Trump et Obama ? Pas si simple !

 

Trump et Obama ? Pas si simple !

 

Les "trumperies" désormais quotidiennes (j'avoue avoir hésité entre "trumperies" et "trumpitudes" !) sont telles qu'on finit par idéaliser totalement Barak Obama qui est une des cibles principales de toute la politique de son successeur. En cette période où seule la Coupe du monde de football mobilise l'attention unanime de des médias français j'avoue avoir vivement apprécié un article John R. MacArthur paru au Québec sous le titre « L'ennemi de l'intérieur » le 3 juillet 2018. Comme souvent, il m'a été adressé par mon collègue et ami québécois Jacques Maurais et, comme par le passé, j'ai déjà reproduit des articles de ce même auteur, sans avoir été traîné en justice faute de son accord explicite ; je me laisserai donc aller à le faire encore une fois, vu la qualité et l'intérêt de ce texte. 

« L'ennemi de l'intérieur

La nostalgie Barack Obama bat son plein. Chaque jour de méchancetés et d'insultes par Donald Trump augmente les regrets pour un président qui se comportait comme un adulte. Certes, une restauration de dignité à la Maison-Blanche serait une aubaine. Toutefois, je me trouve de plus en plus agacé par les analyses du caractère de l'ancien président par des journalistes anti-Trump. En tant que critique d'Obama avant la lettre, je me suis souvent buté à l'ignorance de mes confrères, surtout au début de sa montée spectaculaire en 2006-2008. Avec du recul, j'aurais souhaité plus de sagesse de leur part. 

Mais voilà que Maureen Dowd, du New York Times, se trompe de nouveau, malgré son admirable effort pour blâmer le bien-aimé Barack pour l'ascension de Trump. Dowd souscrit à l'idée d'un Obama céleste, celui qui voulait être au-dessus du sale jeu de la politique. Selon ce scénario, Obama était trop idéaliste pour la politique crue, et en même temps trop arrogant et condescendant pour se rendre compte des réalités de l'Amérique profonde et du travail brut nécessaire à un politicien professionnel. Citant le nouveau livre de Ben Rhodes, Dowd saisit la déclaration suivante attribuée à Obama, peu après l'élection de Trump : « Peut-être est-on allé trop loin. Peut-être les gens veulent-ils juste se replier sur leurs propres tribus. » Et encore, « parfois, je me demande si j'étais dix ou vingt ans en avance ». 

En effet, il y a là une indication qu'Obama se sente sorti de la cuisse de Jupiter. Cependant, Dowd s'étonne qu'Obama ait pu ignorer ce qu'elle appelle « la faim pour le changement révolutionnaire » affichée aux rassemblements de Donald Trump et de Bernie Sanders,  faim née de « la peur » qu'avaient de nombreuses petites gens d'avoir sombré dans le vide, oubliés par Washington. Comment se fait-il que le président sortant, bénéficiaire en 2008 du même désir de rupture après huit ans de Bush, ait, en 2016, « appuyé le candidat le plus statu quo et le plus élitiste », Hillary Clinton ? Ironie aiguë, d'après Rhodes, car en fin de compte, le message d'Obama en 2008 fut le même que celui de Trump en 2016 : « [Hillary] fait partie d'un establishment corrompu à qui on ne peut pas faire confiance pour qu'il change. » Pour Dowd, la réponse est dans le manque d'intérêt par Obama de travailler avec les militants du Parti démocrate. Étant « l'homme seul dans l'arène Obama n'aimait pas persuader les gens de faire ce qu'ils ne voulaient pas faire », ce qui est « l'essence de la politique ».

Mon Dieu, comment va-t-on se sortir du cauchemar Trump si les médias méconnaissent la politique américaine à ce point ? Obama était, et reste toujours, un politicien de souche, membre de la faction démocrate la plus puissante et corrompue du pays, le Parti démocrate de Chicago. Ayant quitté son travail de militant pour les pauvres afin de poursuivre ses études de droit à Harvard, il est revenu dans sa ville adoptée et s'est mis à côtoyer les barons locaux pour préparer son avenir. Au long de ce parcours, Obama a littéralement épousé la machine démocrate : en tant que fille d'un capitaine de circonscription, Michelle Obama a non seulement grandi dans le milieu dominé par le « boss » réactionnaire du parti, le maire Richard J. Daley, mais elle lui était redevable pour sa survie économique. Son père, Fraser Robinson, travaillait dans le système hydraulique municipal où l'emploi était quasi garanti aux soldats de la machine. C'est par Michelle que Barack, en 1991, a rencontré Valerie Jarrett, alors chef détat-major adjoint pour le maire Richard M. Daley, fils de Richard J. et l'héritier du fief familial. Au Sénat d'Illinois et ailleurs, Obama a rendu service à son nouveau patron, et le patron l'a bien remercié en février 2007, lorsqu'il a annoncé son soutien et ce, très tôt dans le cycle électoral pour la candidature présidentielle d'Obama.

Un seul événement affirme les liens serrés entre patron politique et disciple : en septembre 2009, en pleine crise financière et alors engagé dans une lutte cruciale pour la réforme nationale des soins médicaux, le président Obama s'est rendu, en vain, à Copenhague afin de décrocher les Jeux olympiques pour Chicago. 

Pourquoi Obama a-t-il appuyé Hillary aux dépens de la nation et en contradiction de ses valeurs censées être progressistes et réformistes ? Sans doute parce qu'en 2008, Hillary a cédé sa place dans sa campagne présidentielle contre la promesse qu'elle deviendrait secrétaire d'État et obtiendrait le soutien d'Obama pour sa candidature en 2016 au moment où ce serait « son tour ». Aujourd'hui, Obama, loin d'être isolé dans des nuages philosophiques, continue à tremper ses pieds dans la boue électorale, surtout pour empêcher les alliés de l'insurgé Bernie Sanders de capter des postes importants au Parti démocrate. Dans ce rôle de seigneur de l'ancien régime, Obama risque encore d'étouffer la réforme et d'encourager la réélection de Donald Trump.

 ( John R. MacArthur est éditeur de Harpers Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.).

 

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