Exception culturelle et diversité culturelle

L'ordre dans lequel on peut présenter ces deux termes est discutable si l'on y voit une référence chronologique. La tendance actuelle est de plutôt présenter "le concept de "défense de l'exception culturelle" comme un sous-ensemble de celui de la "défense de la diversité culturelle".

L'ordre dans lequel on peut présenter ces deux termes est discutable si l'on y voit une référence chronologique. La tendance actuelle est de plutôt présenter "le concept de "défense de l'exception culturelle" comme un sous-ensemble de celui de la "défense de la diversité culturelle"." (je cite là un extrait de l'article de Wikipédia sur le sujet). En fait, s'agissant de la France, la principale intervenante dans ce débat politico-commercial, on devrait bien plutôt faire l'inverse. Il est, en effet, incontestable que la défense de la "diversité culturelle" n'est venue qu'après celle de "l'exception culturelle", exclusivement française au départ, cette position manifestant de façon un peu trop voyante l'arrogance française et la croyance inébranlable des Français dans la supériorité de leur langue et de leur culture. Un peu d'historique de cette question du côté français et francophone est donc ici indispensable et cela d'autant que, du fait même de cette ignorance, on a totalement oublié de célébrer, en 2013, les 20 ans de "l'exception culturelle" française qui a été établie et reconnue sur le plan international et francophone lors du Sommet de la Francophonie tenu à l'île Maurice en 1993. 

En fait, du côté proprement français, les choses remontent même un peu plus loin, puisque un décret du 17 janvier 1990, pris par Catherine Tasca, alors ministre de la francophonie, imposait des quotas de création francophone pour le cinéma et l'audiovisuel. Le détail importe peu ici (et cela d'autant moins qu'il ne semble guère respecté). Comme il fallait naturellement à la France un appui international, on l'a assez logiquement cherché, comme toujours à l'ONU, du côté de la francophonie du Sud et, lors du sommet de l'île Maurice que j'évoquais précédemment, en 1993, on a obtenu, sans trop de mal, le soutien d'une bonne quarantaine d'États membres de l'Organisation Internationale de la Francophone. On les a sans doute un peu poussés du côté français, mais il faut bien dire que les Etats du Sud qui ont d'autres chats à fouetter, se sont laissés assez facilement convaincre car cela ne les engageait à rien.

En fait la France et la Francophonie, quoique un peu dures à la détente, se sont rendus compte toutefois du caractère quelque peu impérialiste d'une mesure qui ne concernait guère qu'elles. Aussi, deux ans plus tard, avec la déclaration de Cotonou, à l'occasion du Sommet de la Francophonie tenu dans cette ville en 1995, on a fait entrer dans la danse la "diversité culturelle". La chose ne manquait pas de pittoresque car la France, naguère encore, le grand oppresseur des langues et des cultures autres que les siennes, en son sein propre comme dans son empire colonial, s'est faite alors le bon apôtre de la diversité. La France prenait enfin conscience de ne pouvoir dresser, à elle seule, contre l'anglais (évidemment le seul adversaire réel) l'une de ces lignes Maginot dont elle possède le secret. Cela ne trompe évidemment personne et les francophones non français, comme nos amis québécois, ne cessent de nous reprocher non sans quelque raison, notre arrogance et même, de temps en temps, une forme de complaisance envers l'anglais qu'ils ne manqueront pas de souligner dans le fait que la loi Fioraso ouvre les portes de nos universités à la langue de Shakespeare.

Non sans difficultés, cette stratégie qui vise, à terme, à faire de la culture une exception dans les traités internationaux, en particulier auprès de l'OMC, s'avère payante, d'autant que l'idée de "diversité culturelle", qui fait un peu pendant à celle de "biodiversité", lui gagne la sympathie des mouvements écologiques. La France se heurte toutefois à l'opposition constante et puissante des Etats-Unis. Finalement en 1994, une clause d'exception culturelle (mais différente de celle que prône la France) est adoptée. Elle stipule que la culture, sans être n'est pas "exclue" définitivement du champ d'application des accords du GATT, n'y est pas, pour l'instant, incluse. Toutefois, la France a fini, non sans mal, par faire voter par l’UNESCO, le 20 octobre 2005, une « convention sur la protection et la promotion de la diversité culturelle ». En mars 2007, à Montréal, trente-huit "coalitions" regroupant quatre cents organisations professionnelles de la culture de toutes les régions du monde, ont réaffirmé leur soutien à la "diversité culturelle".

La diversité culturelle est donc assurément plus vendable et plus porteuse que l'exception culturelle francophone initiale de 1993 puisqu'elle fait entrer dans le jeu toutes les autres langues alors que l'exception culturelle de départ était perçue clairement comme l'exception française. On retrouve ici le curieux exceptionnalisme français qui conduit certains à affirmer que le français est la langue des droits de l'homme, ce que j'ai quelque peine à croire et que dément en tout cas une connaissance plus précise de l'histoire des idées. Placer en France l'origine exclusive des droits de l'homme est même, pour le coup, une erreur historique manifeste, même si la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, rédigée en français, peut inciter à le faire. Tout analyste, qui a une connaissance suffisante de l'histoire des idées au XVIIIe siècle, attribue plutôt le mérite de l'émergence de ces idées à l'Angleterre, pépinière des idées des Lumières et refuge de nombre de nos philosophes.

Vendredi 14 mai 2013, la Communauté européenne, à accepté, en traînant un peu les pieds il est vrai, de faire, dans les accords du GATT, une exception pour la culture ;  cette mesure n'est sans doute pas définitivement acquise, selon les termes mêmes des textes de 1994. Elle est contestée, au sein même de l'Europe, ne serait-ce que par M.J. Barroso. On observe d'ailleurs que c'est des lusophones (comme Barroso) comme autrefois des hispanophones (comme Aznar), que viennent les réserves de certains à l'égard de l'exception culturelle ; hispanophones et lusophones, forts du nombre de locuteurs réels de leurs langues et du dynamisme démographiques de ces populations n'ont pas, de toute évidence, quant à l'avenir de leurs langues, les mêmes craintes que les francophones !

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