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Billet de blog 7 juillet 2014

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Université : l'impossible réforme !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le titre de ce blog est à peu près celui d'un petit livre que j'ai publié l'an dernier et qui résultait de la réunion de mes divers blogs parus d'ailleurs essentiellement dans le Nouvel Observateur.com. Son titre est toutefois un peu plus précis que celui de ce billet puisqu'il est : Université : l’impossible réforme, Edgar, Valérie, Geneviève et les autres, ( Paris, l'Harmattan ; 2013, 183 pages). Je ne vais donc évidemment pas reprendre ici tout ce que j'ai dit, bien que je perçoive, avec quelque amertume, que si je m'y risquais, je serais conduit à répéter à peu près la même chose sous le règne de Madame Fioraso que sous celui de Madame Pécresse, si différentes qu’elles puissent paraître. Ce blog m'est inspiré, en fait, par la lecture, très cursive pour le premier et plus attentive pour le second, de deux textes récents qui touchent, directement ou indirectement, à cette question de réforme universitaire.

Le premier est l’inter-minable rapport fait au ministre de l'éducation nationale qui a été mis, sous une forme d'ailleurs difficilement lisible, par Lucie Delaporte dans Mediapart ; le second, fort heureusement beaucoup plus court, est le texte intitulé « Neuf idées pour redonner confiance aux universités et aux universitaires » proposé par le pôle « Enseignement supérieur et recherche » de Terra Nova.

J’en finis très vite avec le premier car j'y ai reviendrai sans doute. Il présente le ridicule qu'offrent beaucoup de textes commis par notre si chère (à tous les sens du mot) administration qui ne semble  jamais voir plus loin que le bout de son nez et a beaucoup de mal à distinguer l'essentiel de l'accessoire, ce qui est le premier voire le seul signe de l’intelligence.

Je reprends d'ailleurs ici le début de la présentation de Lucie Delaporte :

« Il y a tout d’abord les sujets chauds à traiter dans l’urgence : les ABCD de l’égalité, sur lesquels le ministère vient d'opérer un spectaculaire recul, la circulaire pour la refondation de l’éducation prioritaire, ou le suivi de la réforme des rythmes scolaires. [ … « Sujets chauds » ! Tu parles ! Tièdes au mieux ! Le genre et les rythmes scolaires !  Dans un système français que le classement PISA relègue en fin de liste et  où, en fin de primaire, 20% des élèves ne savent pas lire !].

Lucie Delaporte, qu’on aimerait voir plus ferme dans ses propos, le reconnaît quand même et poursuit : « Au fil des pages se dessine aussi une administration qui peine à hiérarchiser ses priorités [ Ah ! Qu’en termes galants ces choses-là sont dites ! ], comme noyée dans le suivi d’une myriade de programmes accumulés au cours du temps, à l’image des coûteux « internats d’excellence » créés sous Sarkozy, si critiqués et néanmoins maintenus. ».

Ces quelques lignes soulignent, trop gentiment, l'incapacité des auteurs de ce rapport à distinguer l'essentiel de l'accessoire, ce qui est évidemment, en la matière, le pire des défauts, surtout quand on est à la fois dans l'urgence et dans le manque de moyens. Se comporter ainsi est la voie la plus directe et la plus sûre pour n’obtenir aucun résultat et gaspiller en vain le peu d'argent dont on dispose ! Il est vrai que c'est une tendance constante de la Rue de Grenelle qui a déjà, il y a peu, recréé, sans le savoir, les IPES de la fin des années 50 avec ses ESPE et qui est en train de rétablir, en douce, l’ancienne  première partie du bac sans se résigner à la suppression d'un examen bidon qui coûte quelques milliards par an et ne sert plus à rien !

Le second texte (du 13 juin 2014) est produit par Terra Nova (le « think tank » du PS qui a bien besoin d’un tel ustensile après le départ d’Harlem Désir !) ; il  traite d'un des « topoi »  de la réflexion actuelle sur l'université : « l'ambiance de lassitude et de défiance du monde universitaire » ; on y marque qu'il devient essentiel « de sortir du seul discours critique et des généralités ». Enfin ! Les neuf propositions que contient ce texte ne sont pas inintéressantes, mais elles sont évidemment trop nombreuses et trop vagues sans être véritablement hiérarchisées.

Je cite la première "idée"qui est tout à fait caractéristique de la démarche comme du ton :

« 1.  Parce que tous les étudiants ne se destinent pas à obtenir un master, et parce que tous les bacheliers peuvent prétendre à accéder à l’enseignement supérieur, il importe de diversifier l'offre de parcours pour répondre à la diversité des publics de licence, sans pour autant céder au fantasme de l'adéquation entre formation et emploi. [… ] C'est aussi la condition pour que – cas à peu près unique au monde - les meilleurs étudiants cessent de contribuer à dévaloriser l'université en la fuyant. ».

Ce point, dans sa formulation même, est tout à fait caractéristique du conservatisme et de l'absence totale de volonté de réforme réelle qui règne dans l’université, car ce texte, pour le coup, émane d’universitaires et non des bureaux du MEN ou du MESR (et de l’Espace qui s’y ajoute… non sans malice !). Cette proposition liminaire devrait être remplacée par une seule, très brève et claire, elle : « Le baccalauréat comme premier grade de l’enseignement supérieur doit être supprimé (en tout cas comme tel !) » !

Si l’on veut lever les blocages du système d'enseignement supérieur français et en particulier de ses universités, c'est évidemment la première mesure à prendre et elle ne figure pas bien entendu dans le texte de Terra Nova, la si mal nommée ! Cette première proposition elle-même est admirable par l’obscure langue de bois universitaire qui y est pratiquée.

La suite est encore mieux. En effet, un des drames des universités scientifiques françaises (qui sont le plus gros poste de dépenses de l'université) est que les meilleurs étudiants, après le bac, vont tous dans les classes préparatoires et que les universités ne recueillent que les clampins dont aucune classe préparatoire (et Dieu sait qu’elles sont désormais nombreuses !) n’a voulu. Voilà une formulation très simple et très claire qu’on évite tandis qu'on nous dit, dans le texte amphigourique, de Terra Nova que « les meilleurs étudiants cessent de contribuer à dévaloriser l'université en la fuyant ». Va comprendre Charles ! Il est bien difficile ici formuler ce que j'ai dit, de mon côté, dans les termes les plus simples, sous une forme plus alambiquée et totalement incompréhensible pour les non-initiés !

La seconde « idée » concerne le LMD (en clair licence-maîtrise-doctorat). C'est ainsi qu’on désigne la structure des enseignements universitaires issue en fait du « processus de Bologne », ensemble de mesures décidé par des technocrates universitaires européens en 1998-1999, en vue du  rapprochement puis de l’alignement des systèmes d'enseignement supérieur européens. Il n'a conduit qu'à la création en 2010 de l'usine à gaz de « l'Espace européen de l'enseignement supérieur ». Foutre ! Ce processus de Bologne n'est souvent, en réalité, qu'une façade comme j'ai eu l'occasion de le démontrer à de nombreuses reprises, en particulier pour le doctorat. Comment le doctorat français pourrait-il fonctionner comme le doctorat allemand, autrement que sur le papier, alors que, dans la réalité des procédures de préparation comme surtout de soutenance, les deux systèmes demeurent tout à fait différents, le système allemand variant en outre très sensiblement suivant les universités puisque l'Allemagne fonctionne selon les principes d'une réelle décentralisation qui est évidemment exclusivement de façade en France ? L’ « habilitation » française n’a de commun avec  l’« abilitazion» allemande que le nom et n’est souvent qu’une blague chez nous (du moins dans certaines universités et/ou filières) quand elle est en Allemagne une vraie thèse, en outre sur un sujet différent celui de la première !

A propos de la carte universitaire française, je prendrai un exemple très simple et je ne l'évoquerai qu’en passant, car je lui ai consacré un chapitre dans mon petit livre de 2013. Le problème de la carte universitaire est revenu sur le devant de la scène avec les réformes qui ont consisté à regrouper deux ou trois universités sous une dénomination américanoïde et sous le seul prétexte, naturellement inepte, de les rendre plus grosses, afin de les faire monter par là dans le classement mondial de Shanghai (une idée de Sarko semble-t-il qui devait voir là des talonnettes universitaires !).

C'était évidemment totalement stupide car aucune université du « top ten mondial » n’a plus de 25.000 étudiants. Je puis en parler d'autant plus par expérience ici que, dans un passé déjà lointain, j'ai participé à un Groupe d'études techniques (Le GET 70 je crois) qui se consacrait précisément à ces réformes. Un des objectifs de ce groupe était l'établissement d'une vraie carte universitaire, de façon à éviter que, dans le contexte de la loi Edgar Faure qui avait conduit à nous faire passer d'une vingtaine d'universités à plus de 80, chaque université faisait n'importe quoi au gré de la fantaisie de tel de ses professeurs ou de tel ou tel homme politique local. Le moindre bon sens aurait conduit évidemment à spécialiser sur deux ou trois domaines chaque université, en lui laissant bien sûr la possibilité de les  choisir. Cela n'entraînait pas bien entendu la disparition des autres secteurs, mais conduisait à privilégier ceux qui auraient été élus et à leur consacrer des moyens plus importants.

Comme il en sera très bientôt de même pour le passage de 22 Régions à 14, ce genre de réforme avait été bloqué par tous ceux qui avaient un intérêt personnel à ce que rien ne change et nous n'avons donc jamais pu parvenir à un accord sur cette question de la carte universitaire. Moyennant quoi, dans le domaine qui était le mien (les études sur les langues et cultures créoles), j’ai continué à être amené, de temps en temps, à me rendre à Nantes, Toulouse ou Lyon pour des thèses, par exemple sur Haïti, souvent dirigées par un professeur de l'une ou l'autre de ces universités dont je n’étais pas tout à fait sûr qu'il fût en mesure de situer Haïti sur un planisphère ! Pour plus de détails sur cette question je vous renvoie au chapitre de mon livre consacré à cette question (2013 : 61- 68) dont le texte original date de 2008 et qui est intitulé « la carte universitaire française : le mal chinois ».

En France, nous sommes, tous et toujours, en faveur des réformes...mais pour les autres !

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