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Billet de blog 3 juillet 2014

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Coupe de Paris du journalisme. Bouleau-Elkabbach : match nul.

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Hier, en ce temps de Coupe du monde, le foot faisant relâche, les retransmissions quotidiennes venues du Brésil ont été opportunément remplacées, sur TF1, par un match Gilles Bouleau-Jean-Pierre Elkabbach, qui, comme on pouvait le craindre a été parfaitement nul et sans le moindre intérêt. Ni l’un ni l’autre ne s’est risqué à adopter le nouveau style RMC où le Bourdin nouveau est arrivé ; dans la lutte farouche que se livrent entre elles les « radio bignoles », ce ne sont que les « Répondez Monsieur Machin ! La France veut savoir ! » dont les Guignols de l'Info se sont immédiatement emparés. Le principal intérêt, d’ailleurs dissimulé, est la nouvelle alliance TF-Europe(1), sans doute nouée dans le secret des banques, et qui semble devoir se prolonger.

Nous qui prenons en tout les Américains comme modèles, nous n'avons pas encore réussi à franchir la barrière du conformisme journalistique français qui n’existe pas chez eux ! Jamais la moindre question qui fâche (ce sont souvent les bonnes voire les seules !) ou simplement raisonnable dans l'interview parfaitement lisse d’un duo, qui s’est laissé submerger d’emblée par la logorrhée autoritaire de l’ex-président ; l’un comme autre est dressé à ne pas poser au président (même quand il ne l’est plus et qu’il a de bonnes chances de ne plus jamais l'être, ses amis y veillant) des questions qui ne sont pas de son goût ou qu’il écarte d’avance.

La principale innovation était du côté présidentiel car notre Nicolas avait, pour la première fois depuis bien longtemps, exposé son mâle visage à la lame du rasoir et offrait aux caméras une face parfaitement glabre, rompant ainsi avec la mode télévisuelle des binettes mal rasées. La cravate allait de nouveau de pair avec le rasoir, marquant décidément la rentrée. La seule innovation sensible dans son comportement (mais peut-être avait pris quelques calmants pour apaiser ses mouvements d’épaules) a été, vers la fin de l'entretien, la fatigue aidant, une série de contractions convulsives du visage qui marquaient à la fois l'impatience rentrée et le désir d’en finir avec une situation si contraignante pour un homme comme lui. Il a tout de même, en cours de route, réussi à faire péter une de ces désormais chères troisièmes personnes d’imparfaits du subjonctif qui lui semblent le signe ultime de la distinction langagière et dont il est devenu friand, sans doute sous l'inspiration de son maître Henri Gaino.

Je ne dirai rien des propos de Nicolas Sarkozy tant ils étaient prévisibles et convenus, au point que j'aurais pu faire à sa place cette interview. Je ferai simplement deux ou trois remarques que j’aurais faites si l'honneur avait été donné (mais j'en suis parfaitement indigne) de me permettre de m’entretenir avec notre ex-président.

Il s'est beaucoup plaint des juges et en particulier des « deux dames » (vulgarité méditée à classer parmi ses propos de même farine, souvent spontanés en revanche !) qui suite à son interrogatoire lui ont accordé, à deux heures du matin, un bref entretien pour lui signifier sa mise en examen. Monsieur Sarkozy s'est plaint d’une telle procédure ! Qu'aurait-il dit à ma place si, comme moi sous son règne, il avait été mis en examen sans avoir même jamais été entendu par un juge d’instruction (et moins encore par deux « dames » au cours d'un entretien nocturne,) et sans même savoir de quoi on l'accusait, sinon d'une vague diffamation qui ne s'étayait réellement sur aucun de ses propos et après toutes sortes de magouilles, de manipulations voire d'abus d'autorité au cours de la procédure ? Pour ce qui concerne, ne sachant même pas de quoi j'étais accusé, j'aurais été fort heureux de  savoir enfin ce qu'on me reprochait. Laissons mon cas puisque le satrape sarkozien qui m’accusait a été pour finir débouté, après le changement de régime !

La mode des éléments de langage étant ce qu’elle est, le discours devient d'une sinistre uniformité et on peut s'attendre, sans la moindre hésitation, à ce qui sera dit comme on peut prédire ce qui ne le sera pas.

J'observe (et je n'aurais pas manqué de faire observer à Monsieur Sarkozy) que le non-lieu de l’affaire Bettencourt était une mesure qui marquait une grande indulgence de la part de la justice. En effet, je me souviens fort bien que, dans ses premières déclarations officielles et « sous serment » j’imagine, Nicolas Sarkozy avait affirmé n'avoir rencontré qu'une seule fois Madame Bettencourt, alors que les photos prises lors de cette visite l’ont montré vêtu de plusieurs façons différentes. Comme il ne manque pas d'audace, il a dû prétendre être venu chez Madame Bettencourt, certes une seule fois, mais avec l'équipement d’un Fregoli pour distraire cette pauvre vieille dame par quelque transformisme vestimentaire. Toutefois, comme les photos étaient prises avant son entrée dans la résidence de Madame Bettencourt, cette explication a sans doute manqué de vraisemblance. Ce détail, qui me semble être au moins, un outrage à magistrat, a sans doute été oublié dans la suite de la procédure.

Un autre fait est cité partout : l'affaire du « mur des cons » et est désormais oublié aussi ! Notre duo de journalistes, qui n'a pas beaucoup de mémoire, a omis d’objecter à M. Sarkozy que ces photos ont été en quelque sorte « volées », puisqu'elles ont été prises en un lieu privé, au siège du syndicat où le journaliste et son photographe étaient venus pour tout autre chose, un entretien je crois. Non seulement ces photos ont donc été volées, mais il y a lieu de supposer qu'elles l’ont été avec préméditation.

Notre improbable couple de journalistes a donc oublié de poser ce genre de questions ou de faire ce type de remarques, ce qui est bien explicable après tout, au moins pour Monsieur Elkabbach, quasi octogénaire et blanchi sous le harnais. Aurais-je été à sa place que je me serais plaint de la prise de vue de cet entretien où son rôle a été manifestement minoré par rapport à celui de son collègue de TF1, sur lequel se sont bien plus attardés les caméras de la chaîne, même si ses propos n'étaient guère plus intéressants.

Tout le monde attendait avec impatience le moment où on finirait (comment l'éviter) par évoquer l'affaire Bigmalion dont on a pourtant quasi réussi à ne point parler. Là encore, nos deux journalistes ont touché le fond de la nullité ou le sommet de leur art de l’esquive en  ne posant aucune vraie question directe et en se laissant manipuler par les arguments et le jeu lamentables de Nicolas Sarkozy.

Il a allégué sans cesse, pour démontrer que tout était blanc-bleu dans ses comptes de campagne, la décision de la commission chargée de vérifier ses comptes qui, après vérification, l’avait condamné à payer 11 millions pour une simple et unique erreur matérielle de 400 000 €.

Le problème n'est pas là évidemment mais nul n’a rappelé que cette commission ne vérifie que l'exactitude des dépenses de campagne et cela sur la seule base des documents qu'on lui fournit. Si ces documents sont faux, ce qui est maintenant avéré de l'aveu même de ceux qui les ont établis, comment pourrait-elle procéder à de réelles et effectives vérifications ?

L'argument de Nicolas Sarkozy peut être ruiné en une phrase, mais aucun des deux journalistes n’a eu l'esprit et le courage de la prononcer.

Il en est de même aussi quand N. Sarkozy a rejeté sur la seule UMP la responsabilité de la dépense excessive (au moins une quarantaine de millions au lieu des 22 qu’autorisait l'État au candidat). Là aussi l'argument est évident puisque celui qui était en cause dans cette élection n’et nullement le parti qu'est UMP, mais le seul candidat qu'est Nicolas Sarkozy ! On nous a fait suffisamment pleurer sur son sort, quand il s'est agi pour lui de verser les onze millions (dont l'État lui-même, par le biais des contributions volontaires bénéficiant de déductions fiscales a payé ou paiera 6 millions !). On nous a assez seriné à ce moment-là et sur tous les tons que cette dette frappait personnellement Nicolas Sarkozy lui-même. Nos braves journalistes n'ont même pas eu  l'esprit de le lui rappeler quand il a rejeté tout rapport avec la fabrication des fausses factures ! « Bigmaquoi ? Comment dites-vous ? Ah Bigmalion ? Non je ne vois pas ! ».

Reste un dernier problème, qui n'a pas été évoqué et qui, je l'observe une fois de plus, n'est évoqué par personne : l'origine de la vingtaine de millions d'euros dont une partie a été détournée par le biais des fausses factures, une partie minime restant sans doute dans le dossier fourni à la commission de vérification des comptes de campagne, qui ne pouvait que se contenter de cette documentation falsifiée. Cela me paraît au minimum, de la part du candidat, seul en cause ici, un faux en écriture publique, non ?

Vingt ou trente millions d’euros ça ne se trouve quand même pas sous le pied d’un chameau !

Mais peut-on compter sur nos journalistes pour poser pas même des questions qui fâchent mais simplement des questions pertinentes et évidentes. Comme je crois l'avoir déjà écrit, en France, les journalistes ne sont assurément jamais aux ordres, puisqu'il n'y a même pas besoin de leur en donner !

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