Robert Chaudenson (avatar)

Robert Chaudenson

Abonné·e de Mediapart

1484 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 septembre 2018

Robert Chaudenson (avatar)

Robert Chaudenson

Abonné·e de Mediapart

Le loto du patrimoine : Stéphane B. : Berné, berner ou breneux ? (suite et fin)

Robert Chaudenson (avatar)

Robert Chaudenson

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le loto du patrimoine : Stéphane B. : Berné, berner ou breneux ? (suite et fin)

J'ai souligné en commençant que la nomination de Stéphane Bern à la tête de la Mission du patrimoine avait fait quelque bruit dans le landerneau, obscur et sérieux, des historiens, les archivistes et des vrais spécialistes du patrimoine. Il fallait donc la conforter par un événement spectaculaire auquel seraient conviés les paparazzi et les médias de France et de Navarre. C'est ainsi qu'on a pu voir les deux héros de cette affaire, le Président de la République et son "chargé de mission pour le patrimoine", S. Bern, photographiés ensemble le 16 septembre 2017 devant le buste d'Alexandre Dumas, lors de leur visite au château de Monte-Cristo.

Profitant des Journées du patrimoine, nos deux héros se sont donc rendus dans les Yvelines, samedi, pour y visiter une classe de CM2 proche d'une résidence d'Alexandre Dumas. Tout était pour le mieux quand Stéphane Bern a entrepris, sans disposer hélas des indispensables éléments de langage habituels en pareils cas,  de présenter aux élèves la fameuse Ordonnance de Villers-Cotterêts, signée là en 1539 par François Ier. 

Ce texte "qui fait du français la langue officielle" a-t-il alors savamment expliqué aux élèves et aux maîtres présents. Des propos aussitôt approuvés par le Chef de l'Etat, qui insiste à son tour auprès des enfants, en toute confiance dans la science historique de son prédécesseur : "A ce moment-là, dans son château, le roi a décidé que tous ceux qui étaient dans son royaume devaient parler français." a conclu notre Président à la suite de Stéphane Bern !

C'est hélas évidemment faux ;  à cette époque lointaine, seule une infime minorité de Français parlaient en effet cette langue, les variétés régionales ( les "patois") étant alors quasiment seules en usage courant  ; l'Ordonnance en question était bien entendu dirigée exclusivement contre le latin ;  les historiens ( les vrais !) n'ont donc pas manqué de faire des gorges chaudes d'une telle bévue, car se trouvaient ainsi confirmées, dès la première sortie, leurs craintes et leurs inquiétudes devant l'étrange choix jupitérien pour la "Mission" du Patrimoine ! 

Le malheur a voulu que, sur une probable initiative des services de communication présidentiels, cette si inexacte et par là si fâcheuse leçon d'histoire, a été filmée et postée sur Twitter par ces services. La vidéo et son contenu n'ont alors pas manqué de faire réagir. Les historiens, ont dénoncé cette interprétation absurde de Stéphane Bern, hélas suivie par Emmanuel Macron. « Oh purée, ça commence fort", s’est exclamée l’historienne Mathilde Larrère sur un site de "micro-blogging."? Le texte n'impose en aucun cas le français comme langue aux populations du royaume ! Il dit seulement que les actes légaux et notariés seront désormais en français et non plus en latin. Cette version, la seule raisonnable, a été confirmée par le professeur Charles Brasart : « L'ordonnance de Villers-Cotterêts impose simplement l'usage du français dans les documents officiels, à la place du latin. La majeure partie des Français (es) ne parle pas le français à l'époque, mais des langues régionales". Pas mal pour un premier jour, mais on peut assurément attendre mieux encore dans la suite !

J'ai déjà été bien long pour un sujet somme toute assez mince. je dois toutefois  faire état d'une critique des « lotos du patrimoine » car elle a été évoquée chez nous après l'avoir été en Angleterre où cette stratégie a été utilisée depuis un quart de siècle. À la veille de la mise en vente des premiers billets de ce loto, Emmanuel Levy, dans Marianne (21/11/17), faisait observer non sans bon sens et pertinence, comme certains commentateurs britanniques, une forme d'injustice de ce procédé de financement. 

« Le Monsieur patrimoine d'Emmanuel Macron a obtenu qu'un tirage du loto finance ses projets. Les pauvres, plus volontiers joueurs, financeront donc les vieilles pierres. Pendant ce temps, les fondations d'entreprises grèvent l'Etat de 600 millions d'euros par an pour leur mécénat.

« Le loto, c’est facile, c’est pas cher et ça peut rapporter gros ». Il faut croire que le slogan de la Française des jeux (FDJ) des années 70-80 a su séduire rue de Valois. [...] L’idée, reprise à son compte par Stéphane Bern et adoubée par la ministre de la Culture Françoise Nyssen, n’est pas nouvelle. Cela fait un bout de temps que François de Mazières, le maire divers droite de Versailles et ancien patron de la Fondation du patrimoine, tente de la vendre. [...]

Car s'il y a bien une règle d’airain dans le milieu du gambling, c’est que « plus on est pauvre, plus on joue ». [...] . Bref, et ce n’est une surprise pour personne, le jeu, c’est l'impôt du pauvre. Un impôt injuste donc, mais également cher à collecter. Sur 100 millions de mises, 66 millions seront redistribués aux joueurs et 22 millions iront au patrimoine. Restent donc 12 millions à répartir entre la FDJ et les distributeurs, buralistes pour la plupart. Conclusion : pour gratter 22 millions aux Français, la combine coûtera à ces derniers 34 millions… Avec un coût de collecte équivalant à près de 50% de son produit, voilà un prélèvement qui ferait frémir les magistrats de la Cour des comptes. Mais qu’importe. Le jeu étant par définition un acte volontaire, cette ponction sur les ménages ne sera pas comptabilisée comme un nouvel impôt, ce qui n'est pas le moindre de ses avantages. Pendant ce temps-là, les grosses entreprises gagnent à tous les coups. » (E. Levy).

Il me reste à donner la solution de l'énigme que j'ai proposée en titre : «Le loto du patrimoine : Stéphane B. : Berné, berner ou breneux ? ». Un de mes lecteurs, que je remercie au passage, m'a proposé « bernique » que j'aurais effectivement pu ajouter car ce loto du patrimoine, comme Stéphane Bern lui-ême, ce n'est somme toute pas grand-chose ! Certes figurait dans "bernique" la syllabe initiale de Bern, ce qui était déjà un bon début. Mais revenons au titre.  

Stéphane B. (je n'avais risqué que l'initiale du nom) 

  1. « berné » : je me borne à reproduire ici le dictionnaire « berné , participe passé ; Sens 1 Participe passé du verbe berner.Abusé, dupé, roulé, trompé. ». Comme on l'a vu dans sa protestation indignée du 3 septembre 2018, Stéphane Bern se juge désormais "berné" dans la mission qui lui a été confiée.
  2. «Berner » : juste retour des choses ! C'est en effet lui qui avait pensé rouler tout le monde en présentant comme sien un projet que Monsieur Mazières lui-même avait emprunté en douce au Royaume-Uni où il est réalisé depuis un quart de siècle
  3. «Breneux » est plus rare et plus mystérieux car la forme est ancienne et je dois avouer qu'elle est quelque peu leste, même si elle exprime assez justement mon sentiment personnel : « bréneux [ ou "berneux" avec une métathèse très courante] Sali de matières fécales. "Monsieur de Guise, monté sur un cheval d’Hespagne, armé de toutes pièces, la chemise bréneuse lui sortant par derrière hors des chausses" […] — (Mémoires pour servir à l’histoire de France, J. Fr. Michaud, 1839. ».

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.