Contre Le Pen, il faut aussi voter!!

Le Pen à 18% ou à 48% ce n'est pareil.... Surtout quand on a un nom, un prénom, un visage ou une couleur de peau à n'être pas Gaulois depuis 10 générations.

Ayant participé en 2004 à la création du Réseau Education sans frontières[1] qui au travers de ses actions en faveur de la régularisation des lycéens et des parents d’enfants sans papiers combat le racisme et la xénophobie sous toutes leurs formes, j’ai logiquement été de ceux qui, au sein du Réseau, ont pesé pour qu’il prenne explicitement position pour l’utilisation du bulletin Macron —aussi peu appétissant soit-il-- pour s’opposer à Le Pen.

Le discours anti-immigrés de Le Pen et de ses complices, leur déferlement de « propositions » ouvertement discriminatoires[2] constituent autant d’agressions contre les étrangers, ceux sans papiers comme ceux en situation régulière parfois depuis des décennies. Leur application, si leur Cheffe était élue, supposerait des modifications de la loi mais aussi de la constitution… dont on peut redouter qu’elles ne se limiteraient pas à la situation des étrangers…

Mais même si Le Pen n’est pas élue, le nombre de voix qu’elle obtiendra sera perçu comme une menace à terme et, dans l’immédiat, comme autant d’injures par tous ceux, toutes celles, qui ont un nom, un prénom, une tête, un accent, une couleur de peau à n’être pas Gaulois depuis Vercingétorix : les étrangers, les immigrés mais aussi tous ceux qui, descendants d’immigrés à la deuxième ou à la cinquième génération, sont aussi français que Marie Curie, Louis XIV, Pétain ou Le Pen. La déchéance de nationalité proposé par Hollande avait été perçue comme une gifle, le score de Le Pen en est une nouvelle. En pire ! Avec la déception supplémentaire de ressentir l’abstention ou le vote blanc comme un lâchage… de leurs amis, cette fois

Ce sont des millions d’habitants de ce pays qui, porté par chaque voix pour le FN, entendront la réalité du discours lepéniste : « nous sommes x millions à te gueuler à la face qu’« On est chez nous !» et que tu n’es pas chez toi. Que tu as une tête à devoir payer pour mettre tes enfants à l’école, que toi ou tes parents êtes venus pour vivre à nos crochets, voler nos emplois. Nous sommes x% de Français –de souche— à exiger que tu dégages, que tu sois immigré, étranger ou Français… de papiers. »

S’abstenir, voter blanc, revient à augmenter mathématiquement le pourcentage d’électeurs qui tiennent ou cautionnent ce discours.

Faire en sorte que le nombre –et le pourcentage— de ceux qui adressent ce message aux « immigrés » soit le plus faible possible est aussi –d’abord !— un geste de solidarité à leur égard c’est-à-dire une mesure d’hygiène sociale et politique élémentaire.

La honte de la présence de Le Pen au second tour en 2002 avait été –au moins en partie— lavée par les énormes manifestations qu’elle avait suscitées et l’écrasante majorité qu’elle avait offerte à Chirac. La stupide proposition de déchéance de la nationalité de Hollande avait aussi été aussi perçue comme une insulte partiellement effacée par son piteux échec.

La fille Le Pen à 48% la semaine prochaine, son père à 18% en 2002, aucun des deux n’accède au pouvoir. Mais 18% ou 48% ne sont pas du tout la même chose, ni pour les « immigrés », ni pour les autres. Et ce n’est pas du tout la même situation politique. 

Même s’il le camoufle derrière des euphémismes et des formulations vagues le programme économique et social de Macron n’inspire évidemment aucune sympathie. Décrypté, il suscite le même dégoût que celui de Le Pen en matière d’immigration. S’il est élu, il tentera de faire passer des mesures (code du travail démantelé, indemnisation du chômage remise en cause, obligation d’accepter un emploi « décent » payé 20% de moins que le précédent) dont les lois Macron et El Khomri n’ont été que de pâles ébauches. D’une certaine façon, Macron et Le Pen recourent aux mêmes ficelles. L’une et l’autre modernisent, apaisent, « dédiabolisent » : la première le racisme et la xénophobie, le second la violence antisociale de l’ultra-libéralisme économique. Des politiques de brutes… onctueuses

Impossible pour autant de tirer un trait d’égalité entre les situations ouvertes par l’élection de l’une ou de l’autre.

Celle de Le Pen serait un tremblement de terre politique qui laisserait le peuple de gauche assommé, comme l’a été la population allemande après l’élection (démocratique !) de Hitler. Les mesures xénophobes et racistes du FN ont été annoncées clairement, elles auraient été légitimées par le scrutin. Miser dans ces conditions sur une réaction populaire puissante en solidarité avec les « étrangers » serait un pari très risqué.

L’élection de Macron ne sera pas, en soi, considérée comme une défaite populaire. Et encore moins s’il recueille un pourcentage qui dépasse de beaucoup son influence réelle ! Dans sa campagne, il est resté flou sur son programme et très discret sur ses effets. Quand ses mesures antisociales seront prises et que la population en mesurera les conséquences, il est possible –probable et très souhaitable—qu’elles provoqueront grèves et manifestations. Les syndicats, les partis de gauche, les salariés, les jeunes conserveront la capacité de se battre, de faire grève, de manifester et, pourquoi pas, de faire ravaler à l’élu ses mesures antisociales. C’est une grosse différence !

Toutes ces raisons –et quelques autres—me feront aller à reculons mettre un bulletin Macron le 7 mai, puis, le soir même, aller manifester contre son programme économique et social.

Richard Moyon 


[1] Bien entendu, ce texte n’engage que moi

[2]Interdiction (baptisée moratoire) de toute migration pendant trois mois pour commencer, solde migratoire annuel ramené à 10 000, obligation pour les immigrés de cotiser pendant 5 ans avant d’avoir droit à la moindre prestation sociale, suppression de l'Aide Médicale d'Etat, enfants de sans-papiers interdits de scolarité, obligation pour les étrangers de payer pour scolariser leurs enfants, suppression du droit du sol, déchéance de nationalité et expulsion pour les fichés S mais aussi pour les délinquants…

 

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