Financement du système éducatif haïtien : les puissantes institutions internationales
alimentent-elles
la corruption en Haïti ?
(Deuxième partie)
Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Montréal, le 1er janvier 2024
Alors que nous abordions la rédaction de la troisième partie du présent article, un haut cadre du ministère de l’Éducation nationale nous a confidentiellement acheminé de très récents documents émis par son ministère –vérification faite, ces documents sont parus dans Le Nouvelliste du 26 décembre 2023 et sur Facebook. Le premier document s’intitule « LE MENFP EN 10 CHIFFRES EN 2023 » / « Éducation/Bilan 2023 » et il est précédé de la mention « MENFP Haïti Officiel ». Il est daté du 22 décembre 2023 et consigne en exergue la mention « Le MENFP en dix chiffres en 2023 pour bien comprendre les principales activités et actions dans le secteur éducation ». Le second, lui aussi daté du 23 décembre 2023, s’intitule « MENFP 2023 EN 12 DÉCISIONS », il comprend la mention « Éducation/Décisions en 2023 » et consigne l’intitulé « Le MENFP, dans le courant de 2023, a pris une série de décisions majeures en vue de la transformation du système éducatif.
Dans le premier document, les intitulés suivants ont retenu notre attention (ils sont selon le cas suivis de très brefs commentaires) :
(04) « 1 000 000 de « livres uniques » en créole haïtien. Un million de livres en créole produits et distribués gratuitement pour la 1ère et la 2ème année fondamentale ». [Commentaire -- Selon les remontées de terrain qui nous parviennent, la saga du LIV INIK AN KREYÒL –rareté de livres, distribution improvisée et aléatoire, marché noir, mauvaise qualité des ouvrages--, confirme que le ministère de l’Éducation a lancé une opération mal préparée, qui se déroule sans une véritable supervision et qui témoigne une fois de plus que l’État haïtien n’a toujours pas une politique du livre scolaire.]
(07) « 2 941 enseignants du secteur public ont participé à un programme de formation continue. Un programme de formation a été mis en oeuvre par la DFP à travers les Universités publiques avec le soutien du FNE. La coordination des EFACAP a aussi facilité des formations ». [Commentaire -- Aucune information n’a été donnée sur le contenu de ce présumé programme de formation continue.]
(08) « 7 écoles inaugurées par le FNE [Fonds national de l’éducation]. Le FNE a inauguré 7 écoles dans le Nord-Est, l'Ouest, les Nippes et la Grande-Anse, dont 2 lycées techniques en expérimentation. Elles s'ajoutent à la liste d'une soixantaine d'écoles construites par les partenaires ». [Commentaire –En 2022-2023, de nombreuses écoles ont été obligées de fermer en raison de l’insécurité. « Selon le Fonds des Nations-Unies pour l’éducation (UNICEF), pas moins de 1 700 établissements scolaires ont dû fermer leurs portes en 2022 dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. » (Source : Ayibopost, Port-au-Prince, 9 août 2022). « Au cours des six premiers jours du mois de février [2023], 30 écoles ont été fermées en raison de la montée de la violence dans les zones urbaines, tandis que plus d'une école sur quatre est restée fermée depuis octobre 2022. » (Source : La violence armée contre les écoles multipliée par 9 en un an », site de l’UNICEF, 9 février 2023.) Selon le site Haïti libre daté du 5 octobre 2023, « Plus de 100 écoles ont fermé leurs portes en raison de l'insécurité et seul un établissement de santé sur quatre dans tout le département [de l’Artibonite] reste accessible en raison des problèmes de sécurité. » (« Haïti - Insécurité : la violence des gangs s’intensifie dans l’Artibonite, grenier rizicole du pays ».)]
Dans le second document, les intitulés suivants ont retenu notre attention (ils sont selon le cas suivis de très brefs commentaires) :
(01) « Décision instituant le multilinguisme. Le créole langue d'enseignement et langue enseignée jusqu'à la terminale du secondaire. L'approche comme langue seconde du français, de l'anglais et de l'espagnol. Ces derniers sont obligatoires dès la 5ème année fondamentale ». [Commentaire –L’État haïtien ne dispose toujours pas d’un énoncé de politique linguistique éducative ni de sa première loi d’aménagement de nos deux langues officielles dans le système éducatif national. La pseudo « Décision instituant le multilinguisme » est de la poudre aux yeux et relève du populisme linguistique : comment le MENFP, qui ne s’est pas donné les moyens de mettre en œuvre le « bilinguisme de l’équité des droits linguistiques », pourrait-il instituer le multilinguisme dans les écoles du pays ?]
(03) « Arrêté ministériel établissant le référentiel de compétences professionnelles de l'enseignant ».[Commentaire –Ce référentiel, lorsqu’il sera accessible, devra faire l’objet d’un examen attentif.]
(04) « Décision d'orientation des actions de formation continue. Décision ministérielle relative au cadrage et à l'orientation des actions de formation continue à l'intention des personnels éducatifs haïtien ». [Commentaire –Quels sont les domaines d’application de ces présumées « actions de formation continue » ?]
(11) « Circulaire ministérielle relative à la mise en œuvre de la réforme curriculaire coordonnée par la Commission nationale du curriculum (2022) avec le soutien de l'UNESCO-BIE. » [Commentaire –La réforme curriculaire projetée est lacunaire sur plusieurs registres : voir nos articles « L’aménagement du créole en Haïti à l’épreuve du « Cadre d’orientation curriculaire » du ministère de l’Éducation nationale », Rezonòdwès, 27 août 2023 ; et « L’échec prévisible de la prochaine réforme curriculaire de l’École haïtienne : pistes de réflexion », Rezonòdwès, 2 octobre 2023.]
Cette sorte de mise en capsules graphiques du bilan de 2023 du ministère de l’Éducation sous les appellations « LE MENFP EN 10 CHIFFRES EN 2023 » / « Éducation/Bilan 2023 et le « MENFP 2023 EN12 DÉCISIONS » / « Éducation/Décisions en 2023 » est d’une très grande pauvreté informationnelle. Car en réalité le bilan 2023 est maigre, le public n’apprend pas grand-chose des capsules graphiques et, surtout, ce mode de communication sert à maquiller l’absence quasi totale de vision, les déficiences managériales et l’improvisation qui caractérisent la gestion de ce ministère au plus haut niveau. Ainsi sont maquillés l’échec déjà attesté du LIV INIK AN KREYÒL, les lourdes lacunes du Cadre d’orientation curriculaire, le nombre élevé d’écoles obligées de fermer en raison de l’insécurité, le nombre élevé d’élèves privés d’enseignement dans les zones tenues par les gangs armés –alors même que les détournements de fonds se poursuivent impunément au décrié PSUGO reconduit par l’actuel ministre de facto de l’Éducation nationale et que le Fonds national d’éducation est plus que jamais l’une des principales « stations de pompage » frauduleux des ressources financières de l’État.
Le site officiel du Partenariat mondial pour l'éducation [Global Partnership for Education, GPE] consigne un document non daté intitulé « Cadre de résultats du GPE 2025 pour Haïti ». Dans ce document, il est précisé que « Haïti a rejoint le Partenariat mondial pour l'éducation (…) en 2008 et est classé parmi les pays partenaires touchés par la fragilité et les conflits (PPFC) au cours de l’exercice 2023 ». Au chapitre des dépenses publiques consacrées à l’éducation, le Partenariat mondial pour l'éducation affirme ceci : « À Haïti, les dépenses publiques consacrées à l'éducation en pourcentage des dépenses publiques totales (hors service de la dette) sont passées de 17,2% en 2020 à 20,20 en 2022. Cet indicateur reflète l'engagement financier des pays en faveur de l'éducation. Plus le pourcentage est élevé, plus la réalisation des objectifs de financement nationaux progresse ». L’affirmation du Partenariat mondial pour l'éducation selon laquelle en Haïti « les dépenses publiques consacrées à l'éducation (…) sont passées de 17,2% en 2020 à 20,20 en 2022 » doit être prise avec énormément de réserves car à l’appui de ce pourcentage apparemment élevé et au demeurant fort discutable, l’institution indique une nébuleuse de sources non identifiées de la manière suivante : « Source : Documents budgétaires nationaux compilés par le GPE ».
Quels sont les enseignements majeurs que l’on peut objectivement dégager de l’ensemble des données documentaires et de l’éclairage analytique consignés dans le présent article ? Le titre même de l’article suggère le fil conducteur de notre démarche, à savoir (1) effectuer une lecture critique amplement documentée sur le financement du système éducatif haïtien par les puissantes institutions internationales dont la mission affichée est d’oeuvrer à « faire avancer la réforme de l’éducation en Haïti », à « promouvoir une éducation plus équitable », à « appuyer le système d’éducation public », et (2) déterminer si les puissantes institutions internationales qui interviennent dans le secteur éducatif national alimentent la corruption en Haïti.
Dans le courriel qu’il nous a adressé le 26 décembre 2023, l’économiste Leslie Péan apporte un pertinent éclairage en ces termes : « Après un pic de 19 % en 1987-88 et de 22 % en 1994-95, le pourcentage du budget national d'Haïti alloué à l'éducation a diminué de 17 % à 10 % entre 2001 et 2010, 20 % des dépenses liées à l'éducation atteignant les zones rurales. C'est là que se trouve 70 % de la population haïtienne. Ce chiffre est faible par rapport à d’autres pays comparables. Les dépenses d’éducation en 2023/2024 sont de 33,176,001,870 $ US DANS UN BUDGET TOTAL DE 320, 645, 500, 000 de Gourdes soit près de 10%. Le meilleur indicateur est de comparer les dépenses en éducation par rapport au PIB et ensuite de comparer ces dépenses par rapport à celles des autres pays de la région. Les derniers chiffres disponibles indiquent des dépenses de 1.3% par rapport au PIB pour Haïti en 2022-2023. Pour la Jamaïque, cet indicateur est de 5.5% et pour la République dominicaine, il est de 3.8% pour la même année ».
Les professionnels familiers de la coopération internationale savent bien que tout financement (subventions, dons, prêts, etc.) attribué à Haïti par l’International doit faire l’objet d’un audit de contrôle de sa gestion financière. Selon les procédures en cours dans les institutions internationales, l’audit de contrôle financier doit donner lieu à l’élaboration d’un document-synthèse qui doit être publié et ainsi rendu accessible au public. Parmi les nombreux documents que nous avons consultés en amont de la rédaction du présent article, nous n’avons retracé aucun document de cette nature sur les sites des institutions internationales qui financent le système éducatif haïtien. LA NON-PUBLICATION D’UN DOCUMENT-SYNTHÈSE D’AUDIT DE CONTRÔLE DE LA GESTION FINANCIÈRE DE CHACUN DES PROJETS ET PROGRAMMES FINANCÉS PAR L’INTERNATIONAL DANS LE SECTEUR DE L’ÉDUCATION EN HAÏTI est un indicateur majeur de leur opacité managériale. Cela traduit de fait l’existence d’une complexe « sous culture de l’omertà » qui a permis aux ayants-droits du PHTK, aux « gran manjè » de l’Administration publique et privée, aux lobbyistes patentés, aux « éclaireurs-intermédiaires », aux « experts » et autres « consultants-conseillers » --à l’intérieur du MENFP ou gravitant autour du ministère de l’Éducation nationale--, de prélever au cours des ans, en toute impunité (« je pa wè, bouch pa pale »), une part sans doute considérable du financement de la coopération internationale. Cette « part considérable » est extrêmement difficile à chiffrer puisque, par définition, il s’agit de détournement de fonds qui se sont évaporés sans laisser de traces comme on l’a vu avec la scabreuse saga du PSUGO… De surcroît, il est peu vraisemblable que dans un pays gangréné par la corruption au plus haut niveau de l’appareil d’État, l’ULCC ou la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif soient « autorisées » par le PHTK à enquêter sur des malversations financières dans le secteur de l’éducation. Au début de cet article nous avons évoqué cette « sous culture de l’omertà » en rappelant l’unique prise de position publique de Nesmy Manigat enregistrée par la presse haïtienne au sujet du PSUGO : « Le ministre de l’Éducation Nationale, Nesmy Manigat, affirme que les 85 directeurs d’écoles récemment épinglés pour corruption dans le cadre du PSUGO ne représentent qu’une infirme partie des détournements de fonds publics dans le secteur éducatif. » Et sans identifier les mécanismes institutionnels de ces détournements de fonds publics, il a précisé que « Plusieurs centaines d’écoles sont impliquées dans ces détournements (…) rappelant que les directeurs corrompus ont des connexions au sein du ministère de l’Éducation » (voir l’article « Important réseau de corruption au sein du PSUGO », Radio Métropole, 13 juillet 2015). Les directeurs d’écoles épinglés et leurs contacts opérationnels au sein du ministère de l’Éducation nationale n’ont pas été identifiés et encore moins traduits en justice : ils ont bénéficié de l’obscure impunité qui gangrène le corps social haïtien ainsi que les institutions du pays. La presse haïtienne a bien noté que dès son retour, en novembre 2022, à la direction du ministère de l’Éducation nationale, le même Nesmy Manigat a vite fait de reconduire le décrié PSUGO qu’il ne s’était pas privé ponctuellement de dénoncer en juillet 2015... L’éloquent économiste-ministre-de facto de l’Éducation nationale a certainement une lecture très sélective des exigences politiques de la « sous culture de l’omertà » au pays du « je pa wè, bouch pa pale »...
Il est utile de rappeler que la presse haïtienne avait bien révélé que « vòlò rele bare vòlò » lorsque, « Malgré les soupçons de corruption qui pèsent à son encontre, le président Jovenel Moïse estim[ait] nécessaire de combattre la corruption, en Haïti, « avec la plus grande rigueur », a[vait]-t-il souligné, lors d’un symposium réalisé ce mardi 27 octobre 2020 (…). Alors que la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Cscca) épingle Jovenel Moïse pour avoir utilisé « des stratagèmes de détournements de fonds », à travers sa firme dénommée « Agritrans », dans la gestion de fonds publics du programme PetroCaribe de l’aide vénézuélienne à Haïti, Jovenel Moïse exhorte les fonctionnaires de l’État à faire appliquer la loi pour toutes et pour tous, « pour les riches et les pauvres, les citadins et les ruraux » (voir AlterPresse, 27 octobre 2020 : « Justice : malgré les soupçons à son encontre, Jovenel Moïse appelle à combattre la corruption « avec la plus grande rigueur » en Haïti »).
Au chapitre de la convergence de vue entre le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste et certaines institutions internationales qui contribuent au financement du système éducatif national, l’UNESCO occupe une place spéciale qui doit être éclairée adéquatement car cette réputée institution internationale a mis sur pied, à l’échelle mondiale, une structure opérationnelle de lutte contre la corruption dans le secteur de l’éducation, ETICO. Appelée ETICO, elle est la plateforme en ligne sur la corruption dans l’éducation créée par l'Institut international de planification de l'éducation de l'UNESCO (IIPE). Cette plateforme consigne des articles se rapportant à la corruption dans l’éducation à l’échelle internationale ainsi que des programmes ciblant la lutte contre la corruption. La plateforme ETICO, logée sur le site officiel de l’Institut international de planification de l'éducation de l'UNESCO, consigne notamment la grande rubrique intitulée « Éthique et corruption dans l’éducation » et elle présente la vision et les programmes de l’UNESCO dans ce domaine. Il est ainsi précisé que « Initié en 2001, ce programme vise à renforcer les stratégies de planification pour développer une culture de l’éthique et lutter contre la corruption dans le secteur éducatif, en intégrant les principes de transparence et de redevabilité au niveau politique » [Le souligné en gras est de RBO]. Afin d’atteindre ces objectifs, « l'IIPE propose régulièrement des formations sur la transparence, la redevabilité et la lutte contre la corruption, le plus souvent à la demande des États membres de l’UNESCO, des partenaires au développement, ou des organisations de la société civile. Au total, plus de 2 600 personnes ont été formées par l’IIPE depuis 2003 sur divers sujets liés à l'éthique et à la corruption dans l'éducation ». En ce qui a trait à Haïti, alors même qu’il existe depuis 1994 un Bureau de l’UNESCO en Haïti, seuls deux maigres articles auparavant parus dans la presse locale ont été reproduits sur ETICO : « Éducation en Haïti : des directeurs d'écoles escrocs entendus par le MENFP » (8 avril 2013) et « Haïti-Éducation-PSUGO : le MENFP s'attaque à la corruption » (7 mars 2013). Par ailleurs il est utile de signaler que l'Institut international de planification de l'éducation de l'UNESCO a entre autres élaboré le « Programme d'interventions prioritaires (PIPE) - Haïti 2013-2016 » ; l’étude-guide « Improving school financing : the use and usefulness of school grants : Haiti » [« Améliorer le financement des écoles : l'utilisation et l'utilité des bourses scolaires : Haïti »], ainsi que « Training in Haiti : Overcoming challenges for the future of education » [« Formation en Haïti : relever les défis pour l'avenir de l'éducation »].
La plateforme ETICO comprend un « Glossaire », qui « reprend pour l’essentiel les définitions établies par l’IIPE-UNESCO, U4 et Transparency International ». Également identifié par l’appellation « Glossaire de l'IIPE, il « comprend une quarantaine de définitions de termes clés associés à la thématique de l'éthique et de la corruption. Chaque définition est illustrée par des exemples tirés du secteur de l'éducation ». En voici des exemples :
--« corruption » : « La corruption dans l’éducation peut être définie comme « une utilisation systématique d’une charge publique pour un avantage privé, qui a un impact significatif sur la disponibilité et la qualité des biens et services éducatifs et, en conséquence, sur l’accès, la qualité ou l’équité de l’éducation. »
--« Détournement de fonds » : « On parle de détournement lorsqu’une personne ayant accès à des fonds ou des actifs, du fait de sa position officielle au sein d’une administration, d’une entreprise ou d’une organisation, les utilise illégalement à des fins d’enrichissement personnel ou dans tout autre but illicite. » [Exemple] « Fonds destinés à l’éducation finançant une campagne électorale. »
--« Grande corruption » : « La « grande » corruption ou corruption de grande envergure se déroule au niveau de la formulation des politiques et ne fait pas directement référence au montant des sommes d’argent impliquées. Il est induit que des pressions discutables ont été exercées sur des politiques publiques et des réglementations. Les transactions liées à la grande corruption impliquent généralement l’échange d‘argent contrairement à la « petite » corruption. Elle est souvent associée à la corruption politique. [Exemple] « Fraude dans l’attribution de marchés publics pour la construction d’écoles ou la production de manuels scolaires. »
--« Transparence » : « Faculté à être clair, honnête et sincère. Le principe de transparence implique que les fonctionnaires, les gestionnaires et les administrateurs agissent ouvertement, de manière prévisible et compréhensible. Des informations suffisantes doivent être mises à disposition d’autres agences et du grand public de manière à ce qu’il soit possible de juger de la pertinence des procédures et de leur compatibilité avec le mandat. La transparence est considérée comme un élément essentiel pour une gouvernance responsable, devant permettre une meilleure allocation des moyens, une plus grande efficacité et de meilleures perspectives de croissance économique. » / « Capacités des parties prenantes (directeurs d’établissements, conseils scolaires, parents, élèves et communauté locale) à comprendre les principes d’allocation des ressources éducatives (financières, matérielles et humaines) à tel ou tel établissement et les modalités d’utilisation. »
--« audit » : « L’audit fait référence à l’examen formel des comptes d’une organisation ou d’une institution pour s’assurer que l’argent a été correctement dépensé, à savoir selon les règles, les procédures en place ou les normes en vigueur. »
La consultation réitérée et attentive de la plateforme ETICO mise sur pied par l’Institut international de planification de l'éducation de l'UNESCO a conduit à la conclusion suivante : en dépit de ses objectifs et de ses programmes de formation contre la corruption dans le domaine de l’éducation --et malgré son appui technique aux États membres ciblant le diagnostic de la corruption--, l’IIPE-UNESCO n’a pas encore publié un rapport-synthèse sur l’état des lieux de la corruption dans le système éducatif haïtien au cours des dix dernières années…
Dans l’article paru le 14 juin 2011 sur le site officiel ONU Info, « Haïti : l'UNESCO salue la création d'un fonds national pour l'éducation », il est précisé que « Le FNE [Fonds national de l’éducation] est un consortium multisectoriel qui réunit le gouvernement haïtien, le secteur privé, les institutionsfinancières internationales et les organisations non gouvernementales (ONG) ». Or nous avons établi, références documentaires à l’appui (voir plus haut), que le Fonds national de l’éducation a été l’objet de nombreuses dénonciations citoyennes. Ainsi, « Depuis sa création, le Fonds national de l’éducation a (…) fait l’objet de vives critiques notamment pour sa gestion occulte. En effet, personne ne sait avec précision combien d’argent a déjà été collecté au nom de cet organisme par la Banque centrale et le CONATEL (Conseil national des télécommunications). L’absence de transparence dans la gestion du FNÉ a même suscité l’inquiétude de certains secteurs de la société civile » (voir l’article « Où est l’argent du Fonds national de l’éducation ? », Haïti liberté, 29 janvier 2013). Tel que mentionné précédemment, nous avons également consulté le mémoire de maîtrise de Sarto Samuel Thomas qui a étudié des documents de première main, mais aucun d’entre eux ne porte de manière spécifique sur la corruption au sein du système éducatif haïtien et qui aurait été élaboré collectivement par les 20 institutions internationales présentes dans le domaine de l’éducation au pays (voir entre autres les documents suivants cités par Sarto Samuel Thomas : « État des lieux de la lutte contre la corruption 2004 – 2011 » daté de 2011 ; « Rapport du comité interinstitutionnel contre la contrebande, le blanchiment, la fraude fiscale et la corruption » daté de 2012 ; « Cadre opérationnel/ULCC 2010-2011, 2011- 2012, 2014-2015, 2015-2016 », n.d. [2016-2017 ?]. Il est symptomatique et révélateur que l’ULCC n’ait pas mené des enquêtes spécifiques sur la gestion financière d’un « opérateur » institutionnel aussi important, « brasseur » de millions de dollars, que le Fonds national de l’éducation. Cela confirme sans aucun doute que la « sous culture de l’omertà » (« je pa wè, bouch pa pale ») connaît des jours paisibles à l’ULCC ainsi que parmi les puissantes institutions internationales qui financent le système éducatif haïtien. C’est aussi sur ce registre que l’on constate –de manière tout à fait objective--, que les puissantes institutions internationales participent de la corruption en Haïti dans le domaine de l’éducation en pratiquant ostensiblement le « je pa wè, bouch pa pale ».
Dans le droit fil du diagnostic effectué à l’échelle internationale par Transparency International et consigné dans le document « La corruption dans le secteur éducatif / Document de travail » (avril 2007), leconstat objectivement établi est celui de l’absence d’imputabilité des institutions internationales en Haïti : elles financent le secteur de l’éducation, elles fixent sinon imposent les « règles du jeu » à un État failli et dont la souveraineté est à géométrie variable sans que cet État soit en mesure de faire respecter le cadre éthique, institutionnel et juridique de cette « aide » internationale… C’est précisément dans cet espace administratif apparemment diffus et flou –en lien avec la « sous culture de l’omertà »--, que sont mis en place divers mécanismes de corruption dans le système éducatif national. L’un des moteurs de ces mécanismes de corruption dans le système éducatif national est LA NON-PUBLICATION D’UN DOCUMENT-SYNTHÈSE D’AUDIT DE CONTRÔLE DE LA GESTION FINANCIÈRE DE CHACUN DES PROJETS ET PROGRAMMES FINANCÉS PAR L’INTERNATIONAL DANS LE DOMAINE DE L’ÉDUCATION. Dans la documentation à laquelle nous avons eu accès, nous n’avons pas répertorié de documents d’orientation émis par l’International et ciblant de manière spécifique la lutte contre la corruption dans le système éducatif national haïtien. L’autre moteur de la corruption dans le système éducatif national est en lien direct avec la reproduction du schéma de fonctionnement des institutions internationales en Haïti. À cet égard, il y a lieu de citer longuement l’article du Courrier international daté du 12 janvier 2012, « HAÏTI. Mais où diable est passé l'argent de la reconstruction ? » :
« Deux ans après le séisme de janvier 2010, le pays est loin de s’être remis debout. Peut-être est-ce parce qu’il a à peine vu la couleur des dons promis ? L’enquête du site américain CounterPunch détaille dans quelles poches sont tombées les sommes versées par Washington. (…) La vérité, c’est que pratiquement aucun don du public n’a directement été envoyé en Haïti. Les Haïtiens n’ont à peu près aucun contrôle sur cet argent, mais si l’on en croit l’Histoire, il est probable qu’on leur reprochera ces échecs – un petit jeu appelé : “Accusons la victime”. (…) Le bénéficiaire principal de l’argent octroyé par les États-Unis après le tremblement de terre s’est révélé être le gouvernement des États-Unis. Il en va de même pour les donations des autres pays. (…) Juste après le séisme, les États-Unis ont consenti une aide de 379 millions de dollars et ont envoyé 5 000 soldats. L’agence américaine Associated Press a découvert en janvier 2010 que 33 centimes de chacun de ces dollars avaient en fait été rendus directement aux États-Unis pour compenser le coût de l’envoi des troupes militaires. Pour chaque dollar, 42 centimes ont été envoyés à des ONG publiques et privées comme Save the Children, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies et l’Organisation panaméricaine de la santé. (…) L’aide internationale a été répartie de la même façon. L’envoyé spécial des Nations unies pour Haïti a révélé que l’argent du fonds humanitaire, soit 2,4 milliards de dollars, avait été distribué de la façon suivante : 34 % ont été renvoyés aux organismes civils et militaires des donateurs pour l’intervention d’urgence, 28 % attribués à des agences des Nations unies et à des ONG, 26 % alloués à des sociétés privées et à d’autres ONG, 5 % reversés à des sociétés nationales et internationales de la Croix-Rouge, 1 % a été versé au gouvernement haïtien et 0,4 % à des ONG haïtiennes. (…) Des sommes dérisoires sont parvenues aux entreprises et aux ONG haïtiennes. Le Center for Economic and Policy Research, la meilleure source d’information qui soit dans ce domaine, a analysé les 1 490 contrats attribués par le gouvernement américain entre janvier 2010 et avril 2011, et s’est rendu compte que seuls 23 d’entre eux avaient été accordés à des entreprises haïtiennes. Dans l’ensemble, les Etats-Unis ont distribué 194 millions de dollars à des sous-traitants, dont 4,8 millions seulement à des sociétés haïtiennes, soit environ 2,5 % du total. Quant aux sociétés privées de la région de Washington DC, elles ont reçu 76 millions de dollars, soit 39,4 % du total. »
La reproduction de ce schéma de fonctionnement des institutions internationales en Haïti est exposée dans une dépêche parue sur le site Martinique 1ère le 10 octobre 2016, « Haïti : la population redoute le détournement de l’aide humanitaire ». La dépêche précise que « La communauté internationale est mobilisée pour venir en aide à Haïti, suite au passage de l'ouragan Matthew. Les États-Unis, le Venezuela, l’Union Européenne, l’ONU, la CARICOM, l’OECS ont déjà déployé des moyens sur place. Mais si l’aide humanitaire internationale constitue une urgence pour les populations sinistrées, des organisations sociales haïtiennes redoutent qu’elle ne soit détournée, cette fois encore.
Plusieurs organisations auraient déjà exprimé leurs inquiétudes quant au détournement prévisible de l’aide internationale. "Très souvent, les vraies victimes des catastrophes naturelles n’ont jamais bénéficié des aides", selon le responsable du Mouvement démocratique populaire (MODEP). "L’assistance humanitaire annoncée va créer de nouveaux riches en Haïti mais aussi à l’étranger, au détriment des victimes", prévient-il. "Il faut absolument éviter de répéter les erreurs de 2010", avertit la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif. Selon cette organisation, en 2010 Haïti a été envahie par une multitude d’organisations non gouvernementales qui ont mis en œuvre différentes opérations, aussi bien humanitaires que de reconstruction ; sauf que ces initiatives ont été prises dans le cadre d’une "marginalisation complète des acteurs haïtiens". Il faut donc que "l’aide humanitaire s’inscrive dans le cadre de stratégies contrôlées et définies par les acteurs haïtiens", insiste Camille Chalmers, dirigeant de la Plateforme ».Toujours en ce qui a trait au schéma de fonctionnement des institutions internationales en Haïti, nous avons retracé un article paru en Haïti dans Le Nouvelliste du 29 août 2017, « La mauvaise gestion de l'aide internationale en Haïti : les mécanismes et facteurs en cause (deuxième partie) ». Dans cet article, l’universitaire James Boyard analyse comme suit « Le détournement de l'aide ». Nous le citons longuement en raison de la pertinence de son analyse. « À côté des phénomènes de « séquentialité » et de « supranationalité » qui affectent la gestion de l'aide internationale en Haïti, celle-ci subit aussi parallèlement un phénomène de « détournement » qui, selon nous, se manifeste de trois manières différentes. Il s’agit en quelque sorte d’un « détournement criminel », d’un « détournement fonctionnel » et d’un « détournement technico-opérationnel ».« Le détournement criminel : il se rapporte principalement aux critiques traditionnelles qui ont toujours été formulées par la communauté internationale vis-à-vis de certains régimes politiques du Tiers-monde, peu soucieux du bien-être de leur population et peu réputés pour leurs pratiques de transparence et de bonne gouvernance dans la gestion des fonds publics. (…) On estime tout de même qu'un pourcentage non négligeable de l'aide publique au développement octroyée à Haïti est détourné vers des comptes privés de certains ministres ou chefs de projets du gouvernement haïtien. (…) même lorsque les mécanismes d'évaluation et de contrôle mixte mis en place dans le cadre du CCI, du DSNCRP ou du PSD rendent très hypothétiques les opportunités de détournement frontal et massif des fonds d'aide au développement, la pratique de manipulation des procédures d'appels d'offres reste néanmoins monnaie courante. À titre d’illustration, une commission d’enquête du gouvernement haïtien instituée en mars 2011 a dû recommander la suspension pour cause d’irrégularités graves de 41 contrats passés entre l’ancien Premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive et des firmes locales et dominicaines. Cette décision concernait 6 contrats passés sous forme d’appels d’offres restreints totalisant un montant global de 348,025,881.63 dollars et 35 contrats de gré à gré pour un montant de 83,542,880.85 dollars. » « (…) L’octroi de frais de voyage à l’étranger : une bonne partie du soutien budgétaire à Haïti est aussi consommée dans le paiement de per diem ou de frais de déplacements des dignitaires de l’État à l’étranger. À ce titre, l’économiste et historien Leslie Péan devait faire remarquer dans un article publié en 2015 que les 40 voyages effectués par le président Martelly à l’étranger de juin 2011 à juin 2015 avaient permis à l’ancien président d’encaisser personnellement 3 820 000 dollars américains, à titre uniquement de frais de per diem. Lorsqu’on sait que certains hauts dignitaires de l’État et fonctionnaires publics haïtiens s’amusent à multiplier inutilement les déplacements officiels à l’étranger, juste pour bénéficier des avantages financiers y afférents, on ne peut qu’imaginer le poids de cette rubrique de dépense dans le budget national. »« (…) il peut arriver aussi qu'une bonne partie de l'aide soit utilisée par les organismes exécutants, particulièrement les ONG, pour payer des salaires faramineux à un personnel expatrié pléthorique, alors que leur travail pourrait être réalisé sur place, à moindre coût par des Haïtiens. On estime en effet que plus de 50% des fonds d’aide humanitaire fournie à Haïti à travers les ONG au lendemain du tremblement de terre du 12 janvier 2010 ont été employés dans la rémunération des experts ou coopérants étrangers, à titre de salaire, de frais « d’expatriement » ou de prime de risque ou dans les dépenses d'hébergement, de restauration et de location de véhicules. »
Le déroulé analytique de cet article a amplement illustré la réalité que sur le registre de la « sous culture de l’omertà » (« je pa wè, bouch pa pale »), les institutions internationales alimentent la corruption endémique du système éducatif national. Le Fonds national de l’éducation est le lieu par excellence d’exercice multifacette de la participation des institutions internationales à la corruption observée dans le système éducatif national. En effet nous avons mis en lumière que le Fonds national de l’éducation est un consortium multisectoriel qui réunit le gouvernement haïtien, le secteur privé, les institutionsfinancières internationales et les organisations non gouvernementales (ONG) » (source : le site officiel ONU Info, 14 juin 2011 : « Haïti : l'UNESCO salue la création d'un fonds national pour l'éducation »).Nous avons également précisé que le Fonds national de l’éducation, créé par la loi du 17 août 2017, « est un organisme autonome de financement de l’éducation placé sous la tutelle du ministère chargé de l’éducation nationale ». Il regroupe des institutions haïtiennes ainsi que des institutions financières internationales mais alors même qu’il est un organisme autonome de financement de l’éducation placé sous la tutelle administrative du ministère de l’Éducation nationale, il n’est pas inscrit au budget de la République d’Haïti et n’est pas de ce fait soumis au contrôle du Parlement : il ne rend compte qu’au pouvoir politique détenu frauduleusement et inconstitutionnellement depuis onze ans par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste… La « légitimité politique » du Fonds national de l’éducation est essentiellement tributaire de la tutelle de fait exercée par le PHTK, et cette tutelle a été annoncée dès sa création par l’un des caïds en chef de ce cartel politico mafieux, Michel Martelly (voir l’article « Haïti : l'UNESCO salue la création d'un fonds national pour l'éducation » (ONU Info, 14 juin 2011). La gestion financière et les interventions opérationnelles du Fonds national de l’éducation demeurent opaques et elles ont été publiquement dénoncées par la société civile haïtienne (voir l’article « Où est l’argent du Fonds national de l’éducation ? », Haïti liberté, 29 janvier 2013). Il faut prendre toute la mesure que participation attestée des institutions financières internationales au Fonds national de l’éducation constitue le sous-système le mieux organisé de la corruption dans le secteur de l’éducation nationale.
Dans un article d’une grande acuité analytique, « Haïti-2024 : l’enjeu ultime, freiner le chaos à tout prix » (AlterPresse, Port-au-Prince, 28 décembre 2023), le politologue et enseignant Sauveur Pierre Étienne met en lumière le rôle des « contrebandiers brasseurs d’affaires » dans le chaos politique actuel en Haïti. L’action multitâches des « contrebandiers brasseurs d’affaires » s’est systématisée dans toute la société haïtienne où pullulent en toute impunité les autoproclamés « bandits légaux » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste au pouvoir depuis onze ans. Dans le secteur de l’éducation nationale, des « contrebandiers brasseurs d’affaires » ont acquis une lucrative expertise qui leur permet de naviguer d’un cabinet ministériel à une agence internationale de coopération ou d’un poste d’enseignant à une nomination dans la diplomatie haïtienne. Dans l’environnement sécurisé de l’impunité en Haïti, plusieurs « contrebandiers brasseurs d’affaires », anciens « super ministres » de Jean-Claude Duvalier et aujourd’hui alliés naturels du PHTK, sont même devenus des interlocuteurs privilégiés de certains bailleurs de fonds internationaux qui leur confient la mise en oeuvre d’énormes contrats financés en dollars US, y compris dans le secteur de l’éducation …
Il y a lieu de rappeler que l’éducation en Haïti est un vaste secteur d’activités qui s’alimente entre autres de l’apport financier des familles haïtiennes à hauteur de 70% dans un pays où le secteur privé national et international administre 80% des écoles (l’État ne finance et n’administre que 20% du total des écoles). Sur ce registre, il est utile de noter qu’il existe un « Répertoire des organisations de la société civile travaillant dans le secteur éducatif en Haïti ». Élaboré par l’ONG ActionAid Haïti, il est mis à jour deux fois l’an depuis 2010. Il présente la liste des 155 structures qui interviennent dans le domaine de l’éducation en Haïti. En voici un court extrait : « Association of Volunteers in International Service (AVSI) », « Association corps d’honneur chrétienne Toussaint Louverture pour le développement (ACHTLD) », « Association des enseignants pour une nouvelle vision instructive et éducative », « Catholic Relief Services (CRS) », « Christian Reform World Relief Committee (CRWRC) / Sous Espwa », « Confédération des écoles privées indépendantes d’Haïti (CONFEPI) », « Fédération des écoles évangéliques et protestantes de l’Artibonite (FEPA) », « Foundation HCS : Help for the Children of the Streets », « Haitian Education & Leadership Program (HELP) »…
Dans un article paru en Haïti le 30 décembre 2021 dans le journal Le National, « ECC fait état de la corruption en Haïti », « La plateforme Ensemble contre la corruption (ECC) a publié ce lundi 27 décembre 2021 son rapport intitulé « État de la corruption en Haïti. Gros plan sur les années 2019 et 2020 ». À travers ce rapport, ECC présente l'état de la corruption en Haïti tout en relatant les principaux cas de corruption survenus entre 2019 et 2020. ECC lève aussi le voile sur les obstacles à la lutte contre la corruption et fait des recommandations pour remédier à ce fléau. Selon la plateforme ECC, Haïti possède un cadre normatif légal et conventionnel ainsi qu’un cadre institutionnel de lutte contre la corruption où l’on retrouve une liste de conventions, lois et décrets, des documents administratifs et des textes normatifs, des institutions étatiques concernées par la lutte contre la corruption. Cependant, cela n'empêche pas que ce pays soit classé parmi les plus corrompus au monde, d'après l’indice de perception de la corruption de Transparency International. En 2017, le pays était classé 157e sur 180 et en 2020, 170e sur 179 ».
En guise de conclusion générale à cet article, nous formulons les grandes lignes d’une réflexion d’ensemble destinée à bien situer le phénomène de la corruption dans le système éducatif national dans le cadre d’une systémique de la corruption en Haïti étroitement liée à une systémique de la gouvernance kleptocratique d’Haïti mise en œuvre par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste.
Heurts et malheurs du financement de l’éducation
Le problème de la durabilité des interventions publiques est omniprésent dans l'éducation, en raison de la faiblesse institutionnelle et financière du gouvernement. Institutions et finances se retrouvent comme deux frères siamois : « Pase pran m m a pase chèche w ». Les faibles moyens financiers injectés dans le secteur de l’éducation par rapport à ceux octroyés au secteur « politique » reflètent des choix fondamentaux d’une volonté politique similaire à celle de Jean-Pierre Boyer --président d’Haïti de février 1821 à mars 1843--, qui soutenait ouvertement que « Créer des écoles c’est ensemencer la révolution ». Les dates gardent mémoire d’événements de premier plan : 1804, 1822 et 1915, 1917, 1939 : l’Histoire a enregistré diverses déflagrations sismiques au cours de la vie des peuples sous différents cieux. Ainsi, le président haïtien Jean-Pierre Boyer est celui qui a orchestré en février 1822 la première occupation politique et militaire, de nature néocoloniale, de la République dominicaine par Haïti durant son « règne » obscurantiste. L’occupation de la République dominicaine par Haïti a duré 22 ans et elle est intervenue 18 ans après l’Indépendance d’Haïti proclamée le 1er janvier 1804… Il est hautement significatif que l’une des premières mesures qu’imposa Jean-Pierre Boyer à la République dominicaine a été la fermeture de la Universidad Santo Tomás de Aquino, la toute première institution d’enseignement supérieur des Caraïbes et de l’Amérique latine. Jean-Pierre Boyer transforma cette université en… caserne destinée à abriter ses troupes. Pour mémoire : il est attesté que la première Université du Nouveau Monde a été érigée à Santo Domingo en 1538 (voir l’« Esquisse d’une histoire de l’Université en Amérique latine », par Hélgio Trindade ; article paru dans « Les défis de l'éducation en Amérique latine », Paris : Éditions de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, IHEAL, 2000). Dans cette première institution universitaire de l’Amérique latine, les cours ont débuté dès 1534 mais elle a été officiellement inaugurée en 1538 sous le nom d’« Universitad de Santo Tomás de Aquino » et, plus tard, elle a porté le nom de « Universitad Primada de América ». Aujourd’hui, elle est connue sous l’appellation de « Universidad Autónoma de Santo Domingo ».
Essentiellement, dans un gouvernement mafieux qui ne dépend que de la volonté du « Roi-président » --placé au sommet d’un « système kleptocratique » de gouvernance de l’État--, les institutions ne peuvent pas fonctionner correctement. Les projets sont simplement reconduits et les allocations sont faites à partir des estimations de recettes. L’arbitraire domine à tous les niveaux en commençant par les perspectives budgétaires présentées par le ministère du Plan et de la coopération externe (MPCE). Les délibérations en Conseil des ministres ne sont qu’une formalité. En réalité, c’est le Premier ministre qui décide ce qui lui est présenté par le ministre des Finances et cette approbation est sujette à divers changements par le « Roi-président », selon les recommandations de ses conseillers, tous soumis à ses ordres. Quant à la Lettre de cadrage dans laquelle le Premier ministre définit les grandes lignes de la politique budgétaire, sauf exception, aucune de celles consultées au cours de la décennie précédente ne contient une allusion au secteur de l’éducation. On n’y trouve aucun témoignage d’une urgence dans la mise en œuvre des programmes de formation des professeurs dès la petite enfance, aucune injonction à renforcer « l’éducation au développement durable », aucune volonté d’inscrire l’éducation à la préservation de l’environnement dans les programmes, aucune invitation à trouver des solutions pour assurer un plus fort taux de réussite aux examens du baccalauréat qui sont d’une moyenne d’un tiers des candidats. Cette catastrophe dure depuis plusieurs décennies et continue même quand, en 2017, le Premier ministre Jack Guy Lafontant dit au ministre de l’Éducation nationale, Josué Agénor Cadet : « L’Éducation, l’une des composantes majeures de ma politique, dans une perspective quantitative et qualitative, constitue un axe essentiel des priorités du président de la République et du gouvernement » (voir Robenson Geffrard : « Lettre de cadrage, la difficile feuille route du ministre de l’Éducation nationale » (Le Nouvelliste, 4 avril 2017). La crise provoquée par l’application des exigences du Fonds monétaire international (FMI) de hausse des prix à la pompe aura raison des velléités du Premier ministre qui sera contraint de démissionner 18 mois plus tard. Le règne de l’anarchie programmée Le système financier en vigueur aujourd’hui en Haïti est archaïque en soi du fait de la « sous-culture esclavagiste » de soumission au « Roi-président », et il ne peut produire que heurts et malheurs pour la population. Les ministres ne peuvent pas se permettre d’avoir une opinion divergente de celle du chef. Les collaborateurs doivent tout supporter sans rechigner sinon ils se retrouvent sur le carreau, révoqués. Le processus de financement traduit l’arbitraire des décideurs qui ne tolèrent que des béni oui-oui autour d’eux. Les procédures sont suivies seulement quand on veut nuire aux autres, qu’il s’agisse des propositions sectorielles, des conférences budgétaires, de la fixation des plafonds, des réunions en Conseil des ministres. Les procédures budgétaires se révèlent être des « procédés cosmétiques ». Des leurres pour faire semblant et qui ne vont nullement au bout des choses en la matière, c’est-à-dire au dépôt du Projet de Loi de finances au Parlement, comme on le constate en clair aujourd’hui puisque le Parlement a été atrophié et rendu caduc faute d’élections. La règle cardinale : l’urgence. Ce prétexte est utilisé systématiquement afin que les décisions soient prises « san gade dèyè » –tête droite– dans la tradition autoritariste d’un « système kleptocratique » de gouvernance de l’État. De cette manière, les montants alloués par le gouvernement dans le « budget » publié dans Le Moniteur sont arbitraires et ne font l'objet d’aucun débat au Parlement (même quand il existe) pour établir leur justification. D’ailleurs, le « budget » est révisé six mois plus tard selon la volonté du « Roi-président », qui fait/défait et redistribue les réallocations à sa guise et selon la priorité accordée au clan politique le plus « performant » du cartel politico-mafieux du PHTK. Les projets ne sont pas audités de manière indépendante et, quand il y a exception, les résultats ne sont pas publiés. La transparence n’existe pas. Le blackout règne et va de pair avec la « sous culture de l’omertà ». Sur ce registre, il a été impossible de retracer les audits des projets qui, en principe, devaient être réalisés conjointement par le ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif et le ministère du Plan et de la coopération externe. Même avec le financement international, les clauses des accords de financement ne sont pas respectées et les bailleurs sont souvent obligées de recourir aux ONG pour l’exécution des projets. Également, le gouvernement fait d’incessantes modifications des programmes pour lesquels les prêts ont été contractés. Lorsque l’État contracte des emprunts, ce sont des entreprises essentiellement privées qui assurent la mise en œuvre, tant au niveau de la livraison des services que de celui du financement des achats. Le financement de l'éducation qui devrait être la responsabilité première de l’État haïtien --conformément à l’article 32 de la Constitution de 1987--, relève à 80% du secteur privé. Cette absence du secteur public nuit au bien-être de la population surtout en milieu rural où est concentrée 70% de la demande en éducation. L’État ne répond pas aux besoins réels de l’éducation en milieu rural même quand il s’agit d’un programme sectoriel de services éducatifs tel que l’octroi de bourses d’études : le secteur public est incapable de le gérer et doit recourir au secteur privé. Selon la Banque mondiale, seulement 15% des professeurs des écoles primaires sont qualifiés (voir le document de la Banque mondiale : « Haiti – Meeting teacher needs for EFA (Education for All) », Report no AB3402, 2008, p. 3.) Les élèves continuent leurs études secondaires avec ces lacunes et cela explique en grande partie le faible niveau des résultats obtenus lors des examens du baccalauréat. Du « Budget » au « Produit intérieur brut » (PIB) Se référer au « budget » uniquement ne permet pas de cerner avec tant soit peu de précision le financement de l’éducation. En effet, on observe de sensibles différences entre le budget original, le budget révisé et le budget exécuté. L’analyse des dépenses publiques en termes de PIB est préférable à celle en termes de budget qui sous-évalue les dépenses publiques car il ne prend pas en compte les interventions des autres bailleurs dans le secteur. Les montants inscrits dans le budget ne représentent en moyenne qu’un quart de ce qui est décaissé par le Trésor. Les dépenses publiques d'éducation en pourcentage du PIB correspondent aux dépenses publiques totales (courantes et en capital) pour l'éducation exprimées en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) au cours d'une année donnée. Les dépenses publiques consacrées à l'éducation comprennent les dépenses publiques consacrées aux établissements d'enseignement (publics et privés), à l'administration de l'éducation et aux transferts/subventions pour les entités privées (étudiants/ménages et autres entités privées). On ne saurait sous-estimer la répression des tonton makout et le chômage des enseignants dans l’analyse de la crise au sein du secteur de l’éducation. Ce facteur interne a été exploité par la communauté internationale à travers l’UNESCO qui a procédé au recrutement de milliers de professeurs vers l’Afrique au début des années 60, comme nous l’avons plus haut mentionné dans le déroulé de cet article. L’économiste suédois Mats Lundahl a bien identifié ce moment crucial de l’hémorragie des cadres qualifiés en citant un rapport de 1966 du Comité interaméricain de l’Alliance pour le progrès (CIAP) qui dit : « Haïti a perdu ces dernières années plusieurs milliers d'enseignants du primaire et du secondaire. Des centaines d'entre eux sont désormais employés par des agences internationales et sont en poste dans plusieurs pays africains, dont environ 500 au Congo. Étant donné que ces personnes n'ont été remplacées ni par un redressement accéléré du système éducatif interne, ni par l'entrée de l'étranger d'un nombre significatif de personnes instruites correspondantes, la conclusion irréfutable est que la perte douloureuse de cet exode a considérablement réduit le nombre de personnes déjà pauvres, les normes d'éducation générale d'Haïti, et a en même temps réduit la capacité du système scolaire à répondre à court terme à l'augmentation des ressources purement financières » (voir Mats Lundahl : « Peasants and poverty : A study of Haiti », New-York, St. Martin’s Press, 1979, p. 474-475).
Cette dynamique de délocalisation du facteur humain s’est amplifiée avec la globalisation sauvage. Comme l’indique le programme Biden d’octroi de visa, les investissements consentis dans l’éducation servent au développement national plutôt qu’international. L’Institut haïtien de statistiques et d’informatique (IHSI) reconnait que « la forte émigration enregistrée en 2023 parmi les couches les plus jeunes de la population en âge de travailler peut se révéler néfaste pour l’économie à court, moyen et long terme. En effet, le départ massif, en un si court laps de temps de beaucoup de jeunes cadres universitaires et de professions manuelles en Amérique du Nord et ailleurs, constitue une hémorragie sans précédent, affectant outre mesure la quantité de main d’œuvre qualifiée disponible dans l’économie. Cet important exode, réalisée de manière précipitée et parfois sans aucune planification, peut entrainer des effets retardés sur l’économie haïtienne, particulièrement au moment d’une relance effective des activités où on aura besoin d’une masse critique de jeunes cadres universitaires et autres » (voir la publication de l’IHSI : « Les comptes économiques en 2023 », Port-au-Prince, décembre 2023, p. 6).
Les financiers soutiennent l'État comme la corde soutient le pendu
Bien avant que la « gang-grène » ne vienne corser le tout, le ministère de l’Éducation nationale a toujours servi de marchepied à la tyrannie. La politique financière du temps des macoutes consistait à ne pas payer enseignants et professeurs pendant quelques mois et à se servir des arriérés de salaire pour permettre au financier « marron » gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) de payer la dette externe (voir l’ECOSOF : « Panorama de l’économie haïtienne (exercice 1996-1997) », Port-au-Prince, décembre 1997, p. 202). Dans ces circonstances, il est difficile aux cadres du ministère de l’Éducation de se concentrer sur la planification, la réglementation et la supervision du secteur de l’éducation. De ce fait, la qualité des services éducatifs auxquels ont droit la grande majorité d’élèves issus de familles pauvres a été affectée négativement en dépit des efforts des parents. La pratique d’arriérés de salaires des employés du secteur public n’a pas été surmontée et dans certains cas, comme 2009, « quatre mille enseignants seraient concernés par les dettes remontant jusqu'à trois ans pour la plupart » (voir l’article « MENFP/arriérés de salaires », Le Nouvelliste, 21 Janvier 2009). Dix ans plus tard, en 2019, les arriérés de salaire dus aux directeurs d’écoles et instituteurs contractuels, aux enseignants et personnels de soutien des établissements scolaires du ministère de l’Éducation étaient de 800 millions de Gourdes (voir l’article « Haïti - Éducation : déjà 116 millions d’arriérés de salaires payés sur près de 800 millions », Haïti libre, 20 novembre 2019). Encore, en juillet 2023, le Fonds national de l’éducation (FNE) a payé des arriérés de plus de 3 milliards de Gourdes aux enseignants (voir l’article « Haïti - Diaspora : le FNE a payé plus de 3 milliards de Gourdes aux enseignants », Haïti Libre, 4 juillet 2023). On comprend donc pourquoi le secteur public, qui pour l’essentiel comblait les besoins de l’offre scolaire jusqu’en 1960, a vu une diminution du nombre d’écoles publiques pour atteindre 21% du parc scolaire en 1980 et 8% en 2003.
Le cloaque dans lequel baigne le facteur humain en Haïti n’a pas échappé aux bailleurs de fonds internationaux. Pour qu’on ne puisse pas les accuser d’être les complices de la « gang-grène » et pour garder un certain panache, ils soutiennent à visière levée que « La qualité de l'enseignement est déficiente dans la plupart des écoles privées et publiques en raison d'enseignants non qualifiés et non motivés, du manque de manuels scolaires, d'un développement non coordonné des programmes et du matériel pédagogique et de la médiocrité des installations. Les résultats d'un test administré en mars 1996 à un échantillon représentatif de 1 200 enseignants des écoles publiques et privées sont lamentables. Le test de langue française, conçu par une équipe d'experts du ministère de l'Éducation assistée d'un petit groupe de spécialistes du français, a révélé qu'un tiers des enseignants du primaire ne savaient pas classer les mots par ordre alphabétique. Quatre-vingts pour cent des enseignants ne savaient pas utiliser la forme passive en français. Seuls 41 des 1 200 enseignants (3,5 %) étaient capables d'effectuer les opérations arithmétiques de base du programme de quatrième année fondamentale. Avec des enseignants aussi peu qualifiés, il n'est guère surprenant que moins de 20 pour cent des candidats aient réussi l'examen du baccalauréat en juin 1996 » (voir Jamil Salmi : « Equity and Quality in Private Education. The Haitian Paradox », World Bank, May 1998, p. 11). [Traduction : RBO] Au creux de la tyrannie duvaliériste, la macoutisation de l’État, la mauvaise gestion et le financement anarchique du secteur de l’éducation ont contribué à l’émergence des écoles borlette qui fonctionnent sans autorisation et sans la moindre compétence des enseignants. On les appelle écoles borlette car les professeurs « marrons » qui s’y trouvent ont autant de chances d’apprendre quoi que ce soit aux élèves que ces derniers auraient gagné en jouant à la loterie de trois chiffres dénommée borlette. Ces fameuses écoles volent ainsi aux pauvres et aux classes moyennes l’argent dépensé, provenant souvent de la diaspora, pour offrir à leurs enfants le pain de l’instruction. En fait, les parents investissent plus de 61% dans le financement de l’éducation, les institutions internationales 16%, les ONG 16 % et les 7% qui restent sont assumés par l’État (voir encore Jamil Salmi : « Equity and Quality in Private Education. The Haitian Paradox », World Bank, May 1998, p. 16). Les écoles borlette qui siégeaient essentiellement en milieu rural au cours des années 60 ont émigré avec leurs clientèles en milieu urbain et continuent de fournir une éducation de mauvaise qualité. Au vu et au su de tous. Puisque ce sont pour l’essentiel des moun andeyò --des gens du dehors – qui fréquentent ces écoles, les élites ne s’en sont pas préoccupées. Comme l’a exposé le regretté Jean-Claude Bajeux, qui a dirigé avant son décès le Centre œcuménique des droits humains (CEDH), « nous sommes restés sourds au discours démocratique, nous avons failli dans l’obligation de mettre tous nos enfants à l’école, sans exception, et à tout prix » (Jean-Claude Bajeux, « Haïti : la refondation d’une nation », revue Rencontre, nos 24-25, Port-au-Prince, janvier 2012, p. 97). Les écoles borlette ont essaimé et conduit à la création d’écoles-fantômes qui, comme leur nom l’indique, n’existent pas du tout mais qui permettent à leurs promoteurs d’être financés par l’État sans donner aucun service éducatif. En 2013, selon l’Unité de lutte contre la corruption (l’ULCC), 766 écoles-fantômes ont été créées par des fraudeurs pour s’approprier des fonds étrangers d’un montant de 116 millions de Gourdes, soit 2,6 millions de dollars au taux de change de 43 gourdes à l’époque pour un dollar américain (voir l’article « Haïti-Économie : lutte contre la fraude, 116 millions de Gourdes récupérées », Haïti libre, 12 mars 2013). Le scandale provoqué a forcé le gouvernement à récupérer ces fonds qui avaient été déposés à la Banque nationale de crédit (BNC). Mais les fraudeurs ont bénéficié de l’impunité. Dans le cadre de la globalisation sauvage, les financiers « marrons » continuent d’appuyer l’État qui, à travers les kleptocrates du PHTK, s’oppose violemment aux aspirations générales de la population. Le vieil adage qui dit que « Les financiers soutiennent l'État comme la corde soutient le pendu » se confirme une fois de plus. Avec le soutien des financiers « marrons » déjà à la manœuvre durant la dictature de Papa Doc Duvalier, les « contrebandiers brasseurs d’affaires », notamment les « super ministres » jeanclaudistes, sont montés au créneau et, dans le domaine de l’éducation, ils se sont opposés au projet de réforme de l’éducation du ministre Bernard concernant le rôle et l’usage des deux langues de notre patrimoine linguistique historique dans l’enseignement (voir l’article de Jean-Claude Bajeux, « Haïti : la refondation d’une nation », revue Rencontre, nos 24-25, Port-au-Prince, janvier 2012, p. 97). Selon Jean-Claude Bajeux, les francophones ont appris à lire et écrire le créole en un tour de main tandis que les créolophones ont été privés de leur droit à l’acquisition du français langue seconde. Depuis lors, il s’est confirmé que la stratégie d’exclusion des masses populaires a été bien rodée et les résultats catastrophiques aux examens du baccalauréat des trente dernières années en témoignent. En ces temps de triomphe de l’intelligence artificielle et des progrès attestés de la didactique moderne, Haïti n’a vraiment pas besoin de financiers « marrons » et de professeurs « marrons » qui, au creux de la corruption du système éducatif national, contribuent au renforcement d’une École haïtienne de l’exclusion impactée par une avalanche de blocages sur mesure modélisés dans le but d’enseigner l’ignorance sous différentes formes. Il faut prendre toute la mesure que les trois millions d’élèves en cours de scolarisation en Haïti ont droit à une École de qualité, inclusive et citoyenne, respectueuse des droits linguistiques de tous les locuteurs. Pilier et vivier de l’avenir du pays, l’éducation n’est pas une marchandise à vendre au plus offrant et en toute impunité. Elle doit cesser d’être la « station de pompage » des revenus illicites des « contrebandiers brasseurs d’affaires » nationaux et internationaux : l’éducation est un droit explicitement consigné à l’article 32 de la Constitution de 1987.