L’ENA et ses mystères

 

 

Petite devinette historico-politique pour commencer : Quel est le point commun entre Maurice Thorez, Michel Debré et Jean-Pierre Chevènement ? 

 

Je pourrais vous la donner « en cent » comme disait la Marquise de Sévigné ou même « en mille » que vous ne trouveriez sans doute pas la bonne réponse! C'est l’ENA ou, pour être plus clair, notre belle École Nationale d'Administration que le monde entier nous envie mais que, à la différence de notre si remarquable CNRS, nous n’avons pu laisser en héritage à nos anciennes colonies !

 

À la différence de toutes nos vieilles « grandes écoles » qui sont une autre spécialité française et dont les anciens élèves portent tous des noms tout à fait pittoresques et fermement ancrés dans la tradition, même s’ils tendent pour certains à se perdre, l’ENA déroge à cette règle ; ne serait-ce que pour préserver ces noms, je vous en rappelle quelques-uns : les X pour les polytechniciens, les « pistons » pour les centraliens de Paris, les « cornichons » ou les « cyrards » pour Saint-Cyr, les « gadzarts » pour les Arts et Métiers, les « archicubes » pour l'École Normale Supérieure de la rue d’Ulm (la vraie, les recalés s'étant rabattus sur Saint-Cloud, n’étant que des « cloutards »… Rien de tel pour l'ENA qui n’a pas de vraies « prépas » où se forgent ces dénominations et les traditions ; nous y reviendrons plus tard mais je vous dois d'abord la réponse à ma devinette car vous devez déjà vous impatienter, telles et tels que je vous connais.

 

Notre Ecole nationale d'administration a été créée (ordonnance no 45-2283 du 9 octobre 1945) par le Gouvernement provisoire de la République française, alors présidé par le Général de Gaulle. Cette décision, qui était sans doute rendue indispensable par la compromission inévitable de l’essentiel de notre administration avec le régime de Vichy, a profondément modifié la structure même de l'administration publique française. Elle a été préparée par une « Mission provisoire de réforme de l'administration », placée auprès du chef du gouvernement et dirigée … par Maurice Thorez, vice-président du Conseil et surtout Secrétaire général du Parti communiste français. Après la démission du Général de Gaulle le 20 janvier 1946, c'est donc à Maurice Thorez qu’il revient de mener à bien la réforme et d’élaborer le nouveau statut de la fonction publique. Il doit donc assurer la naissance de l'École nationale d'administration qui a été créée avant son entrée au Conseil. Dans les faits, c’est Michel Debré, maître des requêtes au Conseil d'État et Commissaire de la République à Angers, qui animera cette mission de création et qu’on regarde souvent, de ce fait, comme le « père » de l’ENA, d’autant plus qu’il en a ensuite assuré, à titre provisoire, la direction. 

 

Reste le problème de Jean-Pierre Chevènement qui est d'une tout autre génération (né en 1939) ; il fut élève de cette école dans la promotion de 1963 (avec J. Toubon et Ph. Rossillon) mais il est aussi sans doute à l'origine du terme « énarque » par lequel les anciens élèves de l'ENA se distinguent de ceux des autres grandes écoles dont les dénominations sont beaucoup plus pittoresques comme on l'a vu !

 

Le mot n’apparaît que bien plus tard, en 1967 quand paraît, sous le pseudonyme de Jacques Mandrin (déjà tout un programme) un livre, L'Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise, dont le titre même peut se passer de commentaires ! Il est l’œuvre de trois anciens élèves de l’ENA, Jean-Pierre Chevènement, Alain Gomez et Didier Motchane. Tous trois sont ce qu’on peut appeler des « gaullistes de gauche », courant qui s’incarnera dans le groupe « Patrie et progrès », ces trois amis fondant, fin 1965, le CERES (Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste), qui sera, pendant deux décennies, l'aile gauche de la social-démocratie française. Ph. Rossillon, marié à une petite fille Schlumberger, restera néanmoins très proche de Chevènement et on murmure même que sa famille et donc le « grand capital » (pour causer comme M. Thorez) a quelque peu soutenu ces courants politiques à leurs débuts !

 

Reste à savoir à qui revient l'idée même du mot « énarchie » auparavant inconnu et, à partir de là, du nom même des « énarques ». Sans que les choses soient claires et c’est là une hypothèse personnelle, tout me semble indiquer que « l'inventeur » de ces termes est Jean-Pierre Chevènement ;  je me souviens en effet qu’il était un helléniste remarquable au point même d’avoir été lauréat du Concours Général de grec lorsqu'il était au lycée !

 

L’idée est d’ailleurs ingénieuse et suppose un vrai savoir sur la langue et la culture grecques. À partir du sigle ENA et du suffixe « -arque » qu'on peut retrouver dans « hiérarque » et d'autres dérivés du grec (« hiérarchie »), il aurait imaginé «ENArque », dans une intention sans doute plus satirique que péjorative! Énarque a perdu cette connotation qu’impliquait le terme « énarchie » à la publication de ce livre et il a plutôt pris une valeur laudative, surtout dans la bouche des anciens élèves de l'ENA eux-mêmes, désormais peu familiers du grec. Il  ne faut naturellement  pas rapprocher le terme « énarque » (une sorte de bâtard étymologique) de son voisin, le vrai mot « ethnarque », qui existait lui et est un pur composé grec authentique formé d’ethnos (« peuple ») et arkhein (« commander »). Ce terme « ethnarque », assez rare d’ailleurs, renvoie au « gouvernement par un monarque d’un groupe ethnique homogène dans un Etat lui-même hétérogène ». Le plus connu des « ethnarques » est Archélaos, fils d'Hérode. Si vous avez la chance de connaître Jean-Pierre Chevènement posez-lui de ma part la question de sa probable paternité du terme « énarque ».

 

Comme vous le devinez aisément, depuis la création de l'ENA, cette école a fourni l'essentiel des hauts cadres de l'administration française ; son succès même, le nombre et l'étendue de ses promotions (car s'ajoute au concours externe une promotion interne) a conduit à ce qu'il y ait plus d'énarques que de postes correspondant à cette qualification. Ainsi, par exemple, les directions dans les ministères qui longtemps leur ont été réservées n’ont plus suffi à les accueillir tous ; ainsi ont-ils voulu, par exemple mais en vain, accéder aux fonctions de recteurs ou même de présidents d'universités (fonctions réservées jusqu'à présent à des professeurs d'université eux-mêmes, élus par leurs pairs ou choisis parmi eux) ; on en donc vu certains se rabattre dès lors sur de modestes emplois de secrétaires généraux d'université !

 

Un malheur ne venant jamais seul, cette crise de l'emploi chez les énarques s'est doublée d'un exil de l'ENA vers la province ; cette institution, au départ,  ne pouvait être que parisienne ; ce fut le cas des trente-quatre premières promotions d'énarques (la première étant celle de « la France combattante ») ; elles ont pu bénéficier du prestigieux séjour dans l'Hôtel de La Meilleraye (au 56 rue des Saints Pères, à Paris), donné en 1945 à la Fondation nationale des sciences politiques qui a des liens aussi forts que mystérieux avec l’ENA (en particulier via Sciences-po Paris). L'hôtel de Feydeau de Brou, libéré et restauré en 1978, a ensuite accueilli l’ENA et en 2007, cet hôtel particulier a été rebaptisé « Bâtiment René Rémond » par le nouveau propriétaire des murs, l’éternelle Fondation nationale des sciences politiques. René Rémond était certes un ancien président d’université mais fort heureusement il était aussi agrégé de droit et parisien.

 

 

 

 

 

 

Le coup fatal fut porté par une femme (une perfide ingénieur HEC, donc non juriste) Édith Cresson. Elle ne resta pas très longtemps en poste à Matignon mais assez toutefois pour décider en 1991 de déménager l’ENA à Strasbourg. « L’énarchie » traîna des pieds autant qu’elle put pour gagner, en bordure de l’Ill, la Commanderie Saint-Jean qui avait été successivement, funestes présages, un hôpital puis une prison ! Pendant une décennie, l’ENA réussit à éviter l'exil strasbourgeois total en jouant sur trois sites, mais les femmes ne portant décidément pas bonheur à cette noble institution, la 62e promotion de l'ENA, imprudemment nommée « Simone Veil », dû se résoudre à être la première à effectuer la totalité de sa scolarité à Strasbourg.

 

Les promotions successives changent de nom et l'ENA a changé de lieu, mais les récents événements et scandales survenus dans notre vaste personnel administratif et politique (de Radio-France et de l’INA à Sciences-po Paris, en passant désormais par la place Vendôme !) inspirent à certains mauvais esprits l'idée qu’il faudrait-il changer désormais aussi la belle devise de l'ENA : « Servir sans s’asservir », surtout en ce joli mois de mai où l’on célèbre la fin de l’esclavage ! De nombreux exemple illustrent cette nécessité ; ce qui va sans dire allant encore mieux en le disant, on devrait plutôt imposer à l’ENA et aux énarques une formule plus claire et moins sujette à des malentendu comme « SERVIR SANS SE SERVIR ! »

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