Déchéance, incohérence, exclusion et terrorisme

Et si la déchéance de nationalité des binationaux loin d'être efficace contre le terrorisme aboutissait au contraire à conforter le sentiment d'exclusion d'une partie de la jeunesse des banlieues ? Sur ce terreau prend racine une opposition à la société qui, chez certains jeunes, enclenche une spirale de ruptures qui en conduit quelques uns jusqu'au pire.

La question de la déchéance de la nationalité française pour les terroristes continue de diviser l’opinion et aussi les parlementaires, à droite et à gauche.

Comme c’est unanimement reconnu, cette mesure est totalement inefficace à l’encontre de terroristes, binationaux ou pas, qui, pour certains, se filment en train de brûler leur passeport français. Elle est par contre très efficace pour convaincre une partie de la population, les habitants des cités de banlieues, ces quartiers où se concentrent les plus pauvres dont une bonne partie d’origine immigrée qu’ils ne sont pas bienvenus chez eux. J'ai passé 30 ans de ma carrière d'enseignant dans un lycée professionnel de banlieue, sur la Butte Rouge à Châtenay-Malabry à engueuler mes élèves quand, tout naturellement, ils disaient "Vous, les Français...". J'explosais, leur assénant qu'ils étaient aussi français que moi, voire plus, si l'expression a un sens. En effet, Africains ou Maghrébins d'origine, leurs arrières grands pères combattaient dans les tranchées quand mes grands parents maternels étaient encore en Espagne et ceux de Sarkozy chez Dracula.

Garçons ou filles, bons élèves ou petits durs de cité, leur façon de dire les choses reflète leur perception de leur situation de n’être pas citoyens de plein droit de ce pays. Tout ce que l’on peut savoir du passé des jeunes français devenus terroristes montre que leur première rupture avec la société est celle-là. Dans l’interview que donne Khaled Kelkal en 1992 à un sociologue allemand [1], le futur auteur des attentats de 1995 parle lui aussi des Français de la même façon que des jeunes des cités le font aujourd’hui. Bien sûr, et heureusement, tous les jeunes qui « ne se sentent pas à [leur] place » selon l’expression de Kelkal ne finissent pas terroristes. Mais, - et c’est révélateur de l’aggravation des choses - alors que les attentats de 1995 étaient organisés et pilotés par des hommes venus de l’extérieur et ayant recruté quelques jeunes en France, ceux de 2015 ont été imaginés, dirigés et exécutés presque exclusivement par des jeunes nés en France, francophones, scolarisés en France, citoyens français.

Il serait important, décisif peut-être, que la société française se tourne vers cette partie des jeunes pour leur assurer qu’ils sont ici chez eux autant que quiconque. Que des dirigeants politiques, des artistes, des intellectuels, tous ceux qui « représentent la France » à un titre ou un autre, se rendent régulièrement dans ces cités, sans caméras, pour parler avec ces jeunes, les entendre, mesurer leur désarroi et leur espoir aussi d’être reconnus. Les réinsérer moralement et matériellement dans la société, leur proposer un avenir commun, est sans doute le meilleur moyen, à terme, d’enrayer le terrorisme. A lire l’interview de Kelkal comme en regardant le documentaire de Stéphane Bentura Les Visages de la terreur [2], on ne peut se défendre d’un sentiment de gâchis énorme et d’occasions manquées. Ce qui, naturellement, ne vaut pas excuse pour leurs crimes ultérieurs. Et quand ce sont des centaines de jeunes Français (au moins 1400 partis en Syrie d’après le Premier ministre Manuel Valls), qui sont menacés - et menaçants -, au-delà des nécessaires mesures sécuritaires, des réponses sociales et politiques s’imposent. 

Au lieu de cela, le chef de l’Etat, devant la plus haute instance, le Congrès, vient asséner une fois encore - et fois de trop ! - qu’il y a deux sortes de Français, les vrais et les autres, ceux que l’on peut déchoir de la nationalité française ou qui ont la tête à pouvoir l’être. Mes élèves me racontaient les contrôles d’identité à répétition qu’ils subissent. Interpellés par leur prénom « Ahmed ! Tes papiers ! » Puis la petite moue systématique de certains policiers devant la carte d’identité : « Tiens ? T’es Français ? Toi ? ». Des humiliations répétées qui auraient pu - qui auraient dû ! - être freinées par le récépissé de contrôle d’identité, engagement trahi du candidat Hollande.

En défendant la proposition du FN devant l’instance exceptionnelle du Congrès, le président de la République confère une éclatante légitimité à la discrimination et renforce le sentiment d’exclusion ressenti dans certains quartiers. Sur ce terreau prend racine une opposition à la société qui, chez certains jeunes, enclenche une spirale de ruptures. Petites incivilités, décrochage scolaire, délinquance, toxicomanie, prison, les étapes sont presque toujours les mêmes jusqu’à la radicalisation pour certains et au passage à l’acte pour quelques uns.

Cette affaire de déchéance réservée à une minorité inscrit dans la constitution ce que certains jeunes reprochent à la justice : de  punir non pas pour ce qui est fait mais pour ce qu’on est. « Le gars de Vaulx-en-Velin qui se fait attraper, il est sûr de prendre un an et demi de plus que les autres, ça c'est sûr. » assure Khaled Kelkal. Double nationalité ? Déchu ! confirme Hollande.

François Hollande, Manuel Valls, Christiane Taubira, ceux qui au gouvernement se taisent commettent une faute grave. Il faut que leur défaite soit retentissante. Pour sanctionner les fautifs mais surtout pour dire publiquement, clairement, officiellement à tous ceux qui auraient pu être déchus ou qui ont la tête à pouvoir l’être, qu’ils sont ici chez eux, pleinement, sans réserve aucune.

C’est important pour tenter de réduire la dangereuse rupture avec certains quartiers. Et  si les réponses politiques nécessaires, des paroles et des actes, étaient apportées, engager la lutte la plus efficace contre le terrorisme.

Ça l’est enfin pour essayer de bloquer le retour de la question… après 2017 par exemple. Car, autre conséquence de cet emprunt au FN, un verrou saute. Défendue par un président « de gauche », la question n’est plus un tabou. On peut être pour ou contre la déchéance, pour telle partie de la population ou pour telle autre, ou les deux, pour terrorisme certes mais aussi peut-être pour d’autres crimes… Bref, la boîte de Pandore est ouverte. Plus cette proposition sera retoquée avec éclat, plus seront prudents ceux qui seront tentés de la remettre en discussion.

  


[1]http://antisophiste.blogspot.fr/2009/04/khaled-kelkal-terroriste.html 

[2]http://www.france3.fr/emissions/documentaires/videos/les_visages_de_la_terreur_04-01-2016_1021670

 

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