Le complexe du Communard

Le complexe du Communard décrit au travers d'un exemple classique la nécessité pour le mouvement contestataire de trouver un chemin viable dans sa confrontation à l’État, entre la nécessité de rester centré sur ses objectifs et celle de surveiller ses arrières, pour prévenir un coup de matraque sournois.

Un autre monde est possible. Cette assertion, s’est vérifiée de nombreuses fois en Espagne, au Mexique, en Corée ou ailleurs et plus proche de nous au Rojava peut-être, à notre dame des Landes sûrement. À chaque fois les gens se sont affranchies collectivement de l’ordre habituel des choses : hiérarchies sociales, fatalités économiques, destinées raciales ou culturelles et ont manifestés que l’auto-organisation sur un périmètre géographique restreint, fonctionne plutôt mieux que les grandes structures ordonnées.

La Commune

Pour nous, Français, la grande expérience sociale est la Commune de Paris de 1871 qui, contrairement aux autres, n’est pas une expérience paysanne mais ouvrière. 1871, c’est il y a 150 ans. Si vous avez 20 ans, il est probable que la Grand-Mère de votre Grand-Mère l’ait connue.

Refusant d’être désarmés et de capituler face aux Prussiens, les Parisiens furieux mettent en fuite le gouvernement de Thiers qui part se réfugier à Versailles. Ils instaurent le régime de la Commune qui durera 72 jours.

L’action de la Commune c’est d’abord l’urgence sociale :

  • annulation des loyers non payés
  • suspension des ventes d’objets gagés au Mont-de-Piété
  • versement d’une pension aux blessés, veuves et orphelins des Gardes Nationaux même ceux issus d’unions libres
  • réquisition des logements vacants pour remplacer les logements détruits par la guerre
  • création d’orphelinats
  • ventes publiques de viande et de pommes de terre
  • organisation de cantines municipales et distribution de bons de pain

C’est également un nouveau régime politique :

  • adoption du drapeau rouge
  • rétablissement du calendrier républicain
  • « les membres de l'assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l'opinion, sont révocables, comptables et responsables »
  • le droit à l’insurrection est « le plus sacré des droits et le plus imprescriptible des devoirs »
  • liberté de la presse, y compris pour les journaux anti-communards
  • élection au suffrage universel des fonctionnaires (traitement minimum et interdiction du cumul  pour éviter la corruption)
  • gratuité des actes notariaux
  • « L’Église est séparée de l’État » (« Le budget des cultes est supprimé »,« Les biens dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles ou immeubles, sont déclarés propriétés nationales »)

et l’Archevêque que les Versaillais ont refusé d’échanger contre Auguste Blanqui est fusillé.

Droit du travail :

  • réquisition des ateliers abandonnés par leurs propriétaires
  • journée de 10 heures
  • encadrement élu par les salariés, conseils de direction élu, représentants des salariés
  • interdiction du travail de nuit, des amendes et retenues sur salaires
  • attribution des marchés publiques selon les salaires versés

L’égalité :

  • interdiction de la prostitution
  • citoyenneté des étrangers au nom de la République universelle
  • reconnaissance des enfants naturels
  • mariage par consentement mutuel
  • interdiction des perquisitions et réquisitions sans mandat
  • tenue d’un registre d’écrou comprenant le motif de l’arrestation
  • inspection régulière des prisons

L’éducation :

  • fin de l’enseignement religieux et des crucifix des salles de classes
  • école gratuite et laïque
  • égalité salariale entre les instituteurs et les institutrices
  • commission sur l’instruction des filles.

Au bout de 72 jours, les Versaillais, aidés par l’Allemagne, qui libère qui pour l’occasion 60 000 soldats français prisonnier de guerre, écrasent la Commune, causant plusieurs dizaines de milliers de morts. Par la suite plus de 50 000 communards furent jugés dont plus de 10 000 condamnés à diverse peines (mort, bagne, prison, bannissement). Ils seront amnistiés en 1880.

Chacun mettra s’il le souhaite en perspective l’action de la Commune avec le programme de réformes ambitieuses du gouvernement de son choix.

Lors du soulèvement du 18 mars, le Comité central, refuse de marcher sur Versailles. Il laisse à son ennemi l’occasion de reconstituer ses forces, de traiter avec l’Allemagne et d’organiser la répression. Beaucoup ont vu dans cette décision l’arrêt de mort de la Commune. La semaine sanglante n’aurait été possible que parce que la Commune n’a su achever la bête...

L'Ukraine

En 1917, lors de la révolution russe, c’est bien cette « leçon » du 18 mars 1871 qui détermine la stratégie révolutionnaire des Bolcheviks.

En mars 1918 Lénine signe avec l’Autriche et l’Allemagne le traité Brest-Litovsk et abandonne l’Ukraine (qu’il récupérera plus tard). Sur place Nestor Maknho qui a participé à la consolidation du soviet de Gouliaï-Polié et la socialisation des terres, entrer en résistance et lance avec un petit groupe d’anarchistes une guérilla contre l’occupant. Peu à peu le mouvement devient l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne (la Makhnovchtchina). Cette armée qui pratique le volontariat et la démocratie, libère un territoire qui va de la mer Noire au Donbass dans lequel, la société rurale pratique l’autogestion.

Dans ses mémoires Makhno cite un entretien prophétique qu’il aurait eu avec Lénine à Moscou en 1917 : « Nous connaissons les anarchistes aussi bien que vous. Pour la plupart, ils n’ont aucune notion du présent, ou en tout cas, ils s’en soucient très peu ; or le présent est si grave que n’y pas penser ou ne pas prendre position d’une manière positive vis-à-vis de lui est pour un révolutionnaire plus qu’honteux. La majeure partie des anarchistes a leurs pensées tournées vers l’avenir et lui consacrent leurs écrits, sans chercher à comprendre le présent : et cela aussi nous sépare d’eux. […] Oui, oui, les anarchistes sont forts par les idées qu’ils se font de l’avenir dans le présent, ils n’ont pas les pieds sur terre ; leur attitude est lamentable et cela parce que leur fanatisme dépourvu de contenu fait qu’ils sont sans liens réels avec cet avenir. » Ce réalisme dont parle Lénine, c’est bien sûr celui dont la Commune n’a pas su faire preuve en laissant survivre les Versaillais. Celui qui amènera la révolution russe là ou l’on sait.

Après la victoire de la Makhnovchtchina contre les armées blanches, elle est défaite par l’armée rouge de Léon Trotski en 1921 dans des circonstances peu glorieuses.

L'État et la révolution

Que ce soit en 1871 à Paris, 1911 au Mexique, en 1921 en Ukraine, en 1932 en Corée, en 1936 en Espagne, en 2018 à la ZAD de notre Dame des Landes sans doute, en 2020 peut-être au Rojava, sûrement sur les ronds points et dans tous ces ailleurs plus ou moins ignorés ou les humains ont voulu faire autrement, l’amère leçon est la même. L’utopie égalitaire ne sait pas faire face à l’État.

Au columbarium du cimetière du Père-Lachaise à Paris, sous le numéro 6683, se trouvent les cendres d’un ouvrier Ukrainien mort en 1934 qui travaillait aux usines Renault de Boulogne-Billancourt. C’est Nestor Makhno.

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