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Billet de blog 11 janvier 2026

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Europe–Chine : déséquilibre commercial et désindustrialisation

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Europe–Chine : déséquilibre commercial et désindustrialisation

Une visite d’État sur fond de tensions économiques

Le président de la République, Emmanuel Macron, a effectué une visite d’État en Chine du 3 au 5 décembre 2025, accompagné d’une importante délégation économique. À cette occasion, il a plaidé pour un rééquilibrage économique entre l’Europe et la Chine.

La France affiche en effet un déficit commercial d’environ 47 milliards d’euros vis-à-vis de la Chine, tandis que celui de l’Union européenne dépasse 300 milliards d’euros. C’est en partie la conséquence de la désindustrialisation organisée depuis les années 70 et nullement la « faute des autres »

Emmanuel Macron a appelé la Chine à stimuler davantage sa demande intérieure et d’ouvrir plus largement son marché aux produits européens. Toutefois, les produits que la Chine souhaite importer ne correspondent pas toujours à ce que l’Union européenne ou les États-Unis acceptent d’exporter.

Le cas stratégique des machines de lithographie

L’exemple des machines de lithographie EUV (Extrême Ultra-Violet), produites par l’entreprise néerlandaise ASML et indispensables à la fabrication de semi-conducteurs, est particulièrement révélateur.

ASML a vendu à la Chine — son principal client — pour 6,8 milliards de dollars, soit environ 40 % de son chiffre d’affaires. Cependant, selon son PDG, les machines livrées à la Chine accusent un retard technologique d’environ dix ans par rapport à celles vendues en Occident. Il a averti que cette situation pourrait pousser la Chine à développer ses propres équipements.

C’est précisément ce qui est en cours. Selon Reuters, la Chine a engagé des moyens considérables pour développer un prototype de machine de lithographie EUV de pointe, comparable à celles d’ASML. Actuellement en phase de test, cet équipement pourrait devenir pleinement opérationnel à l’horizon 2028-2030.

L’objectif occidental est clairement de freiner le développement technologique chinois et de préserver une domination stratégique dans ce secteur clé. Toutefois, ces limitations ou interdictions d’exportation entraînent des mesures de rétorsion, dans une logique d’escalade réciproque.

Investissements et méfiance des entreprises chinoises

Emmanuel Macron a également proposé d’ouvrir de nouvelles perspectives d’investissement direct aux grandes entreprises chinoises en Europe. Néanmoins, ces dernières hésitent fortement à prendre de tels risques.

Le cas de Nexperia, fabricant de puces aux Pays-Bas et filiale du groupe chinois Wingtech, est révélateur. Du jour au lendemain, l’entreprise a été placée sous le contrôle du gouvernement néerlandais par décret, au motif d’une prétendue « menace pour la continuité des capacités technologiques critiques sur le sol européen ».

De même, l’obligation faite à TikTok de céder le contrôle majoritaire de ses activités à des actionnaires américains, sous peine d’interdiction aux États-Unis, illustre ce climat de défiance. À l’initiative de Washington, des dizaines d’entreprises chinoises, principalement dans les secteurs numérique et électronique, ont été placées sur liste noire et font face à de sévères restrictions commerciales.

Un contexte mondial en mutation

L’émergence incontournable des pays du Sud global, Chine incluse, réduit progressivement l’écart de développement avec les pays occidentaux. En conséquence, la demande pour certaines exportations européennes traditionnelles, sauf à innover ou monter en gamme, recule face à la montée en puissance des concurrents émergents.

Dans ce contexte, les déséquilibres commerciaux entre l’Europe et la Chine risquent de s’aggraver dans les années à venir.

Il appartient à l’Europe de tirer la leçon de sa désindustrialisation, d’innover pour se réindustrialiser. Cela suppose notamment un changement culturel revalorisant les fonctions techniques et d’ingénierie, y compris la formation, par rapport aux activités de services financiers.

La désindustrialisation : un choix politique

La part de l’industrie dans le PIB n’a cessé de décliner dans la plupart des pays européens et aux Etats-Unis depuis les années 70 et 80. En France, cette part est passée d’environ 26 % du PIB au début des années 1970 à près de 11 % en 2024. Les délocalisations ont eu lieu au sein de l’Europe et des Etats-Unis et pas seulement en Asie.

Les justifications « théoriques » accompagnant cette évolution ne manquaient pas : « on » rentrait dans l’ère post-industrielle où les services dominaient, les activités de production industrielle particulièrement dans les conglomérats devaient être le plus possible externalisées ou délocalisées pour rester dans le « cœur de métier », l’entreprise sans usines était donnée en exemple, la production était considérée comme un centre de coût, qui plus est polluant, la valeur ajoutée étant dans la conception et le marketing …

On mesure les conséquences de la soumission des firmes multinationales aux exigences de rentabilité à court terme des marchés financiers alors que les investissements industriels sont à moyen-long terme. Ce sont les choix politiques qui ont conduit à la désindustrialisation et non la Chine.

Si la volonté de protéger l’industrie nationale est légitime, elle ne peut se faire dans un repli protectionniste et encore moins dans une guerre commerciale contre la Chine mais au contraire en développant la coopération internationale dans des partenariats gagnant-gagnant comme cela est déjà le cas dans le domaine du nucléaire civil ou de l’aéronautique avec la base d’assemblage de Airbus à Tianjin.

Encore faut-il que la France s’engage avec les moyens nécessaires dans une stratégie de développement industriel, plutôt que de donner la priorité à la croissance du budget militaire.

Robert Kissous, économiste

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