On connaît bien l'ivresse des profondeurs ; on parle bien moins de l'ivresse de l'altitude, ne fût-elle que sociale !
Chaque jour nous présente désormais un nouveau scandale dans le registre des abus de pouvoir et des petites crapuleries de nos politiques (des extravagants frais de bouche de la famille Chirac aux insolites coûts de déplacements de Madame Copé en passant par les placements offshore de Monsieur Cahuzac ou les fausses déclarations de patrimoines d’élus de gauche ) ; tout cela ne fait qu'alimenter le fonds de commerce du « tous pourris » de Madame Le Pen, en attendant toutefois que l'arrivée aux manettes municipales de quelques élus du Front National leur permette, comme par le passé, à eux aussi, d'alimenter la rubrique des malhonnêtetés. Je n'ai fort heureusement, pour ce qui me concerne, aucune expérience de ces positions de pouvoir que je n’ai vues que de loin, car le meilleur moyen de résister aux tentations de cet ordre est assurément de ne pas être en position d'en avoir, comme l’avait noté ce brave Oscar Wilde quant il observait qu’on « résiste à tout sauf à la tentation ».
J'avais un ami, professeur de droit, qui fut un beau jour nommé conseiller au cabinet de je ne sais quel ministre, de droite bien entendu. L’ayant rencontré quelques mois plus tard pour un déjeuner, il me raconta, tout épanoui et rayonnant, comment cette nouvelle nomination avait soudain transformé sa vie parisienne. Plus de problèmes de stationnement et moins encore de contraventions, écartées de son véhicule par un miraculeux macaron tricolore ; des invitations tombant de toutes parts, des entrées offertes pour tous les spectacles ; des voyages en province infiniment facilités et en outre gratuits (avec une voiture et un chauffeur de la préfecture, à la gare ou à l'aéroport puis à disposition durant le séjour; des réservations dans les meilleurs hôtels, etc.), en résumé tous les privilèges possibles et même quelque peu au-delà ! Bref la vie de château, sans évoquer les enveloppes semi officielles qui, à cette époque, avant la réforme de Jospin, circulaient encore dans les cabinets ministériels, si on avait la chance de ne pas tomber un ministre ladre qui gardait pour lui l'argent liquide des indemnités spéciales de cabinet. Comment résister à tout cela et , à terme, se croire tout permis ?
Bien entendu, c'était encore bien mieux pour les grosses nuques et, a fortiori, les ministres ! J'ai eu l'occasion parfois (je ne dis pas la chance !) d'en voir quelques-uns d’assez près, au milieu des courtisans qui formaient leurs entourages. À peine le ministre ou le secrétaire d’Etat en cause avait-il terminé le bref et insignifiant discours, dont il n'avait pas écrit lui-même la moindre ligne, que toutes et tous se précipitaient sur lui pour l'en féliciter à qui mieux mieux, même si sa prestation avait été des plus banales et ne justifiait en rien ce concert de louanges. Comment voulez-vous, à la longue, résister à tout cela ? Je ne parle même pas des avantages de toute nature qu'on s'attire dans cette position, y compris, et ce n'est pas le moindre charme pour certains, le droit de cuissage sur les plus accortes de ces thuriféraires, sans parler des actrices ou des journalistes !
Il faut une rigueur morale exemplaire, voire une forme quasi pathologique du goût pour la vertu et l'austérité, pour résister l’exposition permanente à de telles situations. Peu d'hommes politiques en sont donc capables ; on se souvient de la scène, évoquée alors par la rumeur publique, d’un Valéry Giscard d'Estaing se roulant par terre dans son bureau, de rage et de dépit, à la suite de la proclamation de son échec électoral !
De façon tout à fait inattendue, mais il est vrai que mon échantillon d'hommes politiques majeurs est assez réduit et que mes observations directes ne sont pas très nombreuses, seuls deux hommes politiques dans le demi-siècle, au premier abord bien différents, me semblent avoir été à l'abri de ces ivresses du pouvoir et des tentations auxquelles elles exposent. Le premier, que je n'ai jamais connu ni même rencontré, sauf de très loin lors d’un défilé de la Libération où j’étais bien jeune, est le général De Gaulle ; le second, qu’en revanche, j’ai assez souvent approché dans la mesure où les fonctions que j'avais alors à la Réunion dont il était député, m’amenaient à le voir souvent, est Michel Debré, sur lequel j'ai eu le même sentiment.
J'ai cru à une illusion de ma part jusqu'au jour où j'ai lu la Lettre ouverte aux hommes politiques (1976) de Pierre Viansson-Ponté du Monde dans laquelle, de façon tout à fait inattendue, ce journaliste de gauche, exprimait, en faisant le portrait de Michel Debré, un sentiment assez proche du mien ! Je me suis aussi amusé de voir que P. Viansson-Ponté avait lui-même beaucoup écrit sur Ch. de Gaulle et fait figurer M. Debré parmi les successeurs possible du Général (Après de Gaulle qui ? , 1968) !
Les temps, comme les hommes, ont décidément bien changé !