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Billet de blog 7 oct. 2022

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Sanctions et interdépendances

Casser la chaîne mondiale d’approvisionnement et de coopération entraîne inévitablement des conséquences. S’il s’agit d’une fracture importante, et c’est le cas avec les sanctions contre la Russie, alors les conséquences le sont tout autant y compris au niveau mondial.

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Illustration 1

Sanctions et interdépendances

Tout comme la guerre éclatait en 2014 dans le Donbass, les premières sanctions contre la Russie démarraient aussi à cette date après l’annexion de la Crimée.

Sur le plan économique les sanctions étaient relativement limitées touchant surtout les domaines du financement de certaines entreprises russe et de quelques banques. Puis sont touchées des entreprises dans le secteur de l’armement, de l’énergie et de la finance. Les avoirs de certaines entreprises ou personnes sont bloqués et les rapports commerciaux avec la Crimée fortement réduits.

On est loin de la guerre économique contre la Russie ardemment souhaitée par le ministre de l’Économie et déclenchée après l’entrée de l’armée russe en Ukraine le 24 février 2022. Inutile de faire ici la liste des plans successifs de sanctions décidées par l’UE et les Etats-Unis (EU). Nous en sommes, début octobre, au 8ème train de mesures.

Ces sanctions sont des décisions politiques, elles ne sont pas une conséquence automatique de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elles ne découlent pas de la guerre. Rien n’oblige ni n’obligeait l’UE de décider telle ou telle mesure.

L’interdépendance incontournable

L’interdépendance entre les économies s’est considérablement développée avec la mondialisation malgré les fractures de l’économie mondiale  organisées par les EU : boycotts de pays (Cuba, Iran, Venezuela …), extraterritorialité du droit étatsunien et l’impossible découplage souhaité d’avec l’économie chinoise. Et maintenant les très lourdes sanctions du bloc occidental contre la Russie, un pays disposant de ressources minières colossales, indispensables, dans les énergies fossiles, métaux, céréales...

Casser cette chaîne mondiale d’approvisionnement et de coopération entraîne inévitablement des conséquences. S’il s’agit d’une fracture importante, et c’est le cas avec les sanctions contre la Russie, alors les conséquences le sont tout autant y compris au niveau mondial.

La prudence est de mise à cet égard. Comme le disait l'ambassadeur Jim O'Brien qui dirige le Bureau de coordination des sanctions du département d'État « Lorsqu'on impose des sanctions, il faut veiller à ne pas perturber le commerce mondial. Notre travail consiste donc à réfléchir aux sanctions qui ont le plus d'impact tout en permettant au commerce mondial de fonctionner ».

Les Etats-Unis prudents pour leur commerce

Le commerce des EU avec la Russie ne s’est jamais interrompu : « L'Associated Press a constaté que plus de 3 600 cargaisons de bois, de métaux, de caoutchouc et d'autres marchandises sont arrivées dans les ports américains en provenance de Russie depuis que celle-ci a commencé à lancer des missiles et des frappes aériennes sur son voisin en février. Il s'agit d'une baisse significative par rapport à la même période en 2021, où environ 6 000 cargaisons étaient arrivées, mais cela représente tout de même plus d'un milliard de dollars de commerce par mois. [1]».

Toute une série de produits ne sont pas visés par les sanctions.

L’UE ne sanctionne pas les engrais ni céréales évidemment bien que ce ne soit pas toujours clair.

Aluminium, nickel, palladium ou titane russes ne sont pas boycottés.

L’uranium non plus ni « le commerce lié à l’industrie nucléaire »[2] Parce que la Russie est le 3ème plus gros fournisseur de l’UE, et les EU en sont de gros importateurs[3].

La Russie est le second producteur et exportateur d’aluminium parce qu’elle dispose d’une énergie abondante et à bon marché. L’industrie automobile ne peut fonctionner sans aluminium ni nickel pour les batteries. Perturber les approvisionnements, créer une pénurie artificiellement, mettrait les usines à l’arrêt et rajouterait de l’inflation. Comme le rappelle un économiste « L'idée de base des sanctions est que vous essayez d'agir d'une manière qui cause plus de douleur à l'autre partie et moins de douleur à vous-même. »

Comment est créée la pénurie et renforcée l’inflation

S’ils ont observé cette sage précaution pour eux les EU l’ont omise pour leurs vassaux européens[4]. Ils ont mis une pression énorme – « l’homme aux écus » se posant comme champion de la démocratie et droits de l’homme en danger - afin que les pays européens se passent des matières premières fossiles russes. La Russie serait ainsi privée de recettes énormes. Certes elle peut trouver de nouveaux clients mais elle devrait offrir un rabais et les livraisons se feraient par des navires sans pouvoir utiliser l’infrastructure des pipelines européens.

Mais la Russie fournit plus de 25% du pétrole et 45% du gaz importés par l’UE. Leur remplacement ne peut se faire en quelques mois et encore moins du jour au lendemain. L’effet boomerang sur l’économie des pays européens se révèlerait forcément violent. Pas sur les EU qui ont du pétrole et du gaz. Mettre la pression pour le boycott de l’énergie fossile russe, surtout le gaz, présentait des avantages pour les EU.

L’Allemagne était particulièrement réticente, même opposée à cette décision, du fait du poids dans son économie d’énergies fossiles russes bon marché. Dans un communiqué début mars elle évoquait l’aide humanitaire sans parler de sanctions. Les importations de Russie sont « essentielles pour la vie quotidienne des citoyens » en Europe et un approvisionnement alternatif ne peut suffire aux besoins, affirmait le chancelier allemand Olaf Scholz.

Face aux pressions des EU, de la France et du Royaume-Uni, sans oublier la présidente on ne peut plus atlantiste de la Commission européenne, l’Allemagne cédait. Pris au piège de la surenchère sur « la guerre économique » et « la lutte pour nos valeurs », le seul grand pays industriel européen venait de sacrifier une bonne partie de son industrie et de son activité économique[5]. Et son peuple par la même occasion. Aujourd’hui en Allemagne se tiennent des manifestations de quelques milliers de personnes pour l’arrêt des sanctions, le rétablissement des importations de Russie en vue d’arrêter la guerre et ouvrir des négociations.

L’Europe dans la tourmente

Un suicide qui arrangeait bien les Etats-Unis à plusieurs titres :

- Leur gaz de schiste venait de trouver un client aux abois. Une mauvaise solution à plusieurs titres pour l’Allemagne : le gaz naturel des EU devait être livré par des navires spécialisés donc liquéfié puis à l’arrivée gazéifié. Mais pas assez de navires, pas assez d’installations de traitement et pas assez de gaz disponible aux EU. A l’arrivée, avec les spéculations diverses que l’on devine du fait de la pénurie ainsi volontairement créée, le gaz de schiste étatsunien a un prix 7 à 8 fois supérieur à celui du gaz russe.

- La puissance allemande avec ses excédents commerciaux considérables, que Trump dénonçait comme étant réalisés sur les dos des EU, c’était fini. L’Allemagne allait se mettre sous la coupe des EU y compris pour sa politique antichinoise. Le découplage précédemment refusé pourrait-il alors s’appliquer ?

L’Allemagne va aider les ménages et essayer de sauver son industrie au prix de 200 à 300 milliards d’euros de subventions réduisant le coût de l’énergie. Sans trop savoir ce qu’il faudra faire de plus en 2023. Puis après ? Elle critique publiquement le prix payé pour le GNL étatsunien avec le sentiment de se faire tondre.

Les dissensions au sein de l’UE s’accroissent. La Hongrie veut s’approvisionner librement en Russie et remet en cause les sanctions. La Pologne, le petit lieutenant des EU, joue à la surenchère antirusse. L’Allemagne va subventionner massivement l’énergie. La France qui n’a pas les moyens colossaux mis par l’Allemagne (8% de son PIB) critique son « cavalier seul » assurée de voir la concurrence faussée à son détriment. L’Italie élit droite avec extrême-droite à la tête du pays et demande à l’Autriche de laisser passer le gaz russe.

Et chaque pays garde pour lui les ressources énergétiques dont il dispose, plus question de partage malgré quelques vœux pieux déjà oubliés.  

Bref chacun pour soi avec une présidente de la Commission européenne qui n’hésite pas à menacer de couper les fonds à des pays qui ne jouent pas le jeu. La démocratie de la menace.

Où va l’Union européenne ?

Sanctions et boomerang imprévu !

Les sanctions ont pesé lourdement sur la Russie au début des sanctions énergétiques notamment avec l’effondrement du rouble. Puis la parade a été trouvée par la Russie avec l’obligation de payer en roubles - pour contourner les devises hostiles « saisissables » dollar et euro - malgré l’opposition acharnée de la Commission européenne. De nouveaux clients étaient trouvés en leur accordant un rabais significatif. Clients qui s’empressaient parfois de revendre aux pays de l’UE au prix fort. La hausse des prix a permis à la Russie d’engranger encore plus de recettes. Ne pas oublier que 160 pays ne s’engageaient pas dans le boycott de la Russie, certains tels la Chine et l’Inde devenant même d’importants clients de ses énergies fossiles.

Comment l’Europe peut espérer rester compétitive en boycottant un géant des matières premières alors qu’elle n’en a pour ainsi dire pas ?[6]

Compte tenu du poids de la Russie dans les échanges internationaux en matière d’énergie fossile, la fracture des chaînes d’approvisionnement entraînait une situation de pénurie. Alors qu’au total la production mondiale n’avait pas diminué.

C’est que les pipelines étaient en bonne part remplacés par des cargos pétroliers et des méthaniers pour le GNL, dont le nombre était notoirement insuffisants. De plus la modification des modes de transports, des produits livrés et de la pénurie ainsi artificiellement créée entraînait une hausse considérable des prix. Une destruction considérable de valeurs alors que la solution du problème était connue : ne pas boycotter l’énergie fossile russe ou tout au moins, si souhaité, organiser la rupture sur la durée.

Seuls les EU en sont sortis gagnants, alors que les pays européens se sont lourdement autosanctionnés. Même si les circuits d’échange se stabilisent dans quelques années, la compétitivité de l’économie européenne et singulièrement de son industrie est atteinte. A moins que, comme le souhaitent des dirigeants politiques, la coopération avec la Russie ne soit plus un tabou. Le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 montrent jusqu’où certaines forces sont prêtes à aller pour éviter ce retour. Ceci dit le sabotage a été « bâclé » : la Russie a annoncé que le Nord Stream 2 a une de ses deux lignes en état de fonctionnement.[7]

 Robert Kissous

[1] https://abcnews.go.com/US/wireStory/months-war-russian-goods-flowing-us-88827895

[2] https://www.greenpeace.fr/espace-presse/sanctions-de-lue-a-lencontre-de-la-russie-le-nucleaire-epargne-alors-quun-cargo-russe-est-au-port-de-dunkerque-pour-charger-des-dechets-nucleaires/

[3] https://www.xtb.com/fr/analyses-marches/les-etats-unis-vont-ils-bloquer-limportation-duranium-russe

[4] Le Japon refuse de boycotter les énergies fossiles russes et y a maintenu ses investissements https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20220901-projet-sakhaline-2-le-japon-ne-veut-pas-renoncer-au-gaz-russe

[5] Plusieurs grandes entreprises ont annoncé leur installation aux EU où des conditions très favorables leur sont accordés et où l’énergie est moins chère qu’n Europe

[6] Cf le rapport du CREA pour des éléments chiffrés https://www.forbes.fr/business/guerre-en-ukraine-pourquoi-les-sanctions-sur-le-petrole-et-le-gaz-russes-ne-fonctionnent-pas/

[7] https://news.yahoo.com/russia-wants-send-gas-europe-103700718.html

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