ONGs et migrants (suite 4 et fin )

ONGs et migrants (suite 4 et fin )

 

Dans le cas récent de "l'Aquarius", les refus de débarquement italien et français (à l'exception étrange de la Corse) et la dégradation soudaine de l'état même de la mer ont certes fait souffrir, plusieurs jours durant, les passagers embarqués à son bord et placés, de ce fait, dans des conditions matérielles très difficiles au point que nombre d'entre eux ont dû être soignés et même hospitalisés dès leur arrivée en Espagne. En revanche, cet état soudain de la mer fait qu'ils auraient tous été noyés s'ils avaient poursuivi leur traversée sur les raffiots où ils avaient embarqué au départ ! 

Toutefois comme on l'a vu, si ce système de secours à la limite des eaux territoriales sauve assurément des vies, il encourage, dans les conditions où il est mis en oeuvre, les entreprises des "passeurs" qui peuvent en faire un puissant instrument de leur publicité ! Va dans le même sens la décision d'un juge de Raguse en Sicile qui a décidé d’annuler le placement sous séquestre du navire de POA (Proactiva Open Arms), appartenant à une ONG espagnole, également soupçonnée d'aide à l'immigration clandestine. 

Dans Libération (18/07/2017), sous le titre "Cessez d’accuser les sauveteurs en mer", on a pu lire une "tribune" de Charles Heller et de Lorenzo Pezzani, l'un et l'autre chercheur de l’université Goldsmiths à Londres (texte traduit de l’anglais par Isabelle Saint-Saëns). 

Ces auteurs rappellent, comme je l'ai fait qu'en 2014, déjà, l’opération militaro-humanitaire italienne « Mare Nostrum», qui avait déployé des moyens considérables pour le sauvetage en mer des "migrants", avait été accusée d'augmenter considérablement par là le nombre de traversées et donc de morts en mer. La fin de Mare Nostrum n’a cependant pas amené moins de traversées, mais plutôt une effrayante augmentation du nombre de morts en mer. "C’est justement pour pallier cette carence mortelle des capacités de sauvetage de l’Union Européenne et de ses États membres que les ONG sont courageusement intervenus avec leurs navires.". 

Charles Heller et Lorenzo Pezzani, qui ne font en rien mystère de leurs positions sur le sujet, font toutefois apparaître le mode de développement et de diffusion de ces théories : " Au cours des derniers mois, les ONG ont néanmoins été la cible d’accusations, initialement formulées dans les cercles confidentiels du conspirationnisme d’extrême droite, de « collusion» avec les passeurs. Par ailleurs, recyclant ses attaques contre Mare Nostrum, l’Agence européenne Frontex a accusé les ONG d’inciter plus de migrants à tenter la traversée et d’encourager les passeurs à utiliser des tactiques encore plus dangereuses. Par un habile tour de passe-passe, les sauveteurs deviennent responsables du nombre croissant de morts en mer. Ces accusations se sont répandues comme une traînée de poudre et ont fait, au cours des derniers mois, la une de journaux de premier plan, comme le New York Times, lequel titrait depuis peu « Les efforts pour sauver les migrants ont des conséquences mortelles et imprévues». Elles ont été reprises en chœur par les ministres de l’Intérieur des États membres de l’Union Européenne lors de leur rencontre à Tallinn les 6 et 7 juillet au cours de laquelle ils ont acté la proposition d’un code de conduite limitant les activités des ONG.".

Ces auteurs, clairement de bonne foi dans toute leur argumentation, reconnaissent toutefois au passage deux points que j'avais moi-même soulignés avant même de lire leur tribune : d'une part, on ne peut "exclure que la présence des ONG ait pu précipiter certains changements dans les tactiques des passeurs" (elle leur fait, on l'a vu, la meilleure des publicités en écartant tout risque réel) , d'autre part, pourquoi avoir renoncé à la stratégie de " l’opération européenne antipasseurs «Sophia» qui, en détruisant les bateaux en bois des passeurs une fois les migrants sauvés," empêchait que ces embarcations" ne soient de nouveau utilisées. Qu'il s'agisse de barques ou de canots pneumatiques où est la différence ? N'était-ce pas efficace,  simple et de bon sens ? La récupération des moteurs comme des embarcations  par les passeurs n'est-elle pas le seul réel ou en tout cas principal fondement des accusations de "collusion"?

"Selon le HCR, plus de 200 migrants sont morts noyés en Méditerranée centrale les 19 et 20 juin, dans trois tragédies séparées. Le 19 juin, un bateau en bois transportant des réfugiés et migrants a chaviré au large des côtes libyennes. Sur une centaine de passagers, seuls cinq ont survécu et ont été secourus par les garde-côtes libyens et débarqués dans la banlieue de la capitale Tripoli, selon le HCR qui s’appuie sur les témoignages des survivants. [ ...] Le même jour, un canot pneumatique avec quelque 130 personnes à bord a coulé à un autre endroit au large de la côte libyenne. Soixante survivants ont été secourus par des pêcheurs locaux qui les ont ramenés à Dela (35 km à l’Ouest de Tripoli). Selon le HCR, 70 personnes se seraient noyées dans cet incident.

Enfin, le 20 juin, les garde-côtes libyens ont mené une opération de sauvetage au large de Garabulli, à 64 kilomètres à l’Est de Tripoli. Les survivants, débarqués à Tajoura, ont rapporté que plus de 50 personnes voyageant avec eux avaient péri, d’après l’agence de l’ONU. Ces tragédies portent à plus de mille le nombre de personnes décédés en 2018 sur la route migratoire de la Méditerranée centrale, selon le HCR."

Faut-il en conclure que de tels "accidents" surviennent quand un "accord" (payé sur les paiements anticipés des "migrants") n'a pas été passé entre les "passeurs" et des ONG, qui viennent, hors de tout risque,  récupérer les candidats "migrants" à la limite des eaux territoriales, voire à l'intérieur de cette zone, si l'on a prévu "quelque chose" pour les "garde-côtes" libyens ?

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