Terrorisme ou assassinat politique ? Charlie ou Hara ?

 

Le blog que je méditais déjà hier, mercredi 7 janvier 2015, un peu avant midi, après avoir entendu pour la première fois l’évocation du drame de Charlie Hebdo s'estompe peu à peu dans mon esprit. Le vieux lecteur que je fus de Hara Kiri puis de Charlie Hebdo depuis leur origine, n'avait pas manqué de réagir immédiatement et de méditer d’emblée un texte que j'aurais bien dû écrire tout de suite, car, au fil des heures, il s'est peu à peu délité dans mon esprit.

 

Déformation professionnelle sans doute, ma première réaction fut en quelque sorte professionnelle et donc d'ordre lexical ; il me paraissait impropre voire scandaleux, à tort pour partie sans doute, d'entendre parler de « terrorisme » et plus encore de « violence aveugle » (formule reprise par N. Sarkozy), alors qu'il s'agissait purement et simplement d'un « assassinat politique », longuement médité et dont l'horreur le dispute à la stupidité. Je crois que seul Mélenchon a usé d’un tel terme qui me semble le seul possible !

 

Dans la course frénétique, au scoop et à l’exclu. (apocope de rigueur !)  qui sévissent dans nos médias, on nous a d’emblée raconté un peu n'importe quoi, sans qu'on arrive même à savoir s'il y avait deux ou trois assassins. ! J'ai aussi entendu dire, au départ, qu'en arrivant dans la salle où se réunissait le comité de rédaction, les assassins avaient demandé aux personnes présentes de s'identifier ! (Vos papiers, s’il vous plait !). Les circonstances ne s‘y prêtaient  guère mais on peut penser que Charb ou Wolinski  auraient déclaré sans doute en pareil cas se nommer Sarkozy ou Guéant !

 

Pour les jeunes et innocent(e)s lecteur(e)s, s’il y en a, il faut faire un brin d’histoire, ne serait-ce que pour, à la mémoire de Cavanna et du Professeur Choron (le truculent papa de Michelle Bernier), associer à Charlie Hebdo le souvenir d’Hara Kiri, même si nul ne songera  assurément à proclamer « Je suis Hara Kiri ! ». Tout le monde ne connaît pas Bête et méchant, le livre de Cavanna où il raconte l’histoire de ce magazine créé par eux en 1960.

 

Hara-Kiri connut vite, chez les jeunes surtout, un succès important ; n’y donnait-on pas ce judicieux conseil : « Si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le » ; d’abord vendu dans la rue, son succès même le fait rapidement apparaître dans les kiosques et chez les marchands de journaux. Il prend même comme sous-titre le commentaire injurieux de l’un de ses lecteur : « Journal bête et méchant ». 

 

Des changements dans la structure de publication conduisent à rendreHara-Kiri mensuel. Les couvertures provocantes (on en a fait des recueils) sont la spécialité majeure de cette publication. La première est un dessin de Fred représentant (et pour cause) un samouraï éventré par un seppuku (le terme japonais pour « hara kiri ») avec comme légende « Honni soit qui mal y panse ».

 

Quoique interdit deux fois (1961 puis 1966) Hara-Kiri crée en 1969, sans toutefois supprimer le mensuel, Hara-Kiri Hebdo. Dans son numéro 94, le lundi 16 novembre 1970, au lendemain de la mort du général de Gaulle (le 9 novembre 1970), Hara Kiri titre : « Bal tragique à Colombey : 1 mort ». Cet intitulé fait naturellement référence à un fait divers tragique survenu peu avant, l’incendie du dancing, le « Cinq-Sept », dans l’Isère, qui avait fait 146 victimes. Les conditions de cette interdiction  sont mal établies. Selon les uns, le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, a décidé d’interdire la parution du journal le 17 novembre. Selon d’autres,  la procédure d’interdiction était déjà en cours. Une semaine plus tard paraît, avec changement de titre,  Charlie Hebdo ; Charlie est, selon Wolinski (qui ne me démentira pas !) une référence à De Gaulle, « Hebdo » marquant la continuité avec Hara Kiri.

 

Les couvertures de Charlie Hebdo reprennent la grande tradition de Hara Kiri et on y publie même celles qui ont été envisagées mais auxquelles « on a échappé ; Curieusement, l’arrivée au pouvoir de la gauche est fatale à ce premier Charlie Hebdo, qui disparaît en 1982 faute de lecteurs. En 1992, le magazine reparaît sous la direction de Philippe Val dont je voudrais reparler ici.

 

La question sur laquelle mon sentiment de départ s’est le plus modifié tient à la déclaration première que j'ai entendue de la bouche de Philippe Val ; elle m'avait fait regretter un peu ce que j'avais pu écrire à son sujet, à propos de ses retournements de vestes et de ses changements de camp ultérieurs. Je l’ai  en effet entendu tenir des propos très émouvants et très émus sur ses vieux amis dessinateurs et ses propos sont m’ont fait un moment regretter ma sévérité. Je dois dire toutefois que mon indulgence à son égard s'est quelque peu refroidie dans la suite, quand je l'ai entendu tenir les mêmes propos sur une demi-douzaine de médias, leur répétition même les rendant infiniment moins touchants et de moins en moins émouvants.

 

Toutefois, ce qui me choque le plus dans cette affaire tient au comportement des radios bignoles (Europe, RMC, RTL) où les Bourdins de services, avec des trémolos dans la voix et quelques fautes de français car ils s'écartent imprudemment des chemins habituels de leur verbiage. Ils suspendent, toutes les cinq minutes, leurs sanglots de douleur, pour nous infliger leurs rafales, non de kalachnikovs mais de publicités, sous prétextes de « pauses » comme ils disent, sans doute rendues indispensables par l'émotion !

 

Je ne les ai toutefois pas entendus pousser le cynisme jusqu'au point d'avancer, pour justifier leurs comportements mercantiles, que les personnalités mêmes des dessinateurs assassinés rendent encore plus nécessaire de ne rien changer à ses habitudes. « The show (and the pub !) must go on ! ». Je leur suggère néanmoins cet argument pour la suite des événements puisque, de toute évidence, ils sont incapables de le trouver seuls.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.