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Billet de blog 3 janv. 2022

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Guerre économique pour l’hégémonie US et risques de guerre

Tribune publiée sur le site de l'Humanité le 2 juin 2019

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Huawei et la 5G

Le 16 mai 2019, les Etats-Unis décidaient d’interdire les liens entre les entreprises américaines et Huawei et 70 entreprises affiliées : après un délai d’avertissement de 3 mois, le groupe Huawei ne pourra plus utiliser des composants et logiciels américains (Google, Intel, Qualcomm …) et les compagnies américaines ne pourront se fournir auprès de Huawei. Cette mesure n’est pas un simple prolongement de la hausse des tarifs douaniers sur des importations de Chine, c’est une rupture sérieuse dans la logique instaurée il y a plus de 30 ans avec la mondialisation.

Si les EU s’étaient fait les champions de la « concurrence libre et non faussée » celle-ci devait leur permettre d’affirmer et développer l’hégémonie de leur économie et de leurs transnationales. Après la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, les EU imaginaient construire un monde unipolaire sous domination absolue du représentant du Bien, eux bien sûr, contre toute velléité d’axe du Mal, c’est-à-dire tout pays qui s’oppose à leur autorité.

Les choses n’ont pas suivi tout à fait ce chemin, c’est le moins que l’on puisse dire. Si les EU sont encore la première puissance mondiale sa domination sur le plan économique est néanmoins fortement bousculée. Le cas de Huawei en est un exemple flagrant.

Avec la 5G nous sommes dans la très haute technologie, celle qui va jouer un rôle fondamental dans de très nombreux domaines : voiture autonome, objet interconnectés, processus industriels, médecine … Des secteurs d’activité seront redéfinis et de nouveaux apparaitront. Il s’agit d’une mutation technologique et économique profonde.

Or Huawei a pris une avance incontestable sur la 5G et dispose de nombreux brevets, il faut donc l’abattre pour que les EU restent maîtres de la haute technologie. Ne pouvant convoquer sans paraîtres ridicules l’idéologie de la libre concurrence, les EU invoquent la sécurité nationale : les équipements de réseaux 5G seraient un moyen pour la Chine d’espionner le « monde libre ». En fait les EU accusent la Chine de ce qu’ils pratiquent déjà y compris et surtout à l’égard de leurs propres alliés. Des moyens techniques considérables d’Etat (NSA, FBI, CIA…) sont utilisés, au nom de l’anti-terrorisme bien entendu, pour asseoir leur domination et celle de leurs transnationales comme l’a révélé Snowden. On se souvient notamment de la manière dont ce fut utilisé pour l’absorption de l’activité énergie d’Alstom par GE. Autre exemple, l’entreprise Fedex de messagerie express, partenaire commercial de Huawei, a livré à plusieurs reprises « par erreur » des colis, dont Huawei était destinataire, aux Etats-Unis. Une simple erreur, pas de l’espionnage évidemment... Les autorités chinoises ont ouvert une enquête et somment Fedex de s’expliquer. On voit là les limites du discours idéologique sur le libéralisme et la non-intervention de l’Etat dans le domaine économique.

Si les EU utilisent abondamment le pillage de serveurs informatiques et de moyens de communication, ils n’ont jamais fourni la moindre preuve de l’espionnage par la Chine. Aussi nombre de pays s’intéressent au 5G de Huawei, craignant sinon de prendre du retard dans les mutations qui en découleraient. Mais les pressions - économiques, financières, militaires - des EU s’intensifient sur leurs alliés et leurs entreprises.

Mais le message est difficile à faire accepter parce que ni Huawei ni la Chine n’entendent céder. Huawei a déjà commencé à produire son propre Android à partir du noyau open source, les sanctions contre l’équipementier chinois ZTE en 2018 étaient déjà un avertissement. On voit mal les producteurs de composants boycotter Huawei alors que la Chine représente 75% de la demande mondiale de semi-conducteurs. Une anecdote : alors que courait la rumeur de rupture des livraisons de Panasonic à Huawei, Panasonic démentait préférant conserver son chiffre d’affaires colossal avec Huawei (3,6 Mds $ en 2018). La position des EU conduirait à la rupture de chaînes mondialisées de production, approvisionnement et commercialisation. Pas si simple. D’autant que la Chine est le premier marché de téléphonie mobile au monde, qu’elle est en position de créer son propre internet si elle n’a pas d’autre solution et qu’elle a les moyens de résister aux menaces et sanctions des EU. Ce que l’agence de presse chinoise Xinhua traduit en ces termes imagés : « l'usine du monde est également le marché du monde » ou « l'économie chinoise est une mer, non un petit étang ». Et la Chine, à son tour, a commencé à établir une liste des « entités peu fiables ».

La volonté hégémonique des EU ne s’adresse pas uniquement à la Chine.

Les EU ont mis depuis longtemps en place un « droit » qui met en oeuvre pleinement leur hégémonie : la possibilité de prendre des sanctions extraterritoriales. Les EU s’octroient le droit d’ingérence dans la politique d’autres états, niant leur souveraineté en imposant leurs décisions hors de leur territoire à des entités non-américaines en contradiction avec le droit international[1]. Toutes les entreprises qui ont des liens avec eux, sous quelque forme que ce soit, sont passibles de sanctions. Par exemple de manière extravagante si une entreprise a des courriels qui transitent par des serveurs informatiques aux EU elle est considérée comme liée aux EU. Et plus sérieusement c’est aussi le cas si l’entreprise utilise le dollar dans des transactions « interdites » alors que le dollar est la monnaie internationale aujourd’hui prédominante. Au total les entreprises ont payé aux EU plusieurs dizaine de milliards de dollars à ce jour. Certains observateurs craignent de voir ce chiffre multiplié par dix à l’avenir. C’est une nouvelle forme de prédation. Les entreprises pourraient contester ces mesures mais alors l’accès au marché des EU leur serait fermé, les actionnaires américains devraient retirer leurs capitaux, le système financier EU leur serait interdit etc. L’économie des EU étant la première au monde on mesure les énormes difficultés auxquelles les « contestataires » devraient faire face. Mais réciproquement les EU seraient bien en difficulté de voir se détricoter tous les liens financiers, commerciaux, industriels.

Une politique agressive lourde de risques de guerre

Alors que l’accord sur le nucléaire iranien signé sous la présidence Obama et validé par le Conseil de Sécurité de l’ONU a permis le début des levées de sanctions contre l’Iran, la victoire de Trump a tout remis en cause avec le soutien d’Israël, de l’Arabie Saoudite et ses alliés. Toute entreprise qui achète du pétrole iranien sera interdite sur le marché américain. Huit pays avaient obtenu une dérogation provisoire des EU - oui vous avez bien lu ce sont les EU qui prétendent en décider - laquelle est maintenant tombée. Pour ne pas se voir refuser l’accès au marché EU tous les projets d’investissement, d’exportation, d’importation ont été suspendus par les entreprises européennes Total, Airbus, Renault, Peugeot … Boeing a dû annuler une commande de 110 avions. La Chine et la Russie n’ont pas suivi ces démissions, la Chine ayant même remplacée Total dans sa participation au projet gazier South Pars. L’UE a mis en place un système de troc pour éviter l’utilisation du dollar mais ce système complexe qui de plus ne prévoit pas les transactions sur le pétrole : un échec total. L’Iran a donné deux mois à l’UE pour trouver une solution conforme aux engagements initiaux.

Il en est de même pour le blocus contre Cuba[2] : aucun produit cubain ne doit être incorporé dans les exportations vers les EU : par exemple pas de sucre cubain dans les produits Danone. Avec une spécificité pour Cuba : l’application pour la première fois du titre III de la loi Helms-Burton, concernant le blocus de Cuba, qui autorise des personnes physiques ou morales à saisir les tribunaux des États-Unis en vue de récupérer des biens dont ils estiment avoir été dépossédés par la révolution cubaine. Ainsi des centaines de plaintes sont susceptibles d’être déclenchées y compris contre des entreprises européennes (Pernod attaqué par des fonds vautours, Accor, Melia …).

Puis le Venezuela qui ne peut vendre son pétrole librement avec des tentatives avortées de coups d’état à répétition.

Et maintenant le Mexique est visé : une augmentation de 5% des tarifs douaniers par mois est annoncée jusqu’à atteindre 25% en octobre 2019. Le prétexte : l’immigration que le Mexique ne bloque pas. L'immigration est un prétexte pour attirer le soutien à sa politique des xénophobes et des naïfs qui croient que ça donnera plus d’emplois aux nationaux.

Puis l’Inde est accusée de profiter de la générosité des EU pour engranger des excédents, modestes par ailleurs.

Faire front contre l’hégémonisme des Etats-Unis

Le but visé par Trump et la fraction de l'impérialisme US aux commandes : démanteler les circuits de production et approvisionnement actuels pour les reconstruire autour et sous la domination des Etats-Unis. C'est la fin de la mondialisation sous sa forme actuelle, un aveu d'échec cinglant de la "concurrence libre et non faussée" lorsque celle-ci ne tourne pas à l'avantage de l'impérialisme dominant.

Trump a mis l’économie au service d’ambitions hégémoniques, sans partage ni multilatéralisme. Pour assurer la domination incontestée des EU dans l’économie mondiale et récupérer au maximum les richesses créées : pourquoi l’impérialisme dominant devrait-il partager la plus-value alors que « America is back » et « Make America great again » avec l’appui de sa puissance militaire et du dollar ?

Cette politique agressive est grosse de dangers. C’est un puissant encouragement à la montée des nationalismes et à une politique de tensions et de troubles fomentés pour imposer la domination des EU.

L’UE reste bien effacée dans cette situation. Elle entérine les sanctions contre l’Iran en voyant toutes ses entreprises quitter ce pays. Elle reste en arrière-plan en espérant voir le boulet du canon passer au loin. D’autant que l’Allemagne, avec ses excédents visés, a grandement peur pour son industrie automobile.

Il y a pourtant une autre voie, celle qui consiste à imposer le multilatéralisme en coopérant avec les pays émergents contre la montée des exigences hégémoniques des EU qui ne feront que s’accentuer si on n’y met fin. Les exigences de Trump conduiront-elles à ce sursaut ou à celui de la capitulation ? La lutte pour la paix est aussi à ce prix : le sursaut.

[1] Voir le rapport du Sénat pour plus de détails http://www.senat.fr/rap/r18-017/r18-0176.html
ou http://www.leclubdesjuristes.com/sanctions-secondaires-extraterritoriales-pour-la-fin-de-linnocence/

[2]https://www.mesopinions.com/petition/politique/stop-blocus-cuba/65573

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