De Nagui à Philippe Meyer

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Je me suis toujours étonné, parfois amusé, et le plus souvent indigné de voir avec quelle constance et quel acharnement nos médias s'attachent à promouvoir les pires imbéciles et les crétins les plus notoires, en laissant toujours au bord du chemin médiatique des esprits inventifs et brillants qu'ils devraient pourtant d'autant moins ignorer qu'ils les emploient dans des tâches subalternes ou secondaires.

 

L’un des exemples les plus éclatants que j'ai souvent invoqué pour illustrer un tel constat est celui de Philippe Meyer ; il est depuis fort longtemps à la fois sur France-Inter, où il a commencé le matin, selon sa formule d’alors, « dans le huis clos de nos salles de bains », qui anime aussi le samedi de 12 heures à 13 heures, l’émission « La prochaine fois, je vous le chanterai », consacrée à la chanson française qui est une de ses passions et qu’on retrouve sur France-Culture avec « L’esprit public » ? Cette dernière émission est pour moi une oasis radiophonique salvatrice le dimanche en milieu de journée ; elle nous débarrasse enfin, sur France-Cu, des bondieuseries d'obédiences diverses qu’on nous a infligées toute la matinée. Ph. Meyer y réunit en effet quatre invités (journalistes, écrivains, personnalités politiques, philosophes, économistes, historiens, diplomates, chercheurs, enseignants, etc…) pour débattre sereinement et intelligemment de deux ou trois thèmes pris dans l'actualité française et internationale.

 

J'ai appris hier avec stupeur et horreur, dans Mediapart par un article de Laurent Mauduit, qui m'avait d'abord échappé, que Philippe Meyer était plus ou moins viré des médias officiels français. En vous invitant bien entendu à lire sans faute cet article, car il en vaut la peine, je vous en résume très brièvement le contenu.

 

L’émission de Ph. Meyer « La prochaine fois, je vous le chanterai », sera bientôt supprimée ! « Au terme d’une procédure passablement chaotique, ne respectant aucune des règles du code du travail, l’animateur a appris que son émission ne serait pas reconduite après l’été. Le motif officiel est que Radio France a choisi d’interdire à l’avenir les doubles collaborations : l’intéressé serait donc concerné puisqu’il est par ailleurs le producteur sur France Culture de l’émission « L’esprit public ». Mais au sein de la maison ronde, l’opinion dominante est qu’il s’agit d’un licenciement déguisé et que le chroniqueur fait les frais à retardement de la tribune qu’il avait publiée dans Le Monde, le 27 mars 2015, sous le titre « Il faut stopper la dérive de Radio-France », au plus fort du conflit qui avait paralysé alors la radio publique ».

 

Je me suis donc naturellement reporté à ce texte ; au terme d'un long article parfaitement documenté et d'un ton ferme, quoique modéré, Philippe Meyer concluait ainsi :

« Les rares facilités budgétaires actuelles sont attribuées à une entité dite « multimédia » dont la mission semble être de soulager la présidence de toute responsabilité éditoriale, en la gavant de sondages dont les réponses sont induites par les questions, tout en professant que l’avenir de la radio est dans la vidéo!

 

Enfin la rénovation du bâtiment a été conduite avec une irresponsabilité ubuesque. Elle ajoute à l’appauvrissement des moyens de reportages et d’émissions à l’extérieur une raréfaction des studios et des moyens internes qui met en péril la production et laisse craindre que nous n’entrions dans la situation que connaît la télévision publique, dont les producteurs privés ont fait leur vache à lait, tout en exploitant éhontément le statut de l’intermittence et les ressources de Pôle emploi.

 

Interrogé sur son projet lors d’une récente assemblée générale, le Président de Radio France a répondu que, faute de moyens, il lui était impossible de présenter une ambition. Je crains que ce ne soit là que l’on doit trouver la raison la plus forte d’une déception devenue désarroi avant de tourner à la colère. ».

 

Ce point de vue de Ph. Meyer était bien loin d'être personnel et isolé puisqu'il a été soutenu, quelque jours plus tard, le 30 mars 2015, également dans Le Monde, par Ludovic Piedtenu, Président de la Société des journalistes de Radio France et journaliste au service international de France Culture dans un texte titré « Radio France ou le grand gâchis ». Il me paraît inutile d’en dire davantage comme d'évoquer ici la carrière de Philippe Meyer que tout le monde connaît, puisqu'il est entré à Radio France en 1982 et que ses émissions ont toujours été de celles qui à Radio France rassemblaient les plus fortes audiences. Je ne m'attarde pas davantage sur les navrantes conditions de cette éviction sur laquelle l'article de L. Mauduit donne tous les détails qui en montrent le caractère à la fois illégal et scandaleux, surtout après qu'ont été portées à la connaissance du public les conditions et les modes de l'exercice de son pouvoir par le PDG de Radio France dont la presse et en particulier le Canard enchaîné nous ont donné quelques savoureux exemples.

 

Mais, au-delà de cette charge, Philippe Meyer s’était surtout appliqué à défendre le service public et à signaler les dérives qui s’y observent : « Certaines méthodes couramment utilisées feraient même rougir dans des entreprises dont le profit est le seul but affiché. Certains manquements, s’ils n’étaient pas le fait d’une société dont l’État est l’actionnaire principal, conduiraient leurs responsables devant les tribunaux », s’indignait-il.

 

Avec un peu plus d’un an de recul, c’est de cette courageuse lucidité qu’il fait aujourd’hui les frais. Mais s’il s’agit effectivement d’une vengeance, pourquoi la mener de manière si maladroite et si absurde, sans même faire mine de se conformer, au moins dans les apparences, aux procédures normales ? La question fait sourire Philippe Meyer car même quand il en va de lui-même, il ne perd pas son sens de l’humour : « Radio France a cela aujourd’hui de commun avec l'URSS de Staline que « c’est le pays du mensonge déconcertant… » !

 

« Philippe Meyer : plus jamais de prochaine fois ! » ; c’est sous ce titre que Michel Kemper (Nos Enchanteurs, 7 juin 2016) vole aussi avec vigueur au secours du défenseur de la chanson française :

« On me prie de quitter l’antenne de France Inter. » Ça y est, après Isabelle Dhordain, après Serge Levaillant, ils ont fini par avoir la peau du dernier des dinosaures de la chanson, de ceux qui savent ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, de ceux qui aimaient tant à la partager. Le dernier ilot de résistance.

 

La raison invoquée ? Imbécile et mensongère : Radio France veut cantonner ses producteurs à une seule station. Qu’on m’explique alors ce que fait encore Nagui, le cumulard des jeux débiles sur la télé et de la brosse à reluire pour gros labels. Si encore Inter avait l’honnêteté de dire : on ne veut plus de cette chanson que défendait Meyer, des Anne Sylvestre et Chanson plus bifluorée, des Henri Tachan et Michèle Bernard, des Louis Capart et des Romain Didier, de cette chanson dite « à texte » qui nous emmerde et contrarie le successeur de Pascal Nègre. Si encore… Mais non, on est en plus faux cul.

 

Car ce n’est pas parce qu’elle n’a plus de public qu’elle ne passe pas à l’antenne : c’est parce qu’elle ne passe plus à l’antenne que ce qu’elle pourrait avoir de public ne sait pas ou plus qu’elle existe. Il n’y a plus rien non plus en kiosque (ou si peu, si désespérément léger), plus rien dans la presse quotidienne depuis longtemps vidée de tout réalité d’éducation populaire. […]

 

Mesdames, messieurs qui aimez la chanson dans sa diversité, vous n’avez désormais plus aucune raison d’écouter France-Inter. Boycottez le reste de l’antenne. ».

 

Ma modeste voix n'apportera pas grand-chose à ce concert de protestations, aussi véhémentes qu’autorisées, qu'a soulevé la nouvelle de l'éviction brutale et scandaleuse de Philippe Meyer ; je ne voudrais apporter ici qu’un témoignage personnel sur la qualité de l'homme. Je ne connaissais pas alors Philippe Meyer, sauf comme auditeur fidèle de ses chroniques, lorsque j'ai eu l'occasion de rencontrer vers 1996, à ma demande, lorsqu'il lançait chez Gallimard une collection de pamphlets qui devait s'intituler « Pour en finir avec… ». Je lui avais proposé un titre dont je pouvais me charger : « Pour en finir avec la Francophonie… ». Je l’ai alors rencontré ; il m’a exposé son projet et je lui ai fait connaître le mien. Les trois premiers titres qu’il avait proposés à Gallimard étaient (et je m’en souviens bien !) « Pour en finir avec les intellectuels », « Pour en finir avec les Juifs », et « Pour en finir avec les homosexuels » ! Fort de son accord sur mon projet, j'ai rédigé le volume mais malheureusement les premiers titres publiés n'ayant pas eu le succès escompté, la collection s'est arrêtée !

 

Je crois me souvenir que les deux premiers livres qui avaient été publiés étaient Pour en finir avec l'université (sorti en mai 1996) et Pour en finir avec les écolos (paru à peu près en même temps). Ces deux ouvrages n’ont pas eu le succès escompté ; à juste titre d'ailleurs, et je me suis toujours demandé (et je l’ai d’ailleurs alors demandé à Philippe Meyer) pourquoi il n’avait pas choisi de les écrire lui-même ce qui aurait sans doute assuré un tout autre sort à cette collection naissante.

 

L’affaire a tout de même eu pour moi l’avantage de me faire connaître et apprécier Philippe Meyer, sans que je me souvienne précisément de ce qu’est devenu mon texte que j’ai assurément repris ailleurs sans problème, 

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