Xyloglossie (suite n° 5)
Le personnage d'Alexandre Benalla commence ainsi à prendre une physionomie et un rôle différents qui expliquent bon nombre de détails dont l'étrangeté a attiré l'attention (port d'arme, luxueuse voiture de fonction ou de service, logement officiel, grade de lieutenant-colonel dans la réserve opérationnelle de gendarmerie, tardive, étrange et vaine perquisition de son domicile, etc...). Tout cela était porté en compte de sa relation amicale avec le couple présidentiel (vacances, sorties et séjour de ski communs, le "Cosette d'Évreux" ayant par nature tous les talents, y compris celui de skieur), relation dont il jouait partout et toujours, souvent même jusqu'à l'arrogance.
Ainsi a-t-on vu (ou cru voir) un « major de police » trembler devant Alexandre Bnenalla et redouter de lui faire la plus légère observation quels que soient ses comportements ! (NDLR : Le corps d’encadrement et d’application de la police nationale est constitué de quatre grades : gardien de la paix , brigadier, brigadier-chef et « major » . Le salaire mensuel d'un major de police est supérieur à 2700 euros par mois).
On en vient, dans ce contexte, à oublier un détail essentiel : A.Bentalla siégeait, aussi et surtout dans un mystérieux "groupe de travail", destiné à créer un nouveau service de protection du Président qui lui soit aussi propre, spécifique et aussi totalement dévoué que l'avait été naguère à F. Mitterrand le GSPR de Christian Prouteau. C'est ce qu'a parfaitement perçu et exposé Pierre Sassier dans son blog de Mediapart ( 28 juillet 2018) sous le titre « Affaire Benalla : le retour des barbouzes ? ».
Le problème y est d'emblée posé : « On aurait tort de voir dans le cas Benalla une simple affaire d'apprenti barbouze qui a voulu jouer les Rambo. Derrière cette affaire se cache une remise en question des fondamentaux de notre liberté, voulue par le Président et entérinée par la majorité parlementaire.[...]. Contrairement à ce que déclare le Premier Ministre qui a tout intérêt à minimiser l'affaire, il s'agit bien d'une affaire d'Etat qui concerne nos libertés : va-t-on assister à une répression des manifestations, voire - pourquoi pas - à des attaques contre le droit de grève pourtant prévu par la Constitution ? Va-t-on retourner aux pires moments de la guerre d'Algérie ? Les velléités macroniennes de monarchie absolue, même républicaine et soi-disant démocratique, peuvent le laisser craindre.
Au cours de l'enquête parlementaire, le ministre de l'Intérieur reconnaît qu'il savait tout de l'affaire Benalla depuis le 2 mai, mais se défausse sur l’Élysée, en disant avoir informé le chef de cabinet du Président de la République : il revenait à la hiérarchie d'Alexandre Benalla de « prendre toutes les mesures qui s’imposent sur le plan administratif comme sur le plan judiciaire ». Le préfet de police dit avoir découvert l'affaire avec les révélations du Monde. Aucun des deux n'a jugé utile de saisir la justice en application de l'article 40 du code de procédure pénale. Quand on demande au Préfet pourquoi il n'a pas saisi l'IGPN, il répond que Benalla n'étant pas policier, cette dernière est incompétente. Sans convaincre, car d'autres comparses, bel et bien policiers, eux, sont également impliqués dans l'affaire et le Préfet, à leur sujet, parle même d'un « copinage malsain » entre un collaborateur de l'Élysée et plusieurs fonctionnaires de police.
Dans un accès de lucidité autocritique, Macron dénonce "la République des fusibles". Malheureusement pour lui, les fusibles traditionnels se rebiffent, ne laissant pas au Président d'autre choix que d'assumer la responsabilité pleine et entière. Seulement voilà, il le fait avec un mois et demi de retard, alors qu'il était au courant depuis le début et a tenté d'étouffer l'affaire, en infligeant au coupable une sanction symbolique, qui serait passée inaperçue sans la vidéo accusatrice et l'enquête du Monde. Sanction qui, d'ailleurs, n'a pas été appliquée puisque, pendant la période de mise à pied, Benalla est apparu dans des réceptions officielles. On essaie de faire croire que l'Elysée n'a pas cherché à étouffer l'affaire ? Pourtant, s'ils avaient voulu le faire, les services de la Présidence ne s'y seraient pas pris autrement ! ».
Les remarques de Pierre Sassier sur le rôle, discret mais effectif, d'Alexandre Benalla sont désormais confirmées par le désopilant rapport de l'IGPN, et dont les conclusions sont données par BFM TV (« Affaire Benalla: l'IGPN rend ses conclusions » 27/07/2018).
La publication de ce rapport semble faire suite à l'audition de Marie-France Monéger-Guyomarc'h, directrice de l'IGPN, devant la Commission des lois, à l’Assemblée nationale le 24 juillet 2018. Le ministère de l’intérieur a en effet rendu public, le 27 juillet 2018, ce rapport de l'IGPN concernant « l’affaire Benalla », comme s’y était engagée, Marie-France Monéger-Guyomarc’h, lors de ses auditions devant les Commissions d’enquête parlementaires.
Ce rapport relève nombre de faits curieux ; il confirme qu'un des hauts gradés de la Préfecture de police n' a "pas évoqué "auprès de sa hiérarchie" la présence d'Alexandre Benalla, alors collaborateur de l'Elysée, comme "observateur" aux côtés des policiers le 1er mai 2018 à Paris. Toutefois, prudente, l'IGPN rappelle que "des évolutions sont possibles dans le cadre de l'enquête" judiciaire en cours. Certes !
Ce rapport de l'IGPN précise que c'est Alexandre Benalla lui-même qui a émis le souhait de participer à cette manifestation du 1er mai auprès de deux hauts gradés de la DOPC, Alain Gibelin et Laurent Simonin. Pour qu'il puisse assister à la manifestation en qualité d'"observateur", les deux hommes lui avaient indiqué qu'il lui faut obtenir une autorisation nécessaire auprès de la préfecture de police. Ce qu'il n'a pas jugé nécessaire de faire ! Le rapport, qui se veut formel, souligne donc les "failles" dans le contrôle des « autorisations »
C'est ainsi que 1er mai, sans qu'aucune demande ait été déposée, Vincent Crase et Alexandre Benalla sont Place de la Contrescarpe avec la police, encadrés par un "major" dans des conditions que nous avons déjà évoquées. Philippe Mizerski, le major chargé de cette mission auprès d'Alexandre Benalla le 1er mai, explique que "quand la situation dégénère, (il) n'ose pas intervenir". Le rapport précise même "Bien qu'embarrassé de la tournure que prenaient les choses, ce major ne concevait pas, compte tenu de son grade [ sic !!!!!! ], de faire la moindre observation à celui qui était à ses yeux un personnage de première importance." Laurent Simonin et deux autres hauts gradés de la préfecture de police de Paris ont été mis en examen, soupçonnés d'avoir transmis à Alexandre Benalla des images de vidéosurveillance de l'incident du 1er mai !
Matthieu Jublin (LCI, 26 juillet 2018) revient avec bon sens sur la question du « troisième homme » (les deux premiers étant naturellement Crase et Bellana) :
« Philippe Mizerski, qui a assisté aux violences sans réagir, et dont on ignore s'il a prévenu sa hiérarchie de ce qu'ont fait Crase et Benalla, sera-t-il à un moment donné auditionné par la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale, mise sur pied depuis le lundi 23 juillet ? En dépit de plusieurs demandes du groupe France insoumise, la question reste pour le moment sans réponse.
De son côté, Alexandre Benalla a cherché à l'absoudre pour son inactivité, ce jeudi au Monde : "Je me mets à sa place : c’est un major de police, il y a un collaborateur du Président de la République avec lui, il ne va pas l’attraper par le cou et le mettre par terre. Ce n’est pas lui qui est fautif. Ce qui a été sous-dimensionné [...] c’est le dispositif qui était censé encadrer un collaborateur du Président venant sur ce type d’événement." ».
(Demain ...suite et probable fin ... à moins que...)