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Billet de blog 17 avr. 2016

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À propos des successives Agences de la langue française : un peu d’histoire

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Le Général De Gaulle a créé, il y a exactement un demi-siècle, en 1966, le premier « Haut Comité pour la défense et l'expansion de la langue française », qui est devenu ensuite le « Haut Commissariat à la langue française » ; cette dernière dénomination, sans doute en raison d’un léger parfum de vichysme et de colonialisme, s’est muée en 1973 en « Haut Comité de la langue française », puis, perdant de la hauteur, en un simple « Commissariat général à la langue française » en 1984.

En 1989, nouvelle dénomination quand nait la « Délégation générale à la langue française » (DGLF), dont, dès 2001,  l’acronyme se bégaiera, en DGLFLF, « Délégation générale à la langue française et aux langues de France », afin de prendre en compte les langues régionales de la France, dont le facétieux Bernard Cerquiglini n’avait pas hésité à compter jusqu’à soixante-quinze (septante-cinq si vous préférez) sur le territoire national (domaines ultramarins compris, bien entendu !). Nul pourtant ne saurait nous reprocher d’avoir manqué d’imagination en la matière! Nous sommes toujours plus prompts et plus enclins à créer des « Offices » ou des « Agences » ou à en changer le nom qu’à en suivre l’activité et à en évaluer les résultats !

Notre Président « normal » n’a pas abandonné cette tradition bien française, même si je crains fort que, dans le tumulte et l’agitation politiques de cette fin d’année 2015 puis dans les premiers frémissements de la campagne présidentielle à venir, les inquiétudes sécuritaires du moment n’aient fait oublier qu’en mars 2015, notre Premier Ministre avait présenté un nouveau Plan concernant notre langue (« Un de plus ! » observerez-vous avec la pertinence et la perfidie que je vous connais), « La République en actes » qui portait sur l’égalité et la citoyenneté. Soixante mesures, dont plusieurs concernent la langue française, y figuraient ; certes, avec un petit air de « déjà vu », elles visaient à favoriser « la mixité sociale » et à « recréer du lien » [sic] en « poursuivant la lutte contre les inégalités et les discriminations ».

Six de ces mesures concernent donc de façon explicite l’apprentissage et la maîtrise de la langue française, reconnus indispensables et urgents devant le Waterloo linguistique que chacun constate et déplore. On y lit : « Elles [ces mesures] s’adressent à tous les élèves ainsi que ceux nouvellement arrivés en France [« que » est sans doute ici par erreur pour «qu’à » ; il est naturellement très fâcheux de trouver des fautes de français si grossières dans un texte officiel sur un tel sujet !), aux immigrés primo-arrivants ou candidats à la naturalisation, mais également à tous les adultes, français ou immigrés installés en France depuis longue date [anglicisme fautif mis sans doute pour « de longue date »].

Sous l’autorité du ministère de l’Intérieur (le texte ne vient donc pas de la Rue de Grenelle, ce qui est un peu étonnant en cette matière), un projet, qui sera mis en œuvre dès septembre 2015, offre « un parcours de formation linguistique à chaque nouvel arrivant. Ce parcours doit aboutir à un niveau d’initiation ou de découverte, [la virgule est ici fautive] au terme de la première année, et à un niveau intermédiaire de capacité de conversation simple (niveau A2 du cadre européen de référence) au terme de cinq ans. Cette mesure vient s’ajouter à la formation linguistique accessible déjà mis [ Sic ! Pour « mise » je suppose !] en place pour les candidats à la naturalisation ». On nous a seriné cet air depuis des années, la funeste « radicalité » devant en outre être embarquée dans la même charrette didactique !

Nul n’a sans doute osé dire à Monsieur le Premier Ministre, ni parmi ses conseillers spécialisés, ni à la DGLFLF, où l’on devrait pourtant s’en souvenir, qu’un plan exactement identique, quoique plus ambitieux encore, en tout cas pour les moyens nécessaires et les objectifs définis et visés, avait été conçu et présenté, il y a une bonne dizaine d’années, sans jamais connaître, naturellement le moindre début d’esquisse de commencement de réalisation !

Par ailleurs, le nouveau plan prévoit, toujours dès 2015 vu l’urgence, « des actions pour lutter contre l’illettrisme et l’analphabétisme en articulation [gare à l’arthrose ; « relation » eût été ici mieux venu et surtout plus prudent qu’« articulation » !] avec les collectivités, les organismes collecteurs et les partenaires sociaux » et notamment une mission de préfiguration d’une « Agence de la langue française en France ». ». Ouf, je respire enfin car l’absence de toute référence à une indispensable et future « Agence » (nous n’en avons guère que quatre cents) m’inquiétait au plus haut point comme vous l’avez vu !

L’annonce faite en mars 2015 avait été suivie de très près (en mai 2015) par la nomination de Loïc Depecker comme « Délégué général à la langue française et aux langues de France », en remplacement dans cette fonction de Xavier North, qui avait quitté ce poste fin 2014.

Dans le passé, avant sa nomination comme professeur à Paris III, L. Depecker avait exercé diverses fonctions dans toutes les précédentes instances traitant de la langue française, comme le Haut Comité de la langue française, le Commissariat général à la langue française et la Délégation générale à la langue française comme responsable du service de terminologie. On le donne en général comme l’auteur du Dictionnaire de termes officiels de la langue française, publié sans nom d’auteur par la DGLF en 1994 et sur lequel je vais revenir. Cet ouvrage ne figure toutefois pas dans la liste de ses publications où l’on note pourtant, pour un domaine proche, un Dictionnaire des personnes âgées, de la retraite et du vieillissement (avec Jean-Charles Sournia, Franterm, 1984).

La loi Toubon, votée le 4 août 1994, bien peu respectée par ailleurs de nos jours, imposant, pour les textes administratifs, l'usage d’un vocabulaire français « officiel », dans ces circonstances, à cette fin et vu l’urgence, il avait sans doute fallu, à la hâte, fabriquer et publier un Dictionnaire de termes officiels de la langue française, au titre un peu étrange car on y attendrait plutôt, en effet, « des termes officiels » que « de termes officiels ».

Issu des travaux des multiples commissions de terminologie des ministères français (« chacun a la sienne », comme dans « l'Ami Bidasse »), ce dictionnaire, outre les aberrations qu'il contient, a toutefois un vice bien plus grave à mes yeux. Comme on le verra par des exemples, il prend en effet, quasi systématiquement, le contre-pied des propositions québécoises en matière de terminologie, alors qu'on n’a jamais cessé de nous vanter les indispensables harmonisation et mise en synergie au sein de la Francophonie. Or, les Québécois, par la force des choses et surtout par l’effet de leur « Charte de la langue française », souvent dite « Loi 101 », se sont consacrés, bien plus que les Français et depuis bien plus longtemps, au développement terminologique de notre langue commune. Il aurait donc été courtois, logique et intelligemment coopératif de retenir un certain nombre des termes, dont ils avaient usé bien avant nous et qui, souvent, étaient aussi convenables, sinon meilleurs, que ceux qui ont été proposés dans la suite par la France et ses cohortes terminologiques ministérielles.

 (La suite et la fin demain !)

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