Migrants ? Incertitudes à propos des Africains : XVIIe Sommet de l'OIF en Arménie

Migrants ? Incertitudes à propos des Africains : XVIIe Sommet de l'OIF en Arménie

 

Le hasard (une fois de plus malicieux !) a voulu que je sois conduit (sans l'avoir prémédité) a rédiger la présente partie de ce blog « Migrants ? Incertitudes à propos des Africains », le jour même où s'ouvrait à Erevan, capitale de l'Arménie, le XVIIe Sommet de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), organisme que je connais bien pour l'avoir beaucoup fréquenté depuis deux décennies. J'interromps donc, avant de l'avoir commencée, la suite de blogs que j'avais prévue, tout en lui gardant son titre ; je la reprendrai en fonction d'événements que je ne puis prévoir et en particulier de ce XVIIe Sommet de l'Organisation Internationale de la Francophonie.

Quoique je me souvienne parfaitement de l'affaire du Rainbow-Warrior et que je sois tenté de former ce genre d'hypothèse , je n'irai pas jusqu'à imaginer que nos services secrets ont assassiné ce pauvre Charles Aznavour pour donner plus de lustre musical et patriotique à cette fiesta francophone à Erevan dont notre grand Charles a été la vedette involontaire ! Toutefois,  je puis difficilement m'abstenir de suspendre pour deux jours au moins la  publication des blogs prévus pour m'exprimer sur ce Sommet de la Francophonie, tant s'accumulent déjà  dans nos médias les sottises, sans même parler des erreurs grossières tant en matière de politique que de démographie francophones! 

Bref résumé de la situation car pour l'élection du Secrétaire Général de l'OIF vont s'affronter, au sein même de la Francophonie, les deux bailleurs de fonds principaux, la France et le Canada, sans cesser toutefois de mettre en avant et de proclamer leur indéfectible amitié ( pour les événements eux-mêmes je suivrai largement, faute d'être sur place et en l'absence de meilleure source, l'AFP  - Ludovic Marin et Aude Mazoué ; 11/10/2018). 

Le problème majeur est l'élection de la successeure de Michaëlle Jean (canadienne d'origine haïtienne), Secrétaire générale sortante, qui brigue un second mandat. Sa position est fragile car la plupart des États dits « francophones » de  l'OIF sont africains et Michaëlle Jean semble avoir perdu le soutien du Canada et du Québec, tout en ayant celui de l'Union africaine. La candidature de la ministre rwandaise Louise Mushikiwabo, soutenue par la France, fait toutefois problème. Les 84 chefs d’État et de gouvernement de l’OIF qui doivent désigner le nouveau Secrétaire général de l'organisation, mais ils sont loin de tous soutenir Louise Mushikiwabo, numéro deux du régime (autoritaire et peu francophile) de Kigali, le Rwanda de Kagamé étant désormais plus anglophone que francophone ( les problèmes de politique africaine sont très complexes). Louise Mushikiwabo est elle même bilingue (avec sans doute une dominante anglophone car elle a fait des études d'anglais et est mariée à un Américain)

Emmanuel Macron, le 23 mai, à l’issue de sa rencontre avec le chef d'État  rwandais Paul Kagame, a pris position sur l'élection : S’il y a une candidature africaine au poste de Secrétaire générale de la Francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si elle était africaine et féminine, elle aurait encore plus de sens. Et donc, je crois qu’à ce titre, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, a toutes les compétences pour exercer cette fonction […]. Je crois qu’avoir une candidate africaine est une très bonne nouvelle et, à ce titre, je la soutiendrai ».

« Cette position française a de quoi surprendre à plus d’un titre. D’abord, parce que les relations entre Paris et Kigali depuis le génocide de 1994 au Rwanda sont extrêmement tendues. Ensuite parce que le "Pays des mille collines" ne brille pas par son respect de la démocratie. P. Kagame, au pouvoir depuis 1994, a instauré un régime autoritaire en commençant par changer la Constitution pour pouvoir rester au pouvoir jusqu’en 2034. Et Louise Mushikiwabo, considérée par beaucoup comme la numéro deux du régime, a toujours fait montre de sa fidélité envers le régime au point de justifier les dérives et les manquements les plus élémentaires aux droits de l’Homme.

Autre problème et non des moindres, Paul Kagame n’a eu de cesse de prendre ses distances avec le français : choix de l’anglais comme langue nationale, rédaction des actes officiels en anglais, fin de l’enseignement du français dans les écoles, adhésion au Commonwealth en 2009 et discours de Kagame dans la langue de Shakespeare, alors même qu’il s’adresse au président Macron ou à l’OIF – organisation que le Rwanda a d’ailleurs failli quitter sous l'impulsion de son président. En 2014, le gouvernement rwandais a même détruit au bulldozer le centre culturel franco-rwandais de  Kigali, lieu symbolique pour la promotion de la culture et de la langue française au Rwanda.

On s’interroge enfin sur l’intérêt que peut porter le Rwanda à l'OIF, dans la mesure où le régime a longtemps rechigné à y régler sa contribution financière. Les arriérés de paiement accumulés (à raison de 30 000 euros par an) n’ont été soldés qu’en mai dernier. 

Du côté du gouvernement français, on pense qu’il faut donner sa chance au Rwanda. "Il y a des régimes qui peuvent progresser sur le respect des valeurs démocratiques", souligne Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État français chargé de la Francophonie, dans les colonnes du Journal du dimanche du 7 octobre. "Le Rwanda est aussi un pays en avance sur le plan de l’égalité hommes-femmes par rapport à bien d’autres pays francophones", poursuit-il.

Ce n’est pas la première fois que le choix de la France étonne. En 2014 déjà, alors que la fronde populaire se faisait de plus en plus forte contre le Président burkinabé Blaise Compaoré, l’Élysée lui avait proposé de soutenir sa candidature au  poste de Secrétaire Général de l'OIF comme porte de sortie. Ce chef d'État africain avait été choisi par Paris parce qu'il n'avait jamais porté atteinte aux intérêts français. La candidature de Louise Mushikiwabo semble, elle aussi, d'une autre manière, "arranger" l'État français. "Derrière les personnes, il y a une formidable convergence d’intérêts économiques et géopolitiques", affirme Pascal Airault, journaliste à L’Opinion et coauteur de Françafrique, opérations secrètes et affaires d'État, dans un article de RFI, publié le 7 juin. "Le Rwanda est un petit pays qui exerce une influence disproportionnée dans sa région. Pour [ le pragmatique ] Emmanuel Macron, normaliser les relations avec le Rwanda permettra à la France de reprendre sa place dans la région économiquement stratégique des Grands Lacs, où les Américains sont omniprésents depuis Bill Clinton."

Je conclurai par une analyse excellente d'Antoine Glaser, ce qui me permettra en outre de retrouver mon sujet initial que j'ai dû différer. A. Glaser voit lui aussi les avantages que la France peut obtenir de cette candidature :

« La francophonie a toujours été utilisée par la France comme un instrument pour défendre les intérêts français. Paris s’est servi de Boutros Boutros-Ghali comme d’Abdou Diouf, les premiers Secrétaires généraux, pour avancer ses pions en Afrique.

Sous François Hollande, la France a laissé le Canada passer au premier plan, ouvrant la porte à la candidature de Michaëlle Jean. Emmanuel Macron tente par là de reprendre la main, Il fait même d’une pierre deux coups. Il réconcilie la France avec le Rwanda, d’une part, et s’assure, d’autre part, que la direction de l’OIF revienne à l’Afrique. C’est un coup de maître digne d’un champion d’échecs, car personne ne sait mieux que le président français que désormais, la sauvegarde des intérêts de la France passe par les chefs d’État africains. Cela peut paraître très cynique, mais c’est ainsi."

(La suite demain)

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