L’Europe, l’Europe, l’Europe, un rêve paralysant

Une brève histoire critique de l'Europe nous permet-elle d'envisager la sortie de l'euro ?

Le rêve

 

   Europe 1950, la guerre est finie. Une guerre plus atroce que jamais.

   La France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, puissances mondiales en compétition pour la première place depuis 1914, se retrouvent dans la profondeur du peloton et ruinées !

   Le dégoût du gâchis et du ridicule de l’épisode des deux guerres mondiales est si puissant et si général qu’il éradique toute tentation d’agressivité des nations européennes entre elles. La paix est acquise pour un bon moment de ce coté là.

   L’heure est à la reconstruction stimulée par le plan Marshall. Tâche immense qui va solliciter les capacités de nos concitoyens et de leurs structures politiques et économiques pour y parvenir.

   En 1951, Robert Schuman, ministre français des affaires étrangères, prononce un discours fondateur sur la perspective de mise en commun des productions de charbon et d’acier (le silicium de l’époque !) de la France, de l’Allemagne et des autres pays européens qui le souhaiteraient. Ce discours tombe à point nommé tant la soif de dépassement de la situation antérieure est grande en Europe. Le 18 avril 1951 la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) est créée. Elle rassemble la France, l’Allemagne fédérale, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. L’élan est donné d’une solidarité européenne novatrice à construire.

   Par chance, la crise de 1929, qui a très dangereusement ébranlé le capitalisme mondial aux commandes en Europe et aux Etats-Unis, a suscité des réflexions salutaires chez les économistes sous la conduite en particulier de l’anglais John Maynard Keynes.

   La montée en puissance des efforts va se faire sous la protection bienvenue de règles financières proposées par ces économistes novateurs pour éviter les dangereuses dérives qui avaient amené la crise, toujours menaçante si l’on ne s’en protége pas. Les besoins sont immenses, les possibilités financières mises en place par les américains aussi ; l’heure est à l’optimisme et à l’efficacité : les « trente glorieuses » commencent !

   En 1956, la crise de Suez est catastrophique pour l’alliance franco-britannique qui domine militairement l’Egypte de Nasser mais est obligée d’abandonner sa posture sous la pression conjuguée des Soviétiques et des Américains. Elle persuade les Français que leur position de grande puissance ne pourra exister qu’au sein d’une Europe-puissance (et les Anglais que la leur ne sera garantie qu’en tant qu’alliés privilégiés des Etats-Unis).

   1957, signature du traité de Rome. Voilà né le marché commun à six, soit les associés de la CECA. Il s’y ajoute la création de l’Euratom. Sans y être contraints par une nécessité pressante, les politiques prennent plaisir à nous faire miroiter des lendemains de paix, de prospérité et d’empathie transnationales absolument nouveaux auxquels nous sommes très friands de croire bien que rien dans le seul marché commun ne garantisse leur advenue.

   C’est le rêve qui prend corps. Tant mieux, un rêve ne peut pas faire de mal quand il encourage tout le monde à agir au mieux d’une situation exigeante.

   1972, la création de l’OPEP, dernière défaite du colonialisme face à la montée en puissance des pays « sous-développés » qui deviennent les pays « émergents », se traduit par une brusque montée du prix du pétrole et donc d’importants transferts de richesses au bénéfice de ces derniers. S’y ajoute le ralentissement industriel des pays avancés face à la fin de la reconstruction et à la généralisation de l’équipement moderne de leurs ménages (chauffage central, automobile, téléphone, télévision, équipement électro-ménager, ou repasse-limaces comme y ajoute Boris Vian à l’époque).

   Le chômage fait son apparition en Europe ainsi que l’inflation. La Grande- Bretagne, isolée, s’impatiente et piaffe de rejoindre les autres européens. Malgré l’opposition de de Gaulle, elle y parvient en 1973 suivie du Danemark et de l’Irlande. 

   Et puis les puissances financières, qui voient leurs profits baisser, s’inquiètent. Des économistes complaisants s’échinent à trouver des remèdes à ce qu’ils considèrent comme une anomalie. Ils ont vite fait d’accuser le « Keynésianisme » et ses règlements d’être à la source de cette situation. Pour le moment, ils sont très minoritaires et les seuls à le penser.

   En 1979 en Grande Bretagne, la très droitière Margaret Thatcher parvient au pouvoir, suivie de près par Reagan aux Etats-Unis (1980). C’est l’union des droites de ces deux pays qui dominent le capitalisme mondial. Voilà qui ouvre des perspectives nouvelles aux tenants du libéralisme anti-keynésien. Wall Street et la City ont vite fait d’obtenir la déréglementation internationale qu’ils appellent de leurs vœux.

   Du point de vue de la compréhension des phénomènes économiques, nous voilà revenus aux dangereuses naïvetés de 1929. Tandis que la majorité des économistes (keynésiens) est ravalée par ses compétiteurs triomphants au rang d’une secte gauchiste. C’est tellement étonnant que l’économiste Jacques Généreux pourra sous-titrer un livre, écrit bien plus tard sur le sujet, d’un « Quand l’empire de la bêtise surpasse celui de l’argent ».

 

Du rêve au cauchemar

 

    1981, élection de François Mitterrand et de l’union de la gauche en France. L’espérance du « peuple de gauche » est réelle et profonde.

  1. Mais la cohérence idéologique du parti « socialiste » et de son chef est tellement dégradée que la politique menée va bientôt se plier, sans la moindre résistance ou la moindre interrogation aux préjugés intéressés des financiers anglo-américains qui se préoccupent fort peu d’un chômage envahissant et énormément du taux de profit des investisseurs déjà pourtant très confortable.

   La « doxa » économique moderne se met en place. Pour le bonheur universel, il faut favoriser l’offre (car la demande suivra… ce qui est le contre-sens majeur de cette philosophie), c’est-à-dire les entreprises complaisamment confondues avec leurs financeurs. Enrichissez les riches et tout le monde sera content. Il faut qu’ils s’ébattent sans frontières, sans règlement et sans autre préoccupation que de s’enrichir  et  que  pour  cela, la concurrence  la plus sauvage (et donc la plus 

 « faussée ») leur soit garantie par les pouvoirs publics.

   En avant vers la félicité universelle avec des principes que, discrètement, les « dragons » asiatiques (Corée du sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour) piétinent résolument, en pratiquant notamment un protectionnisme sévère, avec le succès que l’on mesure parfaitement aujourd’hui.

   La montée rapide des inégalités ainsi que l’encouragement au gaspillage effréné des ressources naturelles ont de beaux jours devant eux, tant du fait des « dragons » que des pays encore dominants. Mais les « dragons » vont au moins tirer leur épingle du jeu à court terme tandis que les dominants s’engagent dans une récession systémique dont on ne voit pas bien comment ils pourraient se protéger sous la conduite de leurs principes. Ces derniers vont forcément avoir pour effet de les vider de leur substance économique au profit des pays à bas coût. Et ne soyons pas rassurés par la (très lente) progression des salaires chinois : quelques milliards d’africains ne demandent qu’à prendre leur place.

   Sereins dans leur dérive, les socialistes français, Jacques Delors et Pascal Lamy en tête, vont voler au secours de leurs amis allemands pour concocter sans que personne ne le leur ait demandé, et avec un enthousiasme que seul peuvent mettre en oeuvre les convertis de la dernière heure, une organisation européenne peu soucieuse du bonheur des nations mais très préoccupée par l’insertion des économies européennes dans le nouveau monde néo-libéral que proposent les anglo-saxons. Et ce dans une forme qui tiendra le plus grand compte des traumatismes allemands parfaitement compréhensibles (1)mais qu’il était très déraisonnable de prêter à toutes les parties d’une coalition internationale.

   L’idée présente dès le début est d’unifier les présupposés économiques des partenaires européens en leur proposant une monnaie unique pilotée par une banque centrale rigoureusement indépendante des instances politiques élues et exclusivement chargée de combattre l’inflation. Soit le rêve secret des Allemands mis  en musique  par  des socialistes  français  avec  la bénédiction (muette) du gourou américain dont l’approbation est considérée par ceux-là comme le signe de l’excellence.

   Et voilà l’Europe partie dans une  course effrénée à la taille (le nombre d’adhérents passent de 9 à 27 entre 1973 et 2007) et la dérive idéologique puisque, discrètement, le rêve de l’union des peuples se transforme en l’établissement d’un carcan règlementaire (les fameux « traités ») clairement établi au profit des épargnants les plus avides et qui foule aux pieds les fondements même de la démocratie. Dans ce cadre, en effet, elle n’a plus droit au chapitre en matière de politique économique et monétaire, qui sont le terrain sur lesquels se jouent tous les choix sociaux.

   2005, les Français et les Néerlandais refusent par référendum l’établissement d’une constitution européenne qui graverait dans le marbre ces choix.

   2007, le traité de Lisbonne contourne cette difficulté en ne consultant… personne. La « constitution », sans le nom, est établie dans les faits.

   2008, après plusieurs crises notables du fonctionnement international de la finance, les faillites bancaires qui adviennent les dépassent largement en gravité. Les dangers les plus immédiats qu’elles présentent sont combattus par un appel massif aux financements publics des banques défaillantes. Et voilà une crise bancaire transformée en crises de solvabilité des états, c’est-à-dire des contribuables qui n’y sont pour rien. Les économistes éloignés de la doxa analysent cet épisode comme la conséquence prévisible de l’abandon des précautions keynésiennes.

   Mais bien peu des citoyens ordinaires sont capables de décrypter l’enchaînement des événements. Face à l’appauvrissement général, leur colère s’exprime sous la forme d’un rejet xénophobe de l’internationalisation des politiques. Les partis d’extrême-droite montent irrésistiblement en puissance dans presque tous les pays européens.

   2015, le problème grec éclate. Sur un fond de folies financières encouragées par les banques et mises en œuvre par des politiciens irresponsables, le peuple grec en faillite appelle à l’aide. Voilà une occasion rêvée de tester la solidarité entre les peuples qui, dans l’esprit des citoyens européens, reste la raison même d’exister de l’union. On connaît la suite : constitution d’une « troïka » des gendarmes mondiaux de la finance emmenée tambour battant par une Allemagne décidée à faire régner l’ordre libéral avec la vigueur nécessaire, et décision d’un plan de relance économique à la sauce capitaliste dont même le très doctrinaire FMI pense qu’il sera d’une radicale inefficacité par rapport au problème des Grecs. Sa présidente conseille même aux Allemands de se calmer. Sans écho car le problème n’est pas de venir en aide aux Grecs, mais de faire un exemple à fonction pédagogique en direction des peuples européens qui seraient tentés de s’abstraire de la discipline économique « librement consentie » (oui, mais dans leurs dos, par des politiciens incapables de penser par eux-mêmes).

   Et voilà pourquoi on voit des manifestants grecs brandir des pancartes figurant Angela Merkel en nazie. Image terrible de l’échec du rêve européen !

 

Que faire ?

 

   Nous voilà bloqués dans une configuration politique impropre, par nature, à aborder les problèmes qui nous assiègent :

  • La montée mondiale d’inégalités devenues insupportables sous l’effet d’une information à l’efficacité décuplée par l’irruption des technologies modernes de la numérisation.
  • Le gaspillage effréné des ressources naturelles aux conséquences potentielles dramatiques encouragé par la puissance de la publicité répandue, là encore avec une efficacité nouvelle, par les puissances financières.

   Compter sur les structures économiques actuelles (exclusivement animées par l’appât du gain) même soumises à la surveillance très complaisante des autorités politiques pour assainir cette situation, c’est confier à Pablo Escobar la lutte contre le trafic de drogues.

   La priorité n’est donc pas, comme nous l’entendons souvent affirmer sur le ton de l’évidence, de s’attaquer au gaspillage mondial pour conjurer la terrible menace du changement climatique car il y faut une condition : que nos choix politiques échappent au diktat des « marchés » comme on dit par euphémisme pour ne pas blesser les manieurs d’argent.

   Autrement dit, il faut commencer par initier une véritable révolution politique pour espérer réussir la nécessaire révolution écologique et aborder la toute aussi nécessaire baisse des inégalités.

   Et une révolution politique n’est jamais issue des cénacles du pouvoir, mais de la colère des peuples. Donc certainement pas de l’Europe telle qu’institutionnalisée mais d’une colère LOCALE.

   Et pourquoi pas en Europe, pourquoi pas en France (qui a tout de même une certaine réputation en la matière). C’est cela qui doit nous préoccuper désormais.

   A ce stade, malheureusement, les gauches européennes se sont enfermées dans une posture intellectuelle désespérée. La nation souveraine, c’est leur création historique. Comment alors s’accommoder de la nation xénophobe ? En niant cet héritage et en appelant à la rescousse le prestigieux internationalisme prolétarien (qui présente une ressemblance parfaitement trompeuse avec l’internationalisme des financiers qui est en cause) pour sacraliser l’aspect supranational de la construction européenne. Les voilà bloqués dans un véritable cul de sac idéologique par crainte d’être catalogués dans la mouvance « brun-rouge » aux frontières si floues.

   En France, c’est la cacophonie chez les ennemis de la domination du capital. La « France Insoumise » (majoritaire au sein de cette mouvance) est prête à sortir de ce piège en recommandant, bien qu’avec une certaine confusion et en deuxième choix, le « plan B » (2)soit la sortie de l’euro qui cumule tous les blocages, pour reprendre en main la politique à l’échelle nationale, avec les risques de crise monétaire qui y est probablement associée ; après donc avoir testé la possibilité d’une réforme européenne « de l’intérieur » (à laquelle, avec raison, elle ne croit guère). Les partisans de Benoît Hamon et le parti communiste se refusent obstinément à ce choix en jurant que la réforme « de l’intérieur » est la seule option disponible. Non parce qu’elle a des chances de réussir, mais du seul fait que le retour à la nation est une attitude… fascisante ! Soit un bien fragile argument (de nature à se faire retourner dans sa tombe Robespierre et quelques autres).

   Hélas, une faible majorité potentielle n’est pas divisible par trois…

   Nous voilà donc paralysés, réduits au silence par la concurrence ravageuse des xénophobes.

   La gauche de bonne volonté doit s’y attaquer et pour cela à la fois essayer de rallier les « européistes de gauche » à une position moins doctrinaire et de détacher les couches populaires, ses électeurs naturels passés massivement de l’autre coté du paysage politique, de la fausse solution de la colère xénophobe.

   Tâche ô combien ardue mais qui pourrait peut être commencer par l’investissement de notre discours dans le problème des réfugiés dont nos dirigeants, tel le capitaine Haddock, essayent de se débarrasser sans y parvenir.

   C’est une cause humanitaire cruelle et urgente dont la solution au moins partielle pourrait être trouvée à travers un effort financier modeste de création de centres d’accueil en France aptes à accueillir une partie notable des rescapés arrivés en Italie. Un riche tissu associatif existe ici, prêt à collaborer très utilement à un tel effort.

   Sans nous dispenser d’oeuvrer par ailleurs à la compréhension des causes du problème, cette incitation pourrait aider le peuple italien, abandonné seul aux pressions migratoires exercées par le continent, à retrouver son sang froid en cessant de confier son sort à des charlatans faiseurs de miracles, et tout un chacun à distinguer les souverainistes de gauche que nous sommes des souverainistes d’extrême-droite.

   Et par là même, faire bouger les lignes.

   Dans ces conditions (et très probablement à l’aide de la prochaine crise financière dont beaucoup d’économistes, même traditionnels, craignent le déclenchement alors même que la dernière continue de propager ses effets), on peut imaginer que nous parvenions enfin au pouvoir par les urnes.

   Et que nous initions la mise sous tutelle des possédants par exemple en nationalisant les banques tombées en faillite pour un franc symbolique (ce qui sera ressenti comme un véritable acte de guerre)

   Car à partir de là, tout redevient possible.

 

  • Elles sont le reflet des terribles années d’après la première guerre mondiale ou, à la suite d’une conduite laxiste de la création monétaire par son gouvernement, l’inflation atteint en Allemagne des sommets hallucinants dont l’image symbolique restée dans les mémoires est la nécessité de disposer d’une brouette pour transporter les billets de l’achat d’une baguette de pain !

 

  • Il est vrai qu’à l’occasion de la récente campagne des européennes, il n’y a

      même pas été fait allusion. Pourquoi ?

Voici quelques références qui pourraient vous être utiles :

 

« Le nouveau XXIesiècle », Jacques Sapir, le Seuil, 2008.

« La déconomie », Jacques Généreux, le Seuil, 2016.

« La trahison des économistes », Jean-Luc Gréaux, Gallimard, 2008.

« La crise de trop », Frédéric Lordon, Fayard, 2009.

« On achève bien les Grecs », Frédéric Lordon, Les liens qui libèrent, 2015.

« La question de Palestine », Henry Laurens, Fayard, 2007.   

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