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Billet de blog 16 juil. 2014

« Poubelle la ville », « fini parti » ou les « Mystères de Marseille ».

Robert Chaudenson
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J'ai entendu ce matin sur une radio locale de Provence, dont, selon l’usage des radios bignoles, on nous répète toutes les cinq secondes le nom que j'ai naturellement oublié, une longue et laborieuse interview d'une responsable de la propreté à mairie de Marseille . Elle annonçait, une fois de plus, la fin du « fini parti », méthode de travail spécifiquement massilienne (élégance pour le vulgaire « marseillais »),  dont je vous expliquerai plus loin le pourquoi du comment.

Tout donne donc à penser que va se déclencher d'ici quelques jours une de ces grèves du ramassage des ordures dont Marseille a le secret ; cela est d’autant plus probable que l’usine d'incinération des ordures, construite hors de l’agglomération marseillaise, à Fos-sur-mer et qui avait été l’objet d’un vif conflit politique entre Gaudin et Guérini dans sa phase de conception et de construction, a été très endommagée, en novembre, par un incendie sans doute criminel, qui a causé 70 ou 80 millions de dégâts. L’affaire est d’ailleurs depuis peu remise en outre sur la sellette juridique !

La grève des éboueurs est, en fait, avec la bouillabaisse et la pétanque une spécialité marseillaise et dont le retour est régulier. De temps à autre, des dizaines de tonnes d'ordures y encombrent et surtout empuantissent les rues.  Marseille devient alors un immense « murodrome » (du latin mus, muris  = rat ; c'est-à-dire un terrain de course pour les rats qui y vivent mais sont d’habitude plus discrets). Il convient de ne pas confondre ce terme avec « mirodrome », qui est le seul terme authentiquement francophone, pour désigner les « peep shows » dans lesquels ne se produisent que des souris, sauf dans ceux, plus rares, qui spécialisés dans les mâles. C'est ce phénomène social répété qui m'a conduit à faire ce mauvais calembour entre « poubelle la ville » et le titre « Plus belle la vie », la telenovela française quotidienne de France 3 qui fait la gloire de Marseille et dont on a fêté récemment le deux millième épisode.

Mais venons-en à mon propos central qui peut s'intituler « Les mystères de Marseille », après « Les mystères de Paris ». On ne vous dit pas tout sur les événements sociaux qui se déroulent dans cette belle ville et qui, s’ils sont actuellement souvent évoqués, ne sont, en revanche, jamais véritablement expliqués, car ils sont très loin d'y constituer des nouveautés et font, au contraire, partie du folklore social et économique local.

Prenons le cas des éboueurs marseillais, dont les grèves périodiques, raniment la vieille rivalité entre Naples et Marseille en matière de drogue comme d’ordures. On a pu voir sur internet une vidéo, où un éboueur marseillais expliquait jovialement pourquoi, pendant leurs grèves, on ne retient aux grévistes qu’un seul jour de salaire sur trois journées d'arrêt de travail : un jour, c’est le chauffeur du camion qui est le seul gréviste ; les autres ne le sont pas mais ne peuvent naturellement pas travailler ; le lendemain sont en grève ceux qui ramassent les poubelles, ce qui empêche le camion faire sa tournée sans que le chauffeur soit en grève lui ; le jour suivant, c’est le responsable du secteur dont la grève bloque tout le système ! Après la division du travail, la division de la grève !

Le système provençal du nettoyage urbain, bien connu à Marseille comme à Aix-en-Provence est actuellement mis en cause. On le nomme dans l’idiome local le « fini-parti » ; pas d’horaire fixe ni contrôlé, même si la durée du travail quotidien est, en principe, de 7 heures 30 ; chacun quitte son poste et s’en va quand il juge qu’il a fini la tâche qui lui est, en principe, assignée. Le système ne favorise pas, on s’en doute, le fignolage. On s’arrange, entre soi, pour terminer le ramassage vers 12 ou 13 heures. On peut ainsi, selon les cas, faire la sieste ou aller à son deuxième petit boulot, au noir bien sûr.

Le cas du personnel du port de Marseille est encore plus susceptible de provoquer la stupeur admirative des non-Marseillais. La Chambre de commerce locale, en désespoir de cause, a publié, il y a quelques années, dans la presse parisienne, sous forme d'une blague d'offre d'emploi, la rémunération et les conditions de travail des dockers marseillais. La présentation était drôle ; il s'agissait d'une proposition d'embauche (4000 € par mois pour 18 heures de travail par semaine) mais elle avait l'inconvénient majeur de faire croire justement qu'il s'agissait d'une plaisanterie, alors que ce n'était que la pure et simple réalité. La CGT a donc eu beau jeu de protester, en disant que le salaire mensuel MOYEN d'un docker marseillais n'était que de 2500 €. La CGT jouait ici sur les mots puisque le personnel que visait la pseudo offre d'emploi était celui des 36 « portiqueurs » du port, dont la grève suffit à bloquer l'ensemble de l'activité portuaire (cf. plus haut, le système des éboueurs, qui est aussi, par ailleurs, celui des « cantinières » marseillaises qui ne font grève qu’à la seule heure des repas, c’est-à-dire UNE HEURE PAR JOUR même si les élèves sont privés de repas pour la journée !

Ajoutons pour la question de la pénibilité du travail que, contrairement à ce qu'on peut penser, ces braves dockers ne transportent pas les containers sur leur dos et que le maniement d’une grue ou d'un portique dans un port s'apparente assez à la manipulation d’une PlayStation. Ce métier de docker est en outre si mal payé et si pénible que l’une des plus vieilles exigences de cette corporation est que les recrutements y soient prioritairement sinon exclusivement réservés aux enfants de dockers ! Cela dit, ça paye, puisque le gouvernement Fillon, en pleine crise, a pris une disposition DEROGATOIRE pour maintenir le régime spécial de la retraite à 55 ans (10.000 actifs pour 20.000 retraités!)

On se plaint du manque d'emplois à Marseille, mais de tels exemples font comprendre pourquoi ils sont évidemment très convoités.

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