cependant, se voyaient des montants assez importants, mais n’excédant pas 200 millions de dollars. Un écran s’illumina soudain, sur lequel apparut une horloge indiquant 11h59.

- Messieurs, dans quelques secondes nous allons lancer la Grande Farandole ! Chuchota l’un des hommes d’une voix tendue.

Un silence se fit, comme si plus personne ne respirait. On ne m’aurait même pas entendu voler.

L’homme avança un doigt ferme vers un pupitre, sur lequel se voyait un bouton rouge qui me fit songer à ceux qu’on voit dans les films ou des êtres terribles s’apprêtent à faire voler en éclats une partie de la planète.

Quand il pressa sur le bouton, rien ne se produisit. Sauf que sur un écran nouvellement allumé, les sommes ci-dessus étaient comme éclatées en tout petits montants, de quelques milliers de dollars, qui défilèrent en ruban à une vitesse telle qu’on ne parvenait pas à les lire toutes. Un nouvel écran s’alluma. On y voyait le globe terrestre, avec des milliers de traces rouges qui me rappelèrent les publicités des compagnies aériennes montrant la multitude de leurs destinations. Mais tout cela était poussé par une folle énergie de mouvement, les tracés se tortillaient, se mélangeaient, se multipliaient à l’infini.

Je remarquai alors qu’à côté des tous petits montants, un numéro ressemblant à celui d’un compte bancaire s’allumait brièvement, puis s’éteignait, comme si le compte avait été annulé.

Visiblement, les hommes étaient frissonnants d’une grande émotion. Ils portaient tous la soixantaine bien sonnée. Je les aurais imaginé plutôt siégeant dans un conseil de paroisse ou d’administration que devant des consoles très sophistiquées. Leur costume n’était pas adapté à ce décor futuriste. Dans les films de science-fiction, on se donne la peine de faire porter aux Maîtres du Monde des tenues extravagantes qui symbolisent celles d’empereurs fantasmatiques.

- Nous effectuons maintenant une semaine de tests en temps réel, avec des montants réels, reprit le même homme qui semblait le chef de bande. Et si tout va bien, nous injecterons progressivement dans le système des montants venus de tous les continents.

Il se tourna vers son voisin de droite, dont les traits tirés indiquaient une immense fatigue, et murmura :

- Comme Internet à ses débuts ! Des petits paquets partent dans toutes les directions, se nichant chacun dans un compte dont la durée de vie n’excédera jamais 24 heures, avant de s’envoler vers un autre compte qui disparaîtra lui-même à son tour. Ainsi, on pourra dire que l’argent ne touchera plus jamais terre. On ne peut pas imposer des sommes qui ne touchent jamais terre. Les montants ne se reconstitueront que physiquement, à raison de la demande, et aussi par l’accumulation et la livraison de petites sommes qui, si elles étaient individuellement découvertes, ne seraient pas suffisantes pour prouver un délit. Les agents qui recueilleront ces sommes et les déposeront là où ils auront reçu l’instruction de la déposer, n’auront jamais un aperçu ni de l’ensemble, ni même du système. A peine l’argent retiré, le compte sera définitivement effacé, et n’aura jamais existé. Certes, le système de codage, de reconnaissance de l’origine de l’argent, de nom de banque et de client, très sophistiqué, indétectable, ne pouvait pas être imaginé il y a dix ans seulement.

Ils regardèrent silencieusement défiler les chiffres, à une vitesse qui semblait s’accélérer. Soudain, sur le tableau indiquant les gros montants, des étoiles rouges se mirent à briller en marge.

- Les sommes dont l’étoile clignote sont entièrement injectées dans le système. Elles tournent, maintenant, changeant perpétuellement d’adresse. C’est dire que ces montants, parfaitement anonymes, n’ont plus d’adresse physique qui permettrait d’en évaluer la valeur globale. Il n’y a plus que des petits comptes, dérisoires pour tous les fiscs du monde, qui durent moins longtemps que ne durent les roses.

Il émit une sorte de rire.

- Je crois que maintenant, un bon déjeuner nous permettra de fêter dignement l’événement.

Ils se levèrent. Un seul homme avait parlé, les autres étaient restés figés dans un mutisme sépulcral.

Bien sûr, je ne comprenais rien sur le moment à ce qui se produisait là. C’est bien après mon réveil, quand tout à coup je me souvins de ce rêve, que je me mis à réfléchir. Mais je m’aperçus que je n’avais plus le cœur à me prendre la tête.

Je revins donc au Toboggan, joyeux, interminable. Comme c’était doux de penser comme tout le monde que la guerre était finie, que la Finance avait passé sous le joug des démocraties, qu’un avenir radieux zébrait l’horizon d’une lumière paisible ! Il n’y a que des fous qui pourraient penser le contraire ! D’ailleurs, en ce 8 mai 2013, les bourses continuent tranquillement de monter, et si les salaires et le pouvoir d’achat continuent de baisser, ce n’est qu’un mouvement provisoire bientôt stoppé par les injonctions musclées des dirigeants politiques, enfin acquis à l’idée banale qu’ils auraient du avoir il y a deux ans déjà que l’austérité n’entraînera les peuples que vers une misère toujours plus sinistre, laissant les joies de la consommation aux plus riches ! Et puis, même en glissant heureux, le vent dans les cheveux, il n’est pas forcément mauvais de savoir qu’au fond de soi on a une petite mouche folle qui va se promener dans des zones interdites.

Il me resta cette idée simple : l’échange d’information automatique, si les banquiers l’acceptent, n’est qu’une farce et ne représentera qu’une partie des grands comptes, dont les détenteurs ne partageraient pas le consensus de la maffia financière mondiale et tiendraient à payer leur dû à la vie communautaire.

 

Vers lAbîme Rouge

 

La révolte est au bout du chemin. Pas seulement l’indignation. Hélas le mot révolte est lourd de violence, il sous-entend des cadavres dans les rues, des riches pendus à la lanterne, des innocents froidement massacrés parce qu’ils avaient le malheur de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Elle est aussi synonyme d’une période de destruction des biens du passé, d’un surcroît de paralysie économique. Quant aux traumatismes des petits enfants survivants, des décennies suffiront à peine à les effacer. Chacun sent cela, même dans le Toboggan où l’on songe paix, amour, liberté. Chacun craint cela, et se tient prêt à désapprouver la violence et le sang répandu, tant que d’autres recours, quoiqu’improbables, pourraient se présenter à lui. Les mensonges concernant la situation économique « en voie d’amélioration pour 2014-2015 » après avoir été « en voie d’amélioration pour 2011-2013 » ne pourront se multiplier par eux-mêmes à l’infini. Une petite étincelle, une mauvaise décision politique, une simple maladresse policière ressemblant à de la violence gratuite ou à du racisme, peuvent désormais jeter les masses dans la rue, et pas seulement pour exiger Un Papa, une Maman. Alors, tout ce qui ressemble à une banque sera rasé, tout ce qui ressemble à un cadre d’institution financière sera massacré et de fil en aiguille, on se tournera vers les pouvoirs publics et les symboles de leur puissance perdue : palais, bureaux somptueux, voitures de fonction, résidences d’été, tout sera incendié. Cet Abîme Rouge, la Finance le veut. Elle a besoin d’une chienlit généralisée pour imposer discrètement les hommes forts seuls susceptibles de devenir les dictateurs dont elle a besoin pour régner en maîtresse de l’univers. Ce sera la dernière phase d’une guerre déjà gagnée. Et la Démocratie ne sera plus qu’un beau souvenir. Pour de longues années.

Les pièges des idées libérales

Sur le Toboggan, il nous semble impossible de considérer que la Finance pourrait fonctionner comme une mafia, avec des instances secrètes, des langages codés, des décisions sans consultation. C’est que nous sommes convaincus que les seules organisations durables sont celles de l’institution : armée, parlements, exécutifs, conseils d’administration. Pourtant, de nombreuses études consacrées aux mafias sicilienne, américaine ou chinoise nous montrent que des organisations parfaites peuvent très bien tenir tête à tous les enquêteurs de la planète. On a vu que la Finance est d’un fonctionnement mafieux dans de nombreux cas. Il est probable que la force d’une organisation mafieuse soit dans la cicatrisation rapide en cas de coup de filet de la police, ou de décès brutal d’un chef. Si tout à coup un Chef d’Etat venait à connaître le trépas en cours de mandat, la vacance du pouvoir durerait plusieurs mois, et l’incertitude serait maîtresse du jeu politique.

Evidemment, sur le Toboggan, nous vivons dans l’idée reçue que le capitalisme appartient au courant libéral, selon lequel les entreprises travaillant dans le même domaine seraient concurrentes. Cette concurrence est d’ailleurs protégée par des lois anti-cartellaires sévères dans de nombreux Etats. Comment des concurrents pourraient-ils s’organiser en mafia agissante sans se marcher sur les pieds les uns les autres ? Mais cette notion de concurrence ne serait-elle pas périmée dans les faits ? Les géants mondiaux ne se partageraient-ils pas le gâteau planétaire selon des règles tacites et jamais écrites ? Et après tout, pourquoi pas ? Il y a longtemps que les Etats ne protègent plus vraiment les citoyens contre les abus du « Marché », comme on le voit partout en ce qui concerne le marché du logement : les géants du Marché font ce qu’ils veulent, quand ils veulent, effaçant au fur et à mesure les traces de leurs méfaits quand ils violent consciemment les lois.

Il y aurait alors un décalage subtil : la Finance userait en public de terminologies désuètes sans rapport avec leur pratique réelle, pour mieux tromper son monde. Et chaque fois que nous entendons un banquier important invoquer une idée traditionnelle, nous devrions nous méfier et craindre le pire. Ce genre de mensonge est d’ailleurs toujours assorti de menaces. Telles réglementations nouvelles seraient mauvaises pour l’économie du pays. Elles auraient des effets néfastes sur lemploi. Le mensonge et le chantage semblent si intimement liés que l’un permet de détecter l’autre à coup sûr, si l’on y prête attention.

Dès lors qu’aucune loi ne contraint les Financiers à dire la vérité ou à donner de vraies informations, aucune enquête n’est possible. On ne peut se risquer qu’à des hypothèses relevant partiellement de l’intuition, et partiellement de recoupements de faits, d’associations d’idées, de constats troublants. Dans la plupart des pays, le vol de documents est puni plus sévèrement que les délits qu’ils permettraient de révéler. L’Espagne a fait une bonne action en refusant l’autre jour d’extrader vers la Suisse l’informaticien Falciani, grâce à qui des centaines de fraudeurs ont pu être interpellés par les fiscs de leur pays d’origine. Car pour la Suisse, les délits financiers relevant du grand banditisme international n’existent pas, alors que le délit de vol de documents confidentiels est pris très au sérieux et durement sanctionné.

 

 Les peuples contraints contre leur gré à la Révolution

 

 Lorsque des peuples accèdent à une information détaillée concernant des crimes commis sous son règne souverain, ils ont tout loisir de lancer leurs Parlements dans de complexes législations. Mais que peuvent-ils faire quand ils sont réduits à sentir que quelque chose ne tourne pas rond ? En accélérant fortement son processus de domination du monde et de mise à mort des démocraties dans les années 2005-2008, la Finance contraint les peuples à l’indignation, à l’explosion, puis à la révolution. N’importe qui en conclurait que c’est suicidaire. Mais c’est oublier que la grande gagnante de la Révolution française fut la Bourgeoisie, qui put s’installer à son aise sur les ruines de l’aristocratie, dont elle imita les mœurs en modèle réduit. La Finance, habile à cacher ses trésors pendant les troubles et à s’enfoncer dans un anonymat de granit, se couchera de même dans le lit des Démocraties et y prendra ses aises, punissant ceux qui l’auront désignée à la vindicte populaire, et récompensant les grands commis qu’elle aura affecté aux rênes du pouvoir politique.

Sur le Toboggan, nous avons tous tendance à penser que tout cela va sarranger, cette pensée relevant de l’espérance quasiment religieuse. C’est parce qu’on nous a inculqué que nous vivons une Crise, au lieu de nous révéler qu’il s’agit d’une Guerre. Une Crise, ça pourrait s’arranger, par exemple avec un petit retour de croissance que justifierait à lui seul l’accroissement de la population. Mais une Guerre, ça se termine par une défaite, une reddition sans condition, une réduction à l’esclavage des vaincus.

Pour freiner le triomphe de la Finance, il faudrait immédiatement la démanteler, forcer les institutions financières à se réduire à la taille locale, interdire les banques multinationales, puis les grands instruments de production. Qui pourrait oser cela ? Et par quel bout commencer ? Un fort courant d’idées devrait précéder de telles actions, qui mettrait à mal le libéralisme arrogant permettant à des sociétés privées totalitaires de s’étendre sur l’humus de la démocratie. Or, quand des philosophes tentent de dresser ce couvert-là, nul convive ne vient orner le banquet de sa présence. Le libéralisme est sacré aux USA comme partout en Europe, et les économistes sont quasiment tous au service de l’économie libérale, qu’ils ne critiquent que pour mieux la servir et se voir ouvrir les colonnes de la notoriété.

La révolution est inéluctable – non pas la petite promenade de campagne qui nous émut tant en 1968, mais le grand chamboulement, des destructions énormes, des milliers de cadavres dans le caniveau, des rues en flammes, un indescriptible chaos.

Oh ! Comme il nous faudrait une nouvelle idée en vogue pour glisser gentiment vers ce gouffre incertain ! Une idée qui ferait la synthèse entre révolution et paix, qui assurerait la fin de l’hégémonie financière tout en préservant l’intégrité des personnes, des villes, des maisons et des monuments !

Mais elle ne vient pas : les Maîtres du Monde sont de la race des violents, ils n’aspirent qu’à l’effacement de ceux qui n’acceptent pas de passer sous le joug. Cette violence coule en cascade depuis le sommet jusqu’au pâquerettes que nous sommes. Pas une semaine, d’ailleurs, depuis plusieurs années maintenant, sans qu’une fusillade gratuite extermine plusieurs personnes, des familles entières, des compagnons d’infortune, quelqu’un ayant « pété les plombs ». Bientôt, la société entière pétera les plombs et la sécurité ne sera plus qu’un souvenir, là où elle était acquise par des décennies de démocratie inachevée.

Bien sûr, nous pourrions nous creuser la tête, essayer de trouver des solutions à souffler aux gouvernants en manque d’imagination, tenter de créer une vague non-violente ! Il faudrait le surgissement d’une Philosophie ou même d’une Spiritualité. Mais si quelqu’un détenait cette puissance de vision et d’imagination, qui l’écouterait ?

Sur le Toboggan, nous pensons que tout va sarranger. D’ailleurs ne distille-t-on pas des signes de reprise économique, des situations budgétaires améliorées, comme aux USA ce matin du 13 octobre 2013 ? Oui, oui, tout va s’arranger, les bourses vont continuer de monter et les peuples d’espérer. Pourquoi se casser la tête ?

Ici, l’on est dressé à l’espérance par des superstitions religieuses institutionnalisées, là on est dressé au fatalisme par d’autres superstitions. Tout est en place pour que l’espoir l’emporte sur la raison et renvoie aux calendes grecques la mise en œuvre de solutions fortes pour se sortir du marécage actuel. C'est ce qui va nous perdre.

Alors glissons sur le Toboggan des idées en vogue, qui contiennent de nombreux éléments positifs. Ne sont-elle pas, par bonheur, riches d’une sourde colère publique contre la fraude, le blanchiment, les salaires exorbitants, la violence financière sous toutes ses espèces ? Cette colère n’est pas réversible rapidement, et des leurres ne suffiront pas à l’épuiser.

Evidemment, cela nous met devant une évidence : l’arrivée, au bas du Toboggan, s’annonce plus qu’incertaine, et même terriblement mouvementée. Le plaisir du vent dans les cheveux ne va pas durer longtemps, et le rire joyeux des amies et des amis va bientôt se figer.

13 octobre 2013

 

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