Je vous avais promis hier un blog sur les escroqueries universitaires autour du titre de "professeur à la Sorbonne" (il figure dans mon livre de 2013 Université, l'impossible réforme : Edgar, Valérie, Geneviève et les autres (Paris , l'Harmattan, 2013, pp. 125-127). Chose promise, chose due.
« Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons des idées ». On connaît la formule ; tout nous disposait donc à nous entendre avec les émirs qui, eux, ont du pétrole mais pas d’idées !
En 1925, Victor Lustig tenta de vendre la Tour Eiffel, sans y parvenir d’ailleurs puisqu’il me semble bien l’avoir aperçue lors de mon dernier séjour à Paris. On a fait mieux depuis, puisque, au terme d’un accord signé en 2006, Jean-Robert Pitte, qui présidait alors l’Université Paris IV, a vendu la Sorbonne à Abou Dabi! Ah! Il est fort le bougre ! Bien plus que Victor Lustig ! Comme le dit un de mes amis, qui est dans les affaires, en forme de suprême éloge d'un de ses vendeurs : "Il vendrait dans un cimetière!". Pour moi, je préfère, dans ce même registre laudatif, la formule de ma grand-mère : "Il vendrait des guêtres à un serpent !".
Il faut ici quelques explications supplémentaires, car, à l’instar de la Tour Eiffel, mais rue des Ecoles, la bonne vieille Sorbonne est toujours en place, ce qui pourrait donner à penser que, tout comme Victor Lustig avec la Tour Eiffel, Jean-Robert Pitte a échoué dans son entreprise.
Que nenni puisque, non seulement la Sorbonne est bel et bien à Abou Dabi, mais les chaires parisiennes sont même désertées par des professeurs qui, au terme d’un confortable voyage en business class et d’un séjour de deux semainesen hôtel de luxe (tous frais payés) gagnent, en un petit demi mois d’enseignement, 7500 euros, donc bien plus qu’ils ne perçoivent à Paris pour un mois d’activité, cette rémunération s’ajoutant naturellement, à l’insu du fisc et sans la réduire, à celle qu’ils perçoivent en France et sans qu'ils aient besoin de rattraper les cours non donnés en France !
La chose mérite aussi quelques explications dont j’espère que nul ne songera à les porter ni à la connaissance de Monsieur Molinié qui est chargé de veiller à ce que les professeurs de Paris VI accomplissent l'intégralité de leur service ni à celle des émirs en cause qui pourraient mal prendre d’avoir été ainsi floués.
L’histoire doit être prise à son début, sous le règne de Chirac, peu familier des affaires universitaires et peu intéressé par elles. Le ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche était alors Gilles de Robien. Ce dernier était encore moins informé de ces affaires universitaires que le président lui-même, puisque le Comte Gilles de Robien, après des études secondaires laborieuses et une tentative, hélas avortée, de conquête d’une licence en droit, s’était orienté vers la fonction d’agent d’assurances. Il l’avait quittée ensuite pour la politique, où son physique avantageux lui avait permis, somme toute, une belle carrière.
C’est donc lui qui, en février 2006 a « parrainé » un accord de partenariat international pour l’implantation d’une annexe, privée, de la Sorbonne. Le ministre, dans son discours, ne manque pas d’évoquer, devant un parterre d’émirs ébahis et admiratifs, « notre vieille et belle Sorbonne [...] héritière d’une tradition d’excellence multiséculaire ». Fermez le ban !
Ce que s’était bien gardé de dire (car le pauvre Robien, lui, n’en sait sans doute rien) le fourbe conseiller qui lui a écrit le discours, c’est que l’on était en train de vendre du vent (ce qui n’est pas trop grave pour des hommes du désert !). En effet, en l’occurrence, on ne vendait que le NOM "Sorbonne", dont on garantit aux acheteurs (à un prix et à des conditions qui ne seront jamais connus car il y a là, de toute évidence, un secret de défense nationale) « l’exclusivité régionale de l’usage du nom « Sorbonne » pour le Proche et le Moyen-Orient » où l'on ne doit guère se le disputer.
Tu parles Gilles !
En effet, la dite Sorbonne n’existe plus, on l'a vu, depuis cinquante ans, suite à la Loi Edgar Faure. Non seulement, cette loi a supprimé la Sorbonne qui était l’université de Paris qu’on a alors saucissonnée en treize nouvelles tranches universitaires, bêtement et vulgairement numérotées de 1 à 13, du centre à la périphérie, (Paris 13 étant dans les betteraves de Villetaneuse, tandis que les premiers numéros se situaient dans le Quartier Latin), mais elle a même fait disparaître le noble titre de « professeur à la Sorbonne », convoité surtout en fait pour le supplément de traitement qui y était attaché et dont on voit certains filous universitaires se parer encore, cinquant après son abolition et alors qu’ils ne l’ont jamais eu, pour impressionner les gogos et faire grimper leurs émoluments, ce qui, on le voit, continue parfois de marcher !
Naturellement, comme la loi permettait aux universités de se donner un nom moins rébarbatif que Paris 10, Bordeaux 4 ou Lyon 3, toutes les universités du Quartier Latin ont voulu s’approprier le mot « Sorbonne ». Il a donc fallu à la fois arbitrer et trancher pour décider que Paris 1 serait « Paris-Panthéon-Sorbonne », Paris-3 « Paris- Sorbonne Nouvelle » et Paris 4 « Paris-Sorbonne ». Comment voulez-vous que de pauvres émirs s’y retrouvent au cul de leurs chameaux!
Il serait trop long de raconter toute l’histoire qui en vaut pourtant la peine et où subsistent d'ailleurs de larges zones d’ombre, ce qui est précieux dans des pays où elle est si rare.
Un seul détail, mais savoureux ; non seulement, Pitte a vendu aux émirs la jouissance d’un nom qui n’existe plus depuis longtemps, mais en outre il les a même roulés sur la marchandise. En effet, dans « la Sorbonne des sables », on enseigne le « droit et les sciences politiques » qui n’existent pas à Paris 4, son université, mais sont, en réalité, à Paris-Panthéon-Sorbonne (Paris 1) et à Paris 2. Pitte a donc vendu des enseignements qu'il n’avait pas et des diplômes que son université n’était pas habilitée à délivrer !
Il est fort ce Pitte et Victor Lustig avec sa Tour Eiffel n’était qu’un enfant de chœur. Pitte, lui, vendrait des guêtres et même des souliers à un serpent de cimetière!
Lors du conseil des ministres du 23 juin 2010, J.R. Pitte a été nommé « Délégué interministériel à l’orientation ». Excellent choix, car non seulement il est géographe, mais on a pu voir, par ce qui précède, que c’est un homme qui ne perd jamais le Nord !"
Avec le même héros, j'en ai aussi un autre de la même veine !