Robert Berrouët-Oriol
Abonné·e de Mediapart

27 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 janv. 2022

Bilan de l'Académie du créole haïtien (2014-2022)

L’Académie du créole haïtien : autopsie d’un échec banalisé (2014 – 2022) : analyse critique basée sur des documents de référence.

Robert Berrouët-Oriol
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’Académie du créole haïtien : autopsie d’un échec banalisé (2014 – 2022)

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Montréal, le 18 janvier 2022

L’accession toute récente à la présidence de l’Académie du créole haïtien (Akademi kreyòl ayisyen, AKA) du pasteur-linguiste Rogeda Dorcé Dorcil ne semble pas annoncer la fin de ce qui est perçu par certains observateurs en Haïti comme étant une relative emprise du facteur magico-religieux au creux de cette microstructure auparavant dirigée par un pasteur protestant, Pauris Jean-Baptiste, puis par un évêque catholique, Monseigneur Pierre André Pierre. Le pasteur-linguiste Rogeda Dorcé Dorcil dirige une église évangélique, l’Église chrétienne de l'unité à Fort-Jacques/Fermathe et, à Pétion-Ville, un Institut de théologie évangélique. Présumé spécialiste en ethnolinguistique, on ne lui connaît toutefois aucune étude majeure sur le créole haïtien ces trente dernières années, aucun article scientifique sur le créole publié dans une revue de linguistique, aucun livre dédié à l’aménagement du créole dans le système éducatif national… 

L’arrivée d’un pasteur-linguiste à la présidence de l’Académie du créole haïtien, qui ne compte que quatre linguistes en son sein, est l’occasion d’actualiser le bilan de l’action de cette microstructure prématurément créée par la Loi du 7 avril 2014. L’idée d’actualiser le bilan de l’action de l’AKA procède, à l’aune du principe de la reddition des comptes dans l’Administration publique, du souci de soumettre à l’analyse critique toute entreprise en lien avec l’aménagement des deux langues de notre patrimoine linguistique historique, le créole et le français. Dans un pays où perdure encore le culte de l’entre-soi, le « kase fèy kouvri sa » et la banalisation de l’esprit critique, le libre exercice des bilans analytiques doit être maintenu, défendu et promu à contre-courant de la sous-culture de l’opacité et de l’impunité héritée de la dictature duvaliériste. C’est donc dans cette perspective que doit être étayée l’actualisation du bilan de l’Académie créole dont l’utilité, depuis fort longtemps, a été contestée par des linguistes haïtiens de premier plan.

L’opposition de linguistes haïtiens de premier plan à la création d’une « Académie haïtienne » chargée de « fixer la langue créole »

L’idée de la création d’une « Académie haïtienne » a été débattue par l’Assemblée constituante chargée de la rédaction de la Constitution haïtienne de 1987 sans faire appel à l’expertise connue de nos meilleurs linguistes de l’époque, en particulier les enseignants-chercheurs de la Faculté de linguistique appliquée Pierre Vernet et Pradel Pompilus. Alors même qu’elle a mené ses travaux de manière exemplaire et démocratique, il est attesté que cette Assemblée constituante, nourrie de la mythologie du « prestige » de l’Académie française (fondée en 1634 par le cardinal de Richelieu), avait fait sienne une conception à la fois naïve et utopique du rôle d’une Académie en Haïti. En consignant à l’article 213 de notre Charte fondamentale l’idée de la création d’une Académie –« Une Académie haïtienne est instituée en vue de fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux »--, l’Assemblée constituante de 1987 a sanctuarisé sa vision mythologique du rôle d’une Académie en Haïti sans tenir compte de l’opposition des linguistes haïtiens et, surtout, sans fournir un cadre juridique explicite d’aménagement linguistique découlant de la co-officialisation, à l’article 5 du texte constitutionnel, du créole et du français L’opposition de plusieurs linguistes haïtiens de premier plan à la création d’une « Académie haïtienne » chargée de « fixer la langue créole » s’est donc exprimée au fil des ans et à plusieurs reprises. Ainsi, en marge de la Journée internationale du créole, Le Nouvelliste de Port-au-Prince daté du 27 octobre 2004 consignait la position de Yves Dejean en ces termes : « Le linguiste Yves Dejean a abondé dans le même sens que [feu Pierre Vernet] le Doyen de la Faculté de linguistique appliquée (FLA). Nous n’avons pas besoin d’Académie de langue créole. Il faut financer les institutions sérieuses qui s’occupent de la langue créole ».

Dans un article très peu connu paru à Port-au-Prince dans Le Nouvelliste du 26 janvier 2005, « Créole, Constitution, Académie », Yves Dejean précise comme suit sa pensée au sujet de l’Académie créole : « L’exemple à ne pas suivre / Haïti n’a que faire de l’acquisition d’une « formidable machine à faire rêver » et d’un « symbole décoratif ». Dans le même article, il ajoute, au paragraphe « Mission impossible et absurde », que « L’article 213 de la Constitution de 1987 doit être aboli, parce qu’il assigne à une Académie créole, à créer de toute pièce, une tâche impossible et absurde, en s’inspirant d’un modèle archaïque, préscientifique, conçu près de 300 ans avant l’établissement d’une discipline scientifique nouvelle, la linguistique (…) On sait, à présent, qu’il est impossible de fixer une langue ; que les cinq à six mille langues connues constituent des systèmes d’une extrême complexité en dépendance de l’organisation même du cerveau humain et relèvent de principes universels communs propres à l’espèce ; que les changements dans la phonologie, la syntaxe, la morphologie, le vocabulaire ne sont pas à la merci des fantaisies et des diktats de quelques individus et d’organismes externes à la langue. » Au onzième paragraphe de son texte, « Non à l’article 213 », Yves Dejean écrit ceci : « Il faudra un amendement à la Constitution de 1987 pour supprimer l’article 213 qui voue le créole à une rigidité cadavérique et, donc, à la destruction et le remplacer par quelque chose d’utile au pays. Quoi par exemple ? Un service d’État doté de moyens financiers suffisants, afin de permettre à des chercheurs qualifiés de mener un programme de recherches, sans esprit normatif, sur tous les aspects du créole et aussi en relation avec son utilisation dans l’éducation, la communication, la diffusion et la vulgarisation des informations et de la science. »

Cette position de principe a été à nouveau signifiée par Yves Dejean en 2013 dans son livre-phare « Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba » (Éditions de l’Université d’État d’Haïti) : « Ayiti bezwen tout kalite bon liv an kreyòl, bon pwofesè pou gaye konesans lasyans an kreyòl, bon pwogram radyo ak televizyon an kreyòl. Li pa bezwen okenn Akademi kreyòl pou sèvi l dekorasyon » (op. cit. p. 316). Il y a lieu de rappeler que l’opposition des linguistes Pierre Vernet et Yves Dejean au projet d’une Académie créole a non seulement été ignorée, mais elle a également fait l’objet de frauduleuses tentatives de détournement et de récupération… Cela s’est vérifié en particulier en ce qui a trait à la pensée de Yves Dejean. Ainsi, dans l’article publié le 25 juillet 2011 sur AlterPresse par le « Comité d’initiative pour la mise en place de l’Académie haïtienne » et annonçant la tenue prochaine d’un « Colloque sur la mise en place d’une Académie du créole haïtien », l’on retrouve à son insu le nom d’Yves Dejean parmi les signataires supportant le projet de ce « Comité d’initiative » alors même que ses prises de position publiques étaient connues… Ces frauduleuses tentatives de détournement et de récupération de la pensée de Yves Dejean sur l’Académie créole se retrouvent également dans le texte « Ochan pou prof Yves Dejean », qui est une introduction écrite par Michel Degraff au motif de présenter l’article de Yves Dejean, « Réflexions sur un projet d’Académie du créole haïtien » paru dans la revue DO KRE I S. La version électronique de cet article ne précise pas sa datation, mais il est vraisemblable qu’il a été publié en 2013 puisque, au bas du texte figure la mention « Vèsyon orijinal atik sa a te pibliye an 2013 nan jounal Sargasso, nan nimewo « Language Policy and Language Right in the Caribbean (2011-12, II) ». Dans son introduction, Michel Degraff travestit la pensée de Yves Dejean et il laisse croire que celui-ci, dans l’article « Réflexions sur un projet d’Académie du créole haïtien », aurait apporté son plein soutien au projet de création de l’Akademi kreyòl. La fraude qu’accomplit ainsi Michel Degraff s’accompagne de la mise à l’écart volontaire et complète des écrits précédents de Yves Dejean, que nous venons de citer et qui sont de notoriété publique, textes dans lesquels il s’oppose ouvertement au projet de création de l’Académie créole. Michel Degraff a fait paraître son introduction manipulatrice en 2013, l’année même de la parution du livre-phare de Yves Dejean, « Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba », dans lequel celui-ci affirme explicitement que « Li [Haïti] pa bezwen okenn Akademi kreyòl pou sèvi l dekorasyon » (op. cit. p. 316). Objet de pressions et de sollicitations constantes, Yves Dejean, de guerre lasse et de santé fragile, clôt son article paru dans la revue DO KRE I S par une surprenante conclusion dont on ne sait d’ailleurs pas s’il en est vraiment l’auteur : « Un objectif de l’Académie du créole haïtien sera d’aider et de guider, mais aussi de critiquer des traducteurs, surtout pour des traductions visant les besoins de la majorité »… Par-delà le constat que le projet d’Académie créole n’a eu au départ et n’a encore de nos jours le soutien que de très peu de linguistes haïtiens, qu’est-ce qui caractérise son bilan ?  

Le véritable bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen (2014 – 2022), entre le rêve d’exister et l’allégorie d’un greffon avorté…

Au bilan des réalisations virtuelles de l’Akademi kreyòl ayisyen, il y a au départ des malentendus et une ample confusion sur la nature et la mission de cette microstructure. Natif de Port-Salut, Éric Sauray, politologue, docteur en droit public et avocat au barreau du Val d’Oise en France, est l’auteur de l’article « Observations critiques sur la proposition de loi relative à la création d’une Académie du créole haïtien » paru sur son blog le 12 octobre 2012. Dans ce texte à large spectre et d’une grande portée analytique, ce juriste identifie les malentendus et les lacunes juridiques de la « Pwopozisyon lwa pou kreyasyon akademi ayisyen an », « Proposition » rédigée uniquement en créole. Cette « Proposition de loi » avait auparavant été élaborée par le « Comité d’initiative » pour la création d’une Académie baptisée « Académie du créole haïtien ». L’argumentaire d’Éric Sauray met en lumière les lacunes et les malentendus suivants : (1) « Une carence de l’État ne saurait justifier une initiative privée très peu modeste » ; (2) « Une proposition de loi ne peut être faite que par des parlementaires » ; (3) « La proposition est teintée de discrimination » ; (4) « Le comité d’initiative ne peut pas choisir les académiciens » ; (5) « L’Académie n’a pas d’ultimatum à fixer à l’État » ; (6) « La proposition de loi devrait être revue par des juristes de qualité ».

L’article d’Éric Sauray exemplifie la grande confusion établie dès le départ quant au rôle et au mandat de l’Académie créole, et cette grande confusion explique en partie le bilan quasi nul de cette microstructure qui, entre 2014 et 2022, n’a eu aucun véritable impact dans la société haïtienne et n’a mené aucune action mesurable et durable d’aménagement du créole dans l’espace public et/ou dans le système éducatif haïtien. Comme nous l’avons analysé dans notre article paru le 5 avril 2019 dans Le National, « Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible », les termes mêmes de la mission de l’AKA, tels qu’ils figurent dans la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » (Le Moniteur, 7 avril 2014), définissent son statut : il s’agit d’une instance « déclarative » destinée à formuler des « propositions » et des « recommandations » sans pouvoir légal contraignant. Ainsi, il s’agit de « faire tout le nécessaire », de « faire en sorte », de « soumettre des propositions ». Instance « déclarative » qui par nature ne peut faire que des « propositions » et des « recommandations », l’Académie du créole haïtien n’est pas une institution d’aménagement linguistique issue d’un énoncé de politique linguistique de l’État ciblant nos deux langues officielles, le créole et le français. À l’aune d’un bilan objectif de l’action menée par l’AKA depuis sa création, il est essentiel de savoir que la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an », consignée dans Le Moniteur du 7 avril 2014, est une loi déclarative, uniquement, qui n’accorde aucun pouvoir juridique d’aménagement linguistique à l’Académie créole (voir, là-dessus, notre article « Pour une académie créole régie par une loi fondatrice d’aménagement linguistique », 26 novembre 2014).

Les juristes et constitutionnalistes haïtiens, qui peuvent, s’ils le jugent nécessaire, faire appel à l’expertise de l’Académie internationale de droit linguistique ou à toute autre instance possédant un savoir-faire en droit constitutionnel, auront à étudier de près la problématique de l’éventuelle inconstitutionnalité de l’Académie créole. Il apparaît en effet que la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an », publiée dans Le Moniteur du 7 avril 2014, contrevient aux articles 5 et 40 de la Constitution de 1987 car elle n’a été votée qu’en créole. La traduction française subséquente de cette « Lwa » n’ayant pas été votée en même temps que l’original rédigé en créole, elle n’a pas reçu la sanction parlementaire et peut être considérée comme nulle et non avenue. L’éventuelle inconstitutionnalité de l’Académie créole, qui en ferait de fait une structure illégale et fonctionnant en dehors des prescrits constitutionnels, se complexifie à l’éclairage des contradictions contenues dans la « Lwa » du 7 avril 2014 : l’article 11-e stipule en effet que l’AKA « Travay pou enstitisyon leta yo aplike Konstitisyon an nan piblikasyon tout dokiman ofisyèl yo nan lang kreyòl », mais elle se place elle-même en contravention avec les articles 5 et 40 de la Constitution de 1987 en ne publiant ses textes qu’en créole à l’exclusion du français alors qu’Haïti dispose de deux langues co-offficielles. Pire : cet article 11-e de la « Lwa » du 7 avril 2014 est un appel explicite que fait l’Académie créole aux institutions de l’État à violer l’article 40 de la Constitution de 1987 qui institue l’obligation faite à l’État de publier tous ses documents officiels dans les deux langues officielles d’Haïti. En toute logique, l’on peut, à ce chapitre également, contester les prétentions de l’AKA à « défendre » les droits linguistiques des Haïtiens alors que, en amont, elle viole et appelle à violer l’article 40 de la Constitution de 1987… 

De manière objective, c’est précisément dans les termes mêmes d’une contradiction de fait que résident les fondements de la quasi nullité de l’action de l’Académie créole dans la société haïtienne : être une microstructure juridiquement définie comme une instance déclarative, qui ne dispose que d’un mandat déclaratif et, en même temps --« en vue de fixer la langue créole » (article 213 de la Constitution de 1987)--, vouloir poser des actions exécutives comme si l’AKA était une instance exécutive d’aménagement linguistique. De la sorte, l’Académie créole, de 2014 à 2022, a fonctionné sur le mode d’un petit lobby politico-linguistique, d’un microgroupe de pression quasi-privé dont l’action n’émane pas de l’État et n’est pas assumée par l’État. L’AKA se perçoit et se vit comme une institution d’État, mais par ses « recommandations » et ses « avis » déclaratifs, elle s’adresse –de l’extérieur du périmètre de l’État--, à un État qui lui fait la sourde oreille car il n’est pas contraint par la loi d’appliquer les « recommandations » et les « avis » qui lui sont adressés par l’AKA. Sur le plan juridique, les « recommandations » et les « avis » de l’Académie créole n’ont donc aucun pouvoir contraignant pour l’État. Cela se donne à voir, en termes de bilan, par l’analyse objective de l’action de l’Académie créole dans l’espace public et dans le système éducatif national.

 L’Académie créole dans l’espace public

Dans l’espace public, l’Académie créole s’est donné pour mission, selon la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » (7 avril 2014), de faire respecter les « droits linguistiques » des locuteurs haïtiens. Il en est ainsi de l’article 4 : « Li la pou garanti dwa lengwistik tout Ayisyen sou tout sa ki konsène lang kreyòl la ». Alors même que nulle part dans la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an », les « droits linguistiques » ne sont définis, l’article 6-c de cette loi dispose que l’AKA « Pran tout dispozisyon pou ede popilasyon ayisyen an jwenn tout sèvis li bezwen nan lang kreyòl la ».

De manière liée, l’article 11-e stipule que l’AKA « Travay pou enstitisyon leta yo aplike Konstitisyon an nan piblikasyon tout dokiman ofisyèl yo nan lang kreyòl ». On l’aura noté, « Travay pou », « Faire en sorte que » : la régression obligataire est patente et elle tient à la nature uniquement déclarative de l’Académie créole qui se cantonne à des vœux là où le texte constitutionnel parle d’obligation de l’État à l’article 40. Autrement dit, l’AKA est dans l’impossibilité de promouvoir un processus de « légifération » afin de faire appliquer l’article 40 de la Constitution de 1987 qui, elle, en dehors de la sphère déclarative dans laquelle se cantonne l’AKA, pose une obligation explicite : « Obligation est faite à l'État de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions, à tout ce qui touche la vie nationale (…) ».

En termes de bilan pour la période 2014 – 2022, l’Académie créole affiche des résultats quasi nuls puisqu’elle n’a pris aucune mesure (elle n’en a pas juridiquement le pouvoir), elle n’a mis en œuvre aucun programme connu visant « à garantir les droits linguistiques sur toutes les questions touchant la langue créole haïtienne » (article 4 de la « Lwa » de l’AKA). Il en est de même en ce qui a trait à l’application de l’article 11-e de la « Lwa » de l’AKA relatif à la diffusion de tous les documents de l’État dans l’une des deux langues officielles du pays conformément à une interprétation amputée de l’article 40 de la Constitution de 1987. Ce sont là deux échecs majeurs de l’Académie créole que ne parviennent pas à éluder ni à masquer les mini-actions rituelles de l’AKA-lobby politique, entre autres la célébration de la Journée internationale de la langue créole. Au plan institutionnel, ces deux échecs majeurs s’expriment notamment dans la réalité que les locuteurs haïtiens n’ont toujours pas droit à des services gouvernementaux en langue créole. C’est le cas par exemple des tribunaux, à tous les niveaux à travers le pays, qui instruisent leurs dossiers en français, en ayant recours à des textes de loi rédigés uniquement en français, et qui rendent des décisions légales consignées dans des documents rédigés uniquement en français. C’est également le cas de la totalité de l’Administration publique haïtienne qui, sauf de rares exceptions (un avis d’une direction, une note de presse…), produit la quasi-totalité de ses documents en français. Dans cette dynamique de l’usage dominant du français couplé à la minorisation institutionnelle du créole, le Rectorat de l’Université d’État d’Haïti, fer de lance du processus de création de l’Académie créole et membre de l’AKA, continue de produire et de diffuser la quasi-totalité de ses documents administratifs uniquement en français et, à notre connaissance, aucun diplôme émis par l’Université d’État d’Haïti n’est rédigé en créole, l’une de nos deux langues officielles. Il est d’ailleurs fort révélateur que, dans le bilan consigné sur le site officiel de l’Académie créole, au chapitre « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 », aucune mention n’est faite des réalisations visant « à garantir les droits linguistiques sur toutes les questions touchant la langue créole haïtienne » (article 4 de la « Lwa » de l’AKA). Aucune mention n’est faite non plus des réalisations relatives à l’application de l’article 11-e de la « Lwa » de l’AKA en ce qui a trait à l’obligation de la diffusion de tous les documents de l’État dans l’une des deux langues officielles du pays selon une vision amputée de l’article 40 de la Constitution de 1987. S’il est vrai que le « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 » consigné sur le site officiel de l’AKA mentionne une abondante pluie de « réalisations » du type « Caravane de l’AKA », « campagnes de sensibilisation », « conférences débats » dans des institutions scolaires, « émissions radio-télé », il est avéré que ces « réalisations » n’ont à aucun moment permis d’atteindre de manière mesurable et durable les objectifs ciblés par les articles 4 et 11-e de la « Lwa » de l’AKA.

L’Académie créole dans le système éducatif national

Dans l’espace public et dans le champ éducatif, les rectifications orthographiques proposées par l’Académie du créole haïtien le 1er juin 2017 ont été contestées à l’interne et à l’externe. Ainsi, dans un virulent réquisitoire paru sur le site Potomitan le 17 février 2018, « Lèt tou louvri pou akademisyen nan Akademi kreyòl ayisyen », le linguiste Michel Degraff, membre fondateur de l’AKA, s’insurge contre l’« entèdiksyon kont fòm kout nan premye vèsyon bilten Aka (oktòb 2016) selon desizyon inilateral pastè Pauris Jean-Baptiste (prezidan AKA) ». Auteur de deux lettres ouvertes à l’Académie créole, Michel Degraff a été dans un premier temps « suspendu » et par la suite brutalement (« macoutiquement ») exclu de l’AKA. En dehors de l’Académie créole, le linguiste « Lemète Zéphyr dénonce les lacunes de la résolution de l’Aka sur l’orthographe du créole » (Montray kreyòl, 19 juin 2017), tandis que le linguiste Renauld Govain analyse la position officielle de l’AKA dans son texte « Konprann ‘’Premye rezolisyon sou òtograf lang kreyòl ayisyen’’ an » (AlterPresse, 28 juin 2017). Il éclaire cette « Première résolution », précisant, entre autres, que l’Académie créole confond orthographe, alphabet et graphie : « Rezolisyon an manke jistès nan chwa tèminolojik li yo. Sanble li konfonn òtograf, alfabè, grafi yon pa, epi yon lòt pa, li konpòte tèt li tankou yon trete òtograf, jan nou kapab verifye sa nan dispozisyon 2, 4, 5, 8, 9. » Pour sa part, Christophe Charles, poète, éditeur et enseignant, membre de l’Académie créole, prend le contre-pied de la position officielle de l’AKA sur la graphie du créole dans un texte publié dans Le Nouvelliste du 26 octobre 2020, « Propositions pour améliorer la graphie du créole haïtien ». Au bilan de l’action de l’Académie créole destinée à « fixer » l’orthographe du créole, l’échec est là aussi de notoriété publique mais l’on ne retrouve nulle trace d’une analyse critique de cet échec sur le site officiel de l’AKA, en particulier dans le « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 » mis en ligne par l’AKA lobby politico-linguistique…

De manière plus essentielle –hormis les scandales de corruption et de népotisme ayant fleuri dans la gestion administrative de l’AKA et qui ont été amplement documentés par Michel Degraff--, c’est à travers de « grands accords stratégiques » conclus entre l’Académie créole et le ministère de l’Éducation nationale que l’échec de l’AKA est le plus évident. Diverses sources documentaires (Unicef, Unesco…) estiment de 3 à 4 millions d’élèves le nombre d’apprenants évoluant dans le système éducatif national : ce terrain représente donc tout « naturellement » un champ à investir pour une Académie qui, quoique dénuée d’un quelconque mandat exécutif, entend intervenir pour y… aménager le créole. C’est le sens de l’« Accord du 8 juillet 2015 » signé entre l’AKA et le ministère de l’Éducation nationale.

L’objectif principal de cet accord est ainsi libellé : « Atik 1. Dokiman sa a se yon Pwotokòl akò ki angaje ministè Edikasyon nasyonal ak fòmasyon pwofesyonèl (MENFP)  ak Akademi kreyòl ayisyen an (AKA)  sou fason pou yo kalobore pou pèmèt lang kreyòl la sèvi nan tout nivo anndan sistèm edikatif ayisyen an ak nan administrasyon MENFP. » À bien comprendre cet objectif, on constate qu’il y a ici encore confusion entre la nature déclarative de l’Académie et ses prétentions exécutives : il s’agit de « permettre » l’utilisation de la langue créole à tous les niveaux du système éducatif et dans l’administration du ministère de l’Éducation –et non pas de rendre son usage obligatoire et d’encadrer pareil usage au plan didactique et juridique. La mesure annoncée n’est nullement contraignante ni mesurable, aucun règlement d’application n’ayant prévu les mécanismes de sa mise en œuvre pour laquelle d’ailleurs l’Académie créole n’a aucune ressource professionnelle permanente et de haute qualité, aucune infrastructure logistique destinée à en asseoir la mise en oeuvre et à en mesurer l’effectivité. Manifestement il s’est agi d’un accord cosmétique qui n’a produit aucun résultat mesurable, ce qui a donné lieu un an plus tard à la foudre colérique de l’Académie créole : « Leurs flèches se sont aussi dirigées contre le ministère de l’Éducation nationale. Le problème linguistique en milieu scolaire, en abordant ce point avec un peu d’énervement, les académiciens estiment que le ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP) méprise et néglige l’apprentissage dans la langue créole. Pour eux, le MENFP devrait prendre des mesures adéquates pour que l’apprentissage soit effectif dans la langue maternelle. » (« L’Académie du créole haïtien réclame le support de l’État », Le Nouvelliste, 1er mars 2018.) Il faut surtout retenir, en termes de bilan de l’action de l’AKA, que celle-ci entendait agir, avec l’Accord du 8 juillet 2015, au titre d’une institution d’aménagement linguistique –ce qui n’est nullement prévu dans la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » du 7 avril 2014. La confusion des genres –et surtout de mandat— est ici de première évidence : l’Accord du 8 juillet 2015 entre l’AKA et le ministère de l’Éducation a été l’occasion pour l’Académie créole de se draper de certaines attributions d’aménagement linguistique alors même que la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » ne le lui permet pas (voir, là-dessus, notre texte du 15 juillet 2015, « Accord du 8 juillet 2015 – Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale » ; voir aussi notre article « Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible », Le National, 5 avril 2019). Encore une fois, le « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 » consigné sur le site officiel de l’AKA ne présente aucune évaluation analytique d’un si « grand accord stratégique » dont l’échec n’a pu qu’accentuer la solitude et l’inutilité d’une Académie absente du débat d’idées et isolée à l’échelle nationale. La vaine et volontariste prétention de l’AKA quant à son présumé leadership, quant à son rôle-phare de « référence » nationale n'a à aucun moment été démontrée alors même que, à l’article 5 de sa charte constitutive, il est stipulé que « Akademi Kreyòl Ayisyen an se referans pou lang kreyòl la nan peyi dAyiti, kit nan pale, kit nan ekri, nan enstitisyon leta kou prive ». Dans les domaines linguistique, didactique et pédagogique, l’Académie créole n’a produit aucun document scientifique connu du public et qui pourrait justifier sa prétention à un quelconque rôle-phare de « référence » nationale. 

En résumé, le bilan analytique de l’action de l’Académie créole (2014 – 2022) est fort instructif. Il atteste l’existence d’une béante contradiction entre les termes de la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » (Le Moniteur, 7 avril 2014) et l’ensemble des initiatives prises par l’AKA qui, en dehors de son mandat légal déclaratif, a en vain tenté d’agir à titre d’une instance exécutive d’aménagement linguistique. L’« Accord du 8 juillet 2015 » signé entre l’AKA et le ministère de l’Éducation nationale, qui n’a produit aucun résultat mesurable, n’a pas donné lieu à l’élaboration d’une politique linguistique éducative, et l’usage normalisé et encadré du créole langue maternelle dans l’apprentissage scolaire demeure encore peu répandu dans le système éducatif national (voir notre article « De l’usage du créole dans l’apprentissage scolaire en Haïti : qu’en savons-nous vraiment ? », Le National, 11 novembre 2021). Le « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 » expose la création d’un « Espas refleksyon akademisyen sou dokiman « Plan décennal d’Eéducation et de formation 2017-2027 », ki te fèt jou ki te 25 me 2017 », et il annonce l’existence d’un « Dokiman « Pozisyon AKA sou Plan desenal edikasyon 2-17-2029 la sa a nan bibliyotèk AKA ak sou sit wèb AKA ». Ce document n’a pas pu être consulté parce que le titre annoncé n’est pas interrogeable sur le site officiel de l’Académie créole. Toujours au chapitre du « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019, l’Aka annonce, en page d’accueil de son site, être à l’étape de la « Preparasyon zouti referans tankou gramè, diksyonè jeneral, diksyonè jiridik ». Volontariste et lunaire, cette annonce n’a pu, sur le site de l’AKA, être validée en termes de bilan d’une action mesurable et l’on est en droit de se poser une incontournable question : une microstructure telle que l’Académie créole, dépourvue d’expertise connue en lexicographie, en didactique des langues, en dictionnairique et en terminologie juridique, est-elle en mesure de s’engager dans de si vastes chantiers et de produire des « outils de référence » alors même que sa Directrice scientifique a.i. et ses rares linguistes bénévoles n’ont aucune compétence connue dans l’un de ces champs et n’ont publié aucune étude, aucun livre dans ces domaines de haute spécialisation ? (Voir nos articles « Un « Plan décennal d’éducation et de formation 2018 – 2028 » en Haïti dénué d’une véritable politique linguistique éducative » (Le National, 31 octobre 2018) ; « Dictionnaires et lexiques créoles : faut-il les élaborer de manière dilettante ou selon des critères scientifiques ? » (Le National, 28 juillet 2020) ; « Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique » (Le National, 14 décembre 2021).

Par ailleurs, dans le contexte où le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste a annihilé puis confisqué le pouvoir législatif haïtien, l’action de l’Académie créole n’a pas été soumise à la sanction législative, de sorte que l’AKA n’a de compte à rendre à personne… N’étant pas issue d’un énoncé de politique linguistique d’État conforme à l’article 5 de la Constitution de 1987 et n’ayant de compte à rendre à personne, l’Académie créole va-t-elle être bientôt « récompensée », déclarée « d’utilité publique » par l’onction sacramentelle du PHTK néo-duvaliériste ? Ou bien va-t-elle gratifier les locuteurs haïtiens de « Décrétales » ou de « Bulles » pontificales destinées à rendre sa parole « infaillible » à défaut d’être fondée sur les sciences du langage ? L’avenir le dira…

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
À LR, des alertes jamais vraiment prises au sérieux
L’affaire Damien Abad concerne d’abord la majorité d’Emmanuel Macron qui l’a promu ministre. Mais elle interpelle aussi son ancien parti, Les Républicains, alors que plusieurs élus affirment avoir été alertés de longue date.
par Lénaïg Bredoux et Ilyes Ramdani
Journal — Politique
Le « parachutage », révélateur des dilemmes de la représentation
Les élections législatives fourmillent de cas de « parachutages ». Volontiers dénoncés, sont-ils si choquants ? La pratique, parfois assumée, n’a pas toujours été mal vue par le passé. Si elle reste sulfureuse, c’est à cause des failles de la représentation dont elle est le symptôme. 
par Fabien Escalona et Ilyes Ramdani
Journal — International
Au Pakistan, la température frôle les 50 °C et accable les plus pauvres
Classé en 8e position parmi les pays les plus à risques face au changement climatique, le Pakistan vient de subir une vague de chaleur quasi inédite. D’Islamabad à Karachi, des millions de personnes ont fait leur possible pour assurer le quotidien dans des conditions extrêmement difficiles.
par Marc Tamat
Journal — Écologie
Planification écologique : un gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
L’Âge de pierre, de terre ou de raison ?
Le monde du BTP doit se réinventer d’urgence. Les récents événements internationaux ont révélé une nouvelle fois son inadaptation face aux crises de l’énergie et des matières premières. Construire avec des matériaux locaux et peu énergivores devient une évidence de plus en plus difficile à ignorer pour ce secteur si peu enclin au changement.
par Les Grands Moyens
Billet de blog
Raphaël Boutin Kuhlmann : « Les coopératives locales portent l'intérêt général »
Parti s’installer dans la Drôme en 2016, où il a fondé la coopérative foncière « Villages Vivants », Raphaël Boutin Kuhlmann est devenu une figure des nouvelles manières de faire territoire. Dans cet entretien, il revient sur la nécessité de penser autrement l’intérêt général et sur les espoirs qu’il place, face aux crises contemporaines, dans l’innovation et le lien dans les villages.
par Archipel des Alizées
Billet de blog
L'espace public, un concept « vide » ?
Comme le souligne Thierry Paquot dès l’introduction de son ouvrage, « l’espace public est un singulier dont le pluriel – les espaces publics – ne lui correspond pas. » Alors que le premier désigne grossièrement la scène du débat politique, les seconds renvoient à une multiplicité de lieux (rues, places, jardins, etc.) accessibles à tous et la plupart du temps relevant d’une propriété collective.
par Samuel PELRAS
Billet de blog
Habiter
Les humains ne sont pas les seuls à « habiter » : pour les animaux aussi, c'est une préoccupation. Sous la pression économique, les humains n'abandonneraient-ils pas la nécessité d'«habiter » pour se résigner à « loger » ?
par Virginie Lou-Nony