Mayotte : aux fous !

 

Mayotte : aux fous !

«  Mayotte : aux fous ! ». Je mets au pluriel cette formule dont on use plus généralement au singulier en raison de la folie qui règne  dès qu'on aborde le sujet de Mayotte, fort à la mode en ce moment, vu les événements qui s'y déroulent depuis un mois, sans que nul ne semble se soucier de les expliquer.

Pour illustrer cette démence généralisée, j'en citerai un des exemples les plus parlants et les plus récents avec ce texte de l'AFP publié le jeudi 15 mars 2018 à 8h19.

« Les barrages mis en place par la population pour protester contre l'insécurité se poursuivaient jeudi matin à Mayotte, où une grande opération de lutte contre l'immigration clandestine était menée par les gendarmes, a constaté une journaliste de l'AFP. Onze points de barrages ont été comptabilisés dans toute l'île. [...] La lutte contre les attestations d'hébergement et de paternité de complaisance, la mise en place de navires supplémentaires contre l'immigration clandestine, la reconnaissance des associations luttant contre l'insécurité, la lutte contre l'habitat clandestin et le démantèlement des bandes, sources d'insécurité. ».

Vous avez dû, comme moi, entendre répéter partout, à Mayotte comme en France métropolitaine, que le principal problème de Mayotte est l'insécurité, ce qui est un peu étrange pour une île pauvre, éloignée de tout, difficilement accessible dont le développement est quasi inexistant.

En effet, Mayotte n'est en rien un eldorado où les cailles tomberaient toutes rôties des ylangs-ylangs (arbres à parfum locaux qui sont l’une des rares ressources, modestes d'ailleurs, de cette île). À Mayotte, 82% à 92% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, alors que le coût de la vie y est le plus élevé de tous les territoires français ; le taux de chômage est de 20% (46,5% pour les jeunes) ; l’illettrisme y bat naturellement tous les records. L'insécurité, sans cesse évoquée, n'a donc en fait qu'une seule cause, immédiate et décisive, l’arrivée, de plus en plus constante et massive de milliers de clandestins, venus des trois autres îles de l’archipel des Comores dont Mayotte fait géogra,phiquement partie.

J'ai entendu hier encore, devant le Sénat, notre ministre de l'Intérieur, Monsieur Georges Collomb, déclarer qu’il avait demandé à un navire de notre marine, pour prévenir ces immigrations clandestines, de « veiller au grain » (pour user, à défaut de moyens plus efficaces, d'une métaphore marine) au large de Mayotte. Il a précisé même qu'étaient en outre en préparation de deux navires (opérationnels à l'été 2018) à des fins de prévention de ces immigrations clandestines.

Je crains que Monsieur Gérard Collomb, tout ministre qu'il est, ait oublié certains détails de la situation et de la configuration de Mayotte que je vais brièvement rappeler ici, à la fois à son intention et pour l'information de mes lecteur(e)s éventuel(le)s.

La surface de Mayotte est de 374 ou 376 kilomètres carrés (le chiffre varie selon les sources) ; l’île  possède un littoral de 175 km, et l’un des plus beaux lagons du monde, dans une partie de ce littoral, lagon d'une surface de 1500 km² ; je crains donc fort que les vaisseaux français, si adaptés qu'ils soient, ne puissent s'y aventurer ! Nos deux vaisseaux ne pourront donc pas grand-chose contre les pirogues comoriennes maniées par des pêcheurs confirmés et  habitués au littoral mahorais comme à l'océan Indien. Je ne pense pas en outre que Monsieur Gérard Collomb, qui a eu récemment quelques difficultés avec l'immigration en général, ait prévu quel serait le mode d'intervention de nos navires en présence des pirogues comoriennes l'éperonnage ou pire encore la canonnade !

Là encore, hélas, quelques données indispensables doivent d’abord être rappelées. En 2014, 597 pirogues ont été interceptées par les autorités françaises, avec à leur bord 12 879 personnes, ce qui suffit à démontrer à la fois le nombre des interventions envisagées et les risques de la prévention vu la surcharge des embarcations. Je crains donc fort que, de ce fait, le seul rôle envisageable pour ces navires français soit de transporter à Mayotte ces immigrants clandestins dans de meilleures conditions de sécurité, un peu comme ça se produit à Lampedusa pour les immigrants africains.

Par définition même, l'immigration clandestine comorienne (les immigrants clandestins viennent des trois autres îles des Comores indépendantes (la Grande Comore, Mohéli et Anjouan, l'île la plus proche de Mayotte, à  70 km)  et ces immigrants sont à peu près impossible à repérer dans la vraie population mahoraise (de Mayotte).  Un seul élément pour faire percevoir la nature et l'étendue du problème : l'hôpital de Mamoudzou, a le record de France (certains disent même d’Europe) des naissances qu'il partage d'ailleurs avec le département de Mayotte lui-même ; 7.300 enfants y sont nés en 2014, soit  «l'équivalent d'une classe de 28 élèves chaque jour ! »). Même si les moyens matériels et humains y sont importants (comme ceux de  la « police de l’air et des frontières » qui, à Mayotte, comme on l'a vu précédemment, a plus à faire avec la mer qu’avec l’air !) les médecins et les soignants  sont débordés car la maternité de Mamoudzou n’a pas moins de sept salles d'accouchement !

Toutes les Comoriennes, qui arrivent des trois autres îles pour accoucher à Mayotte, y viennent exclusivement ( et non « en particulier » comme on le lit ici ou là) pour que leurs enfants, étant nés en territoire français (Mayotte est un département ultramarin), puissent acquérir plus facilement la nationalité française en vertu de notre fameux « droit du sol » (j’ y viendrai !). C'est un peu ce qui se passait autrefois à Marseille, où l'on voyait débarquer des bateaux de femmes enceintes tunisiennes, qui venaient accoucher à Marseille, non pas pour la « qualité des soins » (des milliards d’accouchements ont lieu dans le monde hors de tout milieu médical !) mais pour que leurs enfants acquièrent plus aisément la nationalité française !

L'information sur Mayotte, qui est évidemment  un élément très important d'explication et d'éclairage de ces problèmes, étant lacunaire voire nulle, il faut naturellement une fois de plus « que je m'y colle » et j’y consacrerai quelques blogs.

Dernière question et de moindre importance,  pourquoi et comment ai-je délaissé mes chères terres créoles pour les Comores ?  J'ai toujours gardé, pour avoir vécu longtemps dans cette zone, un intérêt pour l'océan Indien et donc pour les Comores ; j’ai longtemps dirigé,en effet, avec mon collègue et ami Paul Ottino, la RCP 441 du CNRS sur « l’anthropologie et la linguistique de l’océan Indien occidental » et surtout, plus récemment, j’ai gardé un intérêt pour ce département où se sont produits différents événements politiques qui ne sont pas sans importance et qu’expliquent pour une bonne part la culture et le passé de cette région.

À suivre

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