On a entendu et lu tant d’inexactitudes voire de criantes sottises à l'occasion de cette « Semaine de la langue française et de la francophonie », à commencer par ses dates, (elles-mêmes incertaines selon les sources : 13-20, 14-21 ou 15-22 mars) mais surtout à propos du dénombrement des prétendus 274 millions de francophones actuels dans le monde, sans parler des fantasmagoriques 750 millions prévus pour 2050 !) ; tout cela s’est fait sous des plumes et/ou dans des bouches données comme les plus autorisées, si bien que j'ai renoncé à faire, pour cette semaine, le bêtisier que je m'étais pourtant promis d'établir. J’en ai déjà parlé et je n’y reviens pas !
Le ton a été donné d’emblée par une annonce de TV5 Monde que je reproduis ici fidèlement :
« TV5 Monde s'associe plus particulièrement, le 16 mars, à la 1ère Journée de la langue française, initiée par le CSA ainsi qu'à la Journée internationale de la Francophonie le 20 mars. À cette occasion, TV5 Monde produit et diffuse l'émission spéciale « Dites-le franco(phone)», réalisée depuis l'Hôtel de Ville de Paris et présentée par Guillaume Durand ».
À lire cette prose officielle, je regrette déjà de consacrer ce blog au FEW (ou à l’FEW) alors que je ferais mieux de révéler aux rédacteurs de ce texte (car à France-Télévision, je ne doute pas qu’on ne se soit mis à plusieurs pour le rédiger) l’existence du Trésor de la langue française, désormais informatisé et même celle du Petit Larousse où ils auraient aisément pu apprendre que « initiée par le CSA » est non seulement une grosse faute de grammaire (le verbe « initier » est transitif) et même, dans le cas présent, un contresens ! L’étrange « Dites-le franco(phone) » doit se vouloir une « vanne » (Hi ! Hi ! Hi !), assez inepte d’ailleurs, mais en revanche elle aussi incontestablement et clairement attentatoire à la grammaire française ).
Les exercices proposés aux amateurs durant cette semaine et cette journée portent essentiellement, si j'ai bien compris, sur les apports étrangers à la langue française ; il y a là clairement une tâche dont les promoteurs d'un tel sujet n'ont pas un instant soupçonné l'immensité et la complexité. Avant de proposer un tel jeu, ils auraient bien dû consulter précisément les 25 volumes, en 160 fascicules et près de 20. 000 pages du FEW, cette immense somme érudite, car sa seule contemplation respectueuse aurait suffi à leur faire comprendre la vanité et l'inanité d'une telle démarche, ne serait-ce que parce que les étymologies de nombre de mots français ne sont pas toujours définitivement établies et que, d'autre part bien des termes, restent d'origine inconnue ou incertaine, une partie spéciale du dictionnaire leur étant même consacrée.
Certes, comme je l'ai fait remarquer avec un peu d’ironie (ou de méchanceté, comme vous voudrez) dans un précédent blog, on ne peut mettre au compte de l'ignorance de cet ouvrage, les propos de certains linguistes qui se sont consacrés à ces questions étymologiques, surtout dans la mesure où elles plaisent, à juste titre, au public et assurent donc à ces prétendus « spécialistes » des sinécures d'autant plus lucratives que leur tâche, toujours de deuxième main, est d'autant plus facile qu'elle se borne à compiler et à plagier ce FEW !
Venons-en donc au fait ! Sans avoir à en rougir en quoi que ce soit, nombre de lectrices et lecteurs de ce blog doivent imaginer qu'une fois plus je me suis offert ici un titre sibyllin voire supposent que j'ai purement et simplement inventé ce titre étrange pour un ouvrage inconnu ou imaginaire.
Il n'en est rien ! Durant ces journées de la langue française, je n’ai vu ou entendu nulle part évoquer le FEW, qui est pourtant, en matière d’étymologie, d’emprunts et d ‘apports lexicaux, la première pour ne pas dire la seule référence ! Le Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW) ou originellement Französisches Etymologisches Wörterbuch. Eine darstellung des galloromanischen sprachschatzes (« Dictionnaire étymologique français. Un tableau du trésor lexical gallo-roman » ), conçu et mis initialement en oeuvre par le philologue suisse Walther von Wartburg (1888-1971) est le grand dictionnaire étymologique de référence des langues gallo-romanes et, de façon centrale, du français. Le FEW est donc tout simplement le seul dictionnaire étymologique de la langue française.
Toutefois, la principale particularité du FEW et assurément la plus étrange est que cet immense dictionnaire étymologique de la langue française et des parlers qui s'y rattachent est en allemand ! Cela n’en facilite assurément pas la consultation, sans empêcher pourtant les non germanophones d'user de cet admirable outil linguistique, ce que j’ai fait souvent et depuis fort longtemps sans connaître moi-même le moindre mot d'allemand.
Cette circonstance étonnante tient à ce que l'auteur, quoique parfait francophone (c'est la moindre des choses !) et ayant été l'élève, à Paris, de Jules Gilliéron à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, à qui d'ailleurs le FEW est dédié conjointement avec Meyer-Lübke, fut toute sa vie professeur de linguistique française dans diverses universités de Suisse et d’Allemagne ; il aurait donc parfaitement pu rédiger en français, cette œuvre majeure qui fut celle de toute sa vie. J'ai entendu dire autrefois, mais je n'ai pas trouvé trace de ce détail dans mes recherches actuelles, qu'il avait sollicité pour son travail l'aide de la France qu'il n'avait pas obtenue, ce qui n'est pas pour étonner. Il a eu en tout cas beaucoup de difficultés à trouver un éditeur et ses tentatives en France ont été infructueuses, tant dans l'édition que de la part des pouvoirs publics. Pour en finir avec sa biographie qui fut tout simplement celle d'un professeur de linguistique française, de Berne à Leipzig, Chicago et Bâle, j'ajouterai qu'il fut marié quatre fois ce qui est la principale circonstance un peu remarquable dans son existence que son FEW occupa totalement. Ces multiples mariages (N’oublions pas la devise des dictionnaires de Pierre Larousse : « Je sème à tous vents » !) ne m’étonnent qu’à moitié car j’ai toujours pensé qu’il fallait être un peu fou pour entreprendre pareils travaux ! En fait, selon un témoignages des plus fiables (celui de mon ami Jean Paul Chauveau), contrairement à ce qu'on a pu lire, par exemple dans Wikipedia, Wartburg n'a été marié qu'une seule fois, et à l'époque où il était encore professeur de lycée à Aarau en Suisse, il avait associé à la rédaction du FEW sa femme et sa belle-mère, et, plus tard, sa maison personnelle de Bâle était le laboratoire où collaborateurs et assistants rédigeaient le dictionnaire, qui a constitué le centre de sa vie.
Vu l'immensité de cette oeuvre que son auteur avait commencée en 1922, elle ne fut achevée qu’en 2002, par d’autres que lui mais selon ses principes, après sa mort survenue en 1971 ; le travail se poursuivit fort heureusement aussi sous différents auspices. Travail individuel d’abord, le dictionnaire de Warburg reçut enfin en 1952 le soutien du « Fonds national suisse de la recherche » et ce n’est que très tardivement, en 1993, que la France entra aux côtés de la Suisse dans l’entreprise par le biais d’une convention avec le CNRS. Le Centre du FEW fut alors transféré de Bâle à Nancy, à l'INaLF dont le CNRS ne savait pas trop quoi faire et qui est devenu depuis l'ATILF (au CNRS on change les noms faute de se résoudre à changer les choses !). La tâche consistait à poursuivre et achever dans ce cadre l'édition du FEW et d’en refaire les premières lettres et donc les premiers volumes publiés (A, B, D, E, F, et le début du C) ; la qualité de ces premiers volumes originaux étant moindre que celle de ceux de la suite. Une nouvelle rédaction des éléments germaniques (A-F) puis latins (les fascicules 134, A-Acer, et 135, Apaideutos-Architectus, a paru en avril et octobre 1970).
Le FEW ne fut achevé en 2002, sous la forme originale assez incommode d'ailleurs puisque l’ouvrage comportait 160 fascicules ce qui en rendait la consultation bien incommode si l'on n'avait pas choisi de les regrouper en les reliant en gros volumes (d’ailleurs prévus), ce que rendait parfaitement possible la présentation de ces fascicules.
Le problème de la consultation du FEW tient moins au fait que le dictionnaire est rédigé en allemand, ce qui est relativement peu gênant puisque ne sont proposés dans cette langue que des parties finales des articles et que des lecteurs compétents peuvent parfaitement reconstituer ces développements à partir des données qui précèdent ces passages en allemand ; l’intérêt majeur de ce dictionnaire se trouve ailleurs, dans les attestation françaises ou dialectales. Je ne puis le mettre ici en évidence par un exemple de présentation d’un article dans son détail vu le manque d'espace éditorial ; le problème est que les millions de termes que présente le FEW doivent y être recherchés à partir des étymons eux-mêmes, sur lesquels les spécialistes ne sont pas nécessairement d'accord. Le regroupement par origines (les principales étant latines et germaniques) n'est pas nécessairement une aide sûre dans la mesure où certaines étymologies sont discutées et où les index, certes fort précieux, ne permettent pas toujours de retrouver l'emplacement où se trouve mentionné tel ou tel terme qu’on cherche. Le plus simple, quand la chose est possible, est de faire une première recherche dans l’ouvrage de Bloch et Wartburg Dictionnaire étymologique de la langue française !
À cet égard, le FEW présente une curiosité rare pour ne pas dire unique. Des spécialistes se sont attachés, en effet, à rédiger un manuel d'utilisation du FEW car, faute d'un certain nombre de compétences et surtout d'une expérience particulière, il est à peu près impossible à un néophyte de l'utiliser faute d’en avoir une certaine pratique. Un manuel pour l'utilisation du FEW est donc préparé par André Thibault et Anne Bovet-Matthey ; cet ouvrage n'est malheureusement pas encore publié mais il sera assurément fort précieux pour tous ceux qui s'intéressent aux origines du lexique français.