A Paris dans le 13ème, à la Halle Freyssinet, s’est ouvert Station F, un campus de 34.000 m2 destiné à recevoir un millier de start-up dans le domaine du numérique. La présence dans ce campus aux côtés de ces « jeunes pousses » des structures d’accompagnement – ce qui en fait un incubateur et non simplement une pépinière d’entreprises – et d’instituts de recherche, d’écoles, de grands groupes, d’entreprises des nouvelles technologies, ainsi que de services publics, sans oublier les fonds d’investissements, visent à créer les meilleures conditions de réussite de ces projets d’innovation. Avec une ouverture et une dimension internationale clairement affirmées : parmi les entreprises présentes on trouve par exemple Facebook et Microsoft et 20% des start-up accueillies sont d’origine étrangère.
Près de 4 ans après son annonce, ce projet de 250 millions d'euros financé par Xavier Niel, notamment actionnaire milliardaire de Free, a été inauguré le 30 juin 2017. Il est présenté comme le plus grand campus du monde et inclut trois tours à Ivry prévues dans un an pour loger 600 « startuppers ».
L’inauguration a donné lieu à un show d’Emmanuel Macron après les interventions de la directrice du campus et d’Anne Hidalgo, maire de Paris. La mise en scène était soigneusement étudiée : un plateau au milieu du hall et l’auditoire tout autour, deux mille personnes annoncées, des startuppers pour l’essentiel. Contrairement à Fillon il est la figure de proue du capitalisme moderne, cool.
Le discours de Macron a été une ode à la liberté d’entreprendre et aux nouveaux héros des temps modernes. Quelques formules : « ce qui nous rassemble et vous rassemble c’est cet esprit entrepreneurial », « [vous allez] inventer la France, l’Europe, le Monde de demain », « vous ne voulez pas que l’on écrive votre vie ni celle de votre pays à votre place », « vous avez décidé d’écrire les prochaines pages pour la planète ». Avec un complément pseudo-social : « réussir c’est aussi … combler les inégalités » histoire d’enrober de manière plus élégante l’appel à s’enrichir. Mais difficile de contenir l’arrogance et le mépris naturel de la grande bourgeoisie jusqu’au bout du discours : « faire réussir les autres, donner un destin à des gens qui n’en avaient pas » et encore « dans une gare, vous croisez des gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien ».
Par delà l’exaltation d’une élite de jeunes créateurs, dont les bienfaits seraient supposés ruisseler sur le « petit peuple de rien », il s’agit fondamentalement de donner une forte impulsion au développement des nouvelles technologies et de leur impact sur l’économie française. L’intérêt de Macron pour ce domaine, qui attire particulièrement le capital financier par des possibilités de plus-values considérables, s’est exprimé à de nombreuses reprises. A travers la réalisation de ce campus on voit que cet intérêt est partagé dans le monde des affaires
Mais le développement et la création ne sont pas si simples ni pour les inventeurs, ni pour les chercheurs et encore moins pour les salariés des start-up car les cartes maîtresses sont entre les mains du capital financier.
On estime de manière générale que 90% des start-ups ne pourront aller au terme du projet. Bien souvent parce que le temps nécessaire à la recherche développement, et donc l’investissement nécessaire, ne satisfont pas aux critères des financeurs, des fonds d’investissement en capital risque. L’utilité sociale du bien ou du service à créer ne conduit pas automatiquement au succès. Le critère de la rentabilité attendue vient en premier : est-ce que tel projet répond à une demande solvable ? Est-ce qu’il pourra dégager - pour couvrir le risque - un taux de profit suffisamment supérieur au taux de profit moyen obtenu sur le marché ? C’est le capital qui décide des innovations, donc les progrès et les besoins, qu’il accepte de prendre en compte en choisissant ce qui sera mis sur le marché ou ce qui sera abandonné. Un droit exorbitant du capital privé ! Certes des progrès font leur chemin envers et contre tout mais avec combien de gâchis ?
En définitive ce sont les salariés - ceux que Macron appelle les « riens » - attirés par le sentiment de pouvoir créer, innover et, convaincus par un dirigeant charismatique qu’ils participent à une aventure, qui assurent le quotidien des start-up. Ce sont eux qui travaillent 60 heures par semaine et même au-delà, surexploités hors de toute légalité pour des salaires ridicules, finançant ainsi de facto le projet alors qu’en cas de succès ce sera le capital financier, et parfois les créateurs, qui en tireront le gros bénéfice. Par contre si le projet s’arrête, il ne leur restera rien de leur sur-implication, c’est eux qui prennent le plus de risques. Comme pour tous les autres travailleurs, occupés ou chômeurs, la revendication du parcours professionnel sécurisé est une nécessité pour mettre plus largement l’innovation, le progrès au service de l’émancipation humaine.
Alors les « riens » peuvent rappeler à Macron et à ceux de sa classe cette strophe de l’Internationale « Nous ne sommes rien soyons tout ».