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Billet de blog 5 août 2014

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Université : Sorbonne et autonomie

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 Un vieux blog de plus pour éclairer les précédents et vu leur permanente actualité : 

Une révélation majeure :l'autonomie des universités (Blog du 5 juin 2007)

 Au milieu de l'année 2007 (dans mon blog du Nouvelobs.com, mon premier texte sur le sujet, daté du 5 juin 2007), il est amusant de constater que viennent sur le tapis politique français, au même moment et à la même initiative, mais sans qu'on songe jamais à les rapprocher, la « liquidation » de mai 68 » et une réforme visant à développer « l’autonomie des universités » qui serait le remède à tous leurs maux.

Laissons de côté le premier point dans son ensemble, car il y a là une auberge espagnole où chacun trouve naturellement ce qu’il y apporte ; on a même vu, le mardi 29 mai 2007, Jean-Michel Aphatie avancer, hardiment et sans rire, que Nicolas Sarkozy portait sur Mai 68 une main parricide, dans la mesure où sa famille personnelle était une famille recomposée! On aura décidément tout entendu !

On peut douter que la libération des mœurs ou la loi sur l’avortement soient des conséquences, immédiates et directes, du seul Mai 68. La loi Neuwirth, sur « la régulation des naissances » et la contraception, qui est une étape essentielle, date d'ailleurs de décembre 1967 ; ces évolutions ne sauraient donc être portées au seul crédit des événements du printemps de l’année suivante. En revanche, s’il est une loi qui en est un pur produit, c’est bien la loi Edgar Faure sur les universités qui met en place un système qui est, en gros, celui que nous connaissions encore avant la loi Pécresse, vu le peu de changements de fond apportés au système universitaire français entre 1968 et 2007.

Le paradoxe le plus frappant est que « l’autonomie », qu’on prétend instaurer aujourd’hui et dont on ferait mieux de célébrer le quarantième anniversaire, constitue en effet la maître-mot de cette loi de 1968, même si on l'a oublié.

Le terme est quasi obsessionnel dans l'ensemble de ce texte. L’autonomie y est partout, qu’elle soit « administrative » (Titre III), « pédagogique » (Titre IV) ou « financière » (Titre V). "Autonomie" est le PREMIER mot des trois principaux "Titres" de la loi de 1968, qu’on nomme en général "loi Edgar Faure" (Le mot « titre » est, bien entendu, à prendre ici au sens technique et désigne un ensemble d’articles dans le texte d’une loi).

La loi Edgar Faure est sans doute le plus pur produit de mai 68, dans la mesure où elle visait, surtout et d’abord, à casser le vieux système universitaire français, dont la référence suprême et ultime était l'antique Sorbonne, pour tenter d'instaurer une forme de démocratie universitaire. La limite essentielle de la réforme demeurait toutefois dans le fait que les universités dépendaient toujours, de façon quasi exclusive, du financement de l’Etat.

Le premier aspect fut plus facile à régler que le second.

Dans l’ordre symbolique, cette réforme mit d’abord fin au privilège de l’Université de Paris. Certains enseignants parisiens, de l’une ou l’autre des treize universités parisiennes actuelles (la quatorzième, souvent et  longtemps rêvée, peut-être par superstition après tout, vu le caractère maléfique attribué au nombre treize, ne vit jamais le jour), continuent, on le verra, à se présenter, toujours fallacieusement et souvent par pur mercantilisme, comme « Professeur à la Sorbonne », même s’ils ne l’ont jamais été vu la chronologie. En effet, ce titre n’existe plus depuis 1968 et moins encore la rémunération spéciale qui s’y attachait. Il n’y a plus de Sorbonne ; Paris-Sorbonne ou Sorbonne Nouvelle ne sont que des succédanés aussi nostalgiques qu'abusifs. En fait, ces universités ont pour seule authentique dénomination administrative, Paris 4 et Paris 3. Ce sont leurs nostalgiques Conseils qui ont adopté, comme ils en avaient le droit et comme l’ont fait aussi l’immense majorité des universités provinciales, des dénominations moins austères ou plus prestigieuses, à leurs yeux du moins, qu'un simple numéro.

Le vrai problème était (et demeure) celui du financement des universités ; il continuait (et continue) à dépendre quasi exclusivement de l’Etat, d’abord et surtout par la rémunération des personnels enseignants, techniques, administratifs ou de service. A titre indicatif, dans le prix de revient global d’une université (ne parlons pas du seul budget, car il n’incluait pas la rémunération des personnels statutaires, qui sont payés directement par l’Etat, hors budget), les traitements représentent, en gros, en moyenne et au minimum, les deux tiers. Ainsi, dans un budget « consolidé » de 150 millions d’euros, les salaires forment toujours au minimum 100 millions.

Cette masse est évidemment à la fois considérable  et incompressible. L’université, en outre, dans certaines limites, ne peut donc « agir » que sur moins de 50 millions d’euros ; ajoutons que, dans cette masse budgétaire elle-même, des dépenses incompressibles (entretien courant, fluides, chauffage, heures complémentaires, personnel contractuel recruté sur budget universitaire, etc.) tiennent une place très importante. Comparer le budget d’une université française avec, par exemple, celui d’une université américaine, privée et même publique (d'Etat), n’a donc guère de sens, si l’on ne prend pas en compte les énormes différences structurelles et même, on le verra, culturelles.

Globalement d’ailleurs, depuis la loi Edgar Faure, les rares aménagements qui ont été apportés sont, pour la plupart, allés dans le sens d’un très léger accroissement de l’autonomie budgétaire des établissements, mais, par la force des choses, dans des limites très modestes. On a ainsi pu plus facilement, dans certains cas, faire passer des crédits d’une ligne budgétaire à une autre (dans le cas des heures complémentaires par exemple), même si les contraintes restaient très pesantes. Le problème majeur demeure toutefois que, dans un budget universitaire, le pourcentage sur lequel peut s’exercer cette prétendue « autonomie » est très faible. L’université a une autonomie certes, mais elle n’a pas les moyens de l’exercer.

En feignant de parler d’autonomie des universités, n’est-ce pas en fait de privatisation qu’on veut parler, sans oser le dire, et sans qu'une telle évolution soit réellement possible ? La privatisation ne peut dès lors conduire qu'à la paupérisation globale et à des choix masqués, la prétendue autonomie servant en fait à couvrir un désengagement, politique, moral et financier, de l'Etat.

Un exemple significatif : la France peut-elle ou veut-elle continuer à offrir la quasi-gratuité des études supérieures, sans pratiquer une sélection à l’entrée des universités, comme cela se fait à peu près partout, et en laissant s’opérer une sélection cachée, tant par l’orientation aveugle vers des filières-poubelles que par l’échec massif dans les premières années ?

La première mesure à prendre, élémentaire et salutaire, ne serait-elle pas de supprimer le baccalauréat (qu’obtiennent entre 82 et 90% des candidats - selon le mode de calcul) ? Il coûte très cher, sans qu'on sache même exactement combien, car tout dépend de ce que l'on fait entrer dans le calcul de son prix de revient. Le coût de l'organisation seule est, selon le MEN en 2012, de 57 millions d'euros, mais on va parfois jusqu'à 300 millions d’euros par an, sans en rien savoir en fait. Une étude récente, faite par le syndicat des personnels d'encadrement administratif, parle de 1,5 milliard d'euros, en prenant en compte les 200.000 heures d'enseignement perdues! Le pire est, en effet, que le bac. ampute et désorganise les fins d’années scolaires, et, que sans servir à quoi que ce soit, il empêche de poser le problème de la sélection à l’entrée à l’université, qu’on laisse s’opérer clandestinement, comme les détournements de la carte scolaire, par des consultations, faites en douce, des livrets scolaires, des exigences latentes de mentions, des droits supplémentaires et subreptices, etc.

Il en est de même pour le détournement, ancien et constant, des filières courtes (IUT, BTS) dont la plupart des étudiants passent, dès qu'ils ont leur DUT ou leur BTS, dans les filières longues.

Ces choix sont majeurs, même s’ils semblent ne pas pouvoir être explicités et quand ils sont esquissés, ils ne le sont que de façon détournée et/ou latente, donc dans "un parcours dissimulé".

Faut-il voir un signe prémonitoire dans le fait que le Président de la Conférence des Présidents d’Université au moment de la préparation de la loi Pécresse s’appelait Monsieur Finance ?

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