Taubira-ti ? Taubira-ti pas ?

Au moment d'écrire ce billet j'hésite encore. Vais-je jouer avec ce texte le rôle de paratonnerre qui m'est souvent dévolu, un paratonnerre ayant pour fonction majeure sinon unique d'attirer sur lui des foudres qui, de cette façon, épargnent les autres.

Jetons-nous à l'eau même si ce n'est pas prudent par temps d'orage ! Il n'est bruit que de la "une" de Minute; publication dont je croyais qu'elle avait disparu depuis dix ans au moins Cet hebdomadaire aurait titré (j'hésite à reproduire ce titre crainte d'être accusé de complicité!) "« Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane". Ailleurs la formule qu'on juge raciste pourrait être regardée comme plutôt drôle par les "à peu près" qu'elle contient et la polysémie de la formule "avoir la banane" qui est tellement en vogue désormais. C'est en tout cas plutôt mieux que ce que furent, dans le passé, la plupart des couvertures de cette feuille de chou.

J'observe toutefois d'abord que des ministres non leucodermes, pour ne pas dire à l'américaine "caucasiens", ou "de couleur" comme on disait autrefois, dans leur diversité, comme Mesdames Najat Belkacem,Yamina Benguigui Fleur Pellerin, George Pau-Langevin ou Messieurs Kader Arrif et Victorin Lurel n'ont jamais suscité les mêmes réactions. Sans viser à une revue de détail, dans le même poste ministériel, Rachida Dati n'a pas non plus amené de telles réactions. Je pense toutefois que, comme toutes et tous les autres ministres qui n'étaient pas des "Français de souche" comme disait l'autre, nul n'a jamais donné dans le genre exotique comme semble se plaire à le faire, par sa coiffure en particulier, Madame Taubira que j'ai connue autrefois coiffée tout autrement. Je pense qu'il y a, chez elle, dans le choix capillaire qu'elle a fait, une volonté, peut-être inconsciente, de se distinguer et, par là même, de provoquer, surtout Place Vendôme où l'ont précédée Michèle Alliot-Marie et Rachida Dati.

Pour nous éloigner, un instant, du microcosme français, imaginez ce que seraient les réactions aux États-Unis si Barak Hussein Obama arborait, soit une coiffure afro à la Angela Davis, soit la nouvelle coiffure afro à la mode chère à nos footballeurs. Il faut convenir que ce n'est pas sans doute pas par hasard et sans choix qu'Obama opte toujours pour un look parfaitement intégré et même lisse, aussi bien dans sa présentation et sa tenue que dans celles de sa famille, chien compris.

Il est amusant et, pour certains peut être choquant, de voir Christiane Taubira, qui, je le répète, n'a pas toujours eu la coiffure qu'elle arbore actuellement, adopter délibérément une apparence capillaire qui contraste singulièrement avec celle de son auguste voisin au Conseil des Ministres puisque, sauf erreur de ma part, le Garde des Sceaux qu'elle est, occupe le deuxième rang dans l'ordre protocolaire de nos ministres.

La ceinture de bananes de Joséphine Baker autrefois avait moins déclenché les remarques de la presse que la "banane", métaphorique ou réelle, qu'associe à notre Garde des Sceaux actuelle.

Pour ce qui me concerne, connaissant, assez bien et depuis fort longtemps, la sinueuse carrière politique de Christiane Taubira et la zone caraïbe dont elle est originaire, j'avoue que j'ai été stupéfait de voir nommer Garde des Sceaux de la République française dans le gouvernement Ayrault Madame Taubira. Non pas parce que sa formation n'a rien de juridique, mais parce que cette femme est très connue par les positions farouchement indépendantiste qu'elle a longtemps eues dans le début de sa carrière politique, à son retour en Guyane après ses études en France. Il faut dire qu'elle bénéficiait, si l'on peut dire de l'aura indépendantiste, voire terroriste, de son mari Roland Delannon dont elle portait encore le nom en 2001 (Taubira-Delannon est le nom de la loi qui l'a fait connaître !)).

R. Delannon, dont elle a eu quatre enfants, est l'un des fondateurs du MOGUYDE, le "Mouvement Guyanais de Décolonisation" qui se changea, plus ou moins, dans la suite en VO-KA. Ces mouvements anticolonialistes, impliqués dans nombre d'attentats, étaient très violents. Même si l'on a désormais quelques difficultés à accéder aux documents de ces organisations, même par Internet, à les lire, on constate qu'ils sont, toujours et tous, d'une extraordinaire violence, y compris au moment où, après l'élection de François Mitterrand, on prétend souvent qu'ils se sont assagis. Je vous invite à aller les consulter et vous verrez qu'il n'en est absolument rien et que Giscard d'Estaing, Mitterrand ou Chirac sont l'objet exactement du même traitement et des mêmes insultes et imprécations.

On ne doit pas oublier que ces mouvements en Guyane comme aux Antilles furent réellement des mouvements terroristes ; on est donc très loin des images, récentes mais paisibles, de Madame Taubira enlaçant Monsieur Domota lors des grandes grèves de la Guadeloupe. Roland Delannon est resté célèbre par un attentat préparé contre les installations pétrolières de Guyane qui heureusement échoua, mais qui aurait pu faire de nombreuses victimes. Il fut lui-même condamné et passa 18 mois en prison, tandis que Christiane Taubira, qui était alors mère d'une petite fille de deux ans, fut, un moment, contrainte à la clandestinité et à une fuite perpétuelle avec son bébé dont elle a elle-même donné le récit.

Passer d'un tel état à celui de Garde des Sceaux de la République Française est une mutation totale et radicale dont notre histoire ne fournit guère d'exemple, du moins au cours de périodes qui furent des moments de paix, sans invasion ni dictature.

Les Français ont la mémoire courte et nos journalistes sont beaucoup trop ignorants pour pouvoir faire état de tels détails, mais il n'est pas sûr que l'agressivité que certains montrent à l'égard de Christiane Taubira ne plonge pas ses racines lointaines dans ce passé tumultueux et quelque peu oublié ou occulté. Des mélanodermes de la République, hommes ou femmes, de Gaston Monnerville (Guyanais lui aussi) à Lucette Michaux-Chevry (Guadeloupéenne) n'ont jamais suscité les mêmes réactions racistes et il faudrait examiner les choses de plus près si l'on veut en trouver les véritables explications.

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