Migrants ? Incertitudes à propos des Africains (  suite 6)

Migrants ? Incertitudes à propos des Africains (  suite 6)

 

" Le bilan de l’immigration n’est, selon Michèle Tribalat, ni fait ni prêt d’être fait car il pourrait se révéler négatif. Faut-il croire au complot des belles âmes ? " (Nicolas Journet, Les épreuves de la vie > Actualité de la recherche, juin 2010  : "Michèle Tribalat : Une démographe qui dérange").

Qui mieux que Michel Tribalat elle-même peut nous présenter la querelle qui oppose les démographes français jusqu'au sein même de l'INED ? Suivons donc plutôt dans ce maquis démographique la présentation de cette confrontation faite par Nicolas Journet :   

" Lorsque, fraîchement recrutée par l’INED [ Hervé Le Bras, ingénieur à l'INED, venait de le quitter deux avant, en 1974, tout en y restant plus ou moins ]  Michèle Tribalat reçut en 1976  la mission d’étudier l’immigration en France, elle héritait d’une patate chaude. En était-elle pleinement consciente ? Peut-être pas : à l’époque, on parlait encore de « travailleurs étrangers » sans que le ciel s’assombrît sur le champ. [ Je n'insisterai pas une fois de plus sur la responsabilité de VGE, tout fier de son idée absurde et funeste d'instaurer le "regroupement familial" en 1975-1976, choix qui  a eu des conséquences funestes dont nous sommes bien loin d'être sortis ] Trente-quatre ans plus tard, elle est toujours en poste, a monté en grade mais travaille hors équipe, car la patate chaude ne lui a pas attiré que des amis. 

La démographie, sa spécialité, peut en effet se révéler un sport de combat : en 1992, M. Tribalat introduit dans ses enquêtes le principe du décompte des origines ethniques et préconise d’en étendre l’usage. Mal lui en prend, car le recueil de ce genre de données est peu autorisé en France, et à double tranchant : il fige des identités autant qu’il sert à mesurer des inégalités. [ Cf. dans mon blog précédent les errances juridiques qui, en France, ont découlé de cette politique absurde ! ]. Une sévère querelle opposera donc deux camps, les pro- et les anti-Tribalat. Le côté anti, Hervé Le Bras en tête (Le Démon des origines, 1998), est plutôt républicain et de gauche. Les pro, quant à eux, ne sont pas tous de fervents antiracistes : les statistiques ethniques ont tout pour provoquer l’enthousiasme d’une extrême droite désireuse de distinguer les « Français de souche » d’avec ceux « de papier ». Mais M. Tribalat le proclame haut et fort : elle est de gauche et réplique, avec Pierre-André Taguieff, par un "Face au Front national", ce qui lui vaut l’antiprix Lyssenko du club de l’Horloge en 1999. Ses adversaires sont donc partout. Depuis, l’affaire des statistiques ethniques s’est un peu diffractée et, en tout cas, a changé de mains. M. Tribalat a-t-elle pour autant retrouvé la paix du laboratoire ? Pas durablement. Après s’être risquée à une analyse plutôt alarmiste de l’Islam en France (La République et l’Islam, 2002), elle vient de livrer un nouvel essai au contenu certes assez technique, mais aussi très contrariant. Les Yeux grand fermés. L’immigration en France, (Denoël, 2010). 

Ce livre est d’abord une protestation contre la réticence qui, selon M. Tribalat, a longtemps caractérisé l’attitude de l’État français face au décompte de l’immigration : la diffusion d’un maigre solde migratoire n’est qu’une image très partielle de la réalité de la présence étrangère en France, qui d’ailleurs s’alimente largement de regroupements familiaux.[ Encore une fois ! Bravo Giscard !]. Mais ce n’est pas tout. Dans les chapitres suivants, M. Tribalat montre d’autres intentions. D’abord, elle épingle la montée en puissance d’acteurs internationaux (Europe, Onu, ONG, Cours de justice) limitant la souveraineté des États en matière de politique migratoire, et animés d’un même esprit de « transnationalisme ». Leurs opinions sont fréquemment reproduites par les médias. L’immigration, dit-on, compensera le déclin de la natalité européenne [ encore une idée de Giscard !]. Faux, explique-t-elle : des études montrent que cet apport ne peut assurer une retraite aux générations actuelles et à venir. L’immigration contribue à la croissance économique des pays d’accueil. Douteux : des simulations pratiquées ailleurs qu’en France ne montrent qu’un apport faible, sinon nul. Les immigrés s’intègrent au tissu social des pays d’accueil. Difficile à mesurer en France, mais le fichier Saphir de son collègue Bernard Aubry, interrompu en 2008, montrait que leur concentration géographique était en progression.

Comment se fait-il, s’indigne M. Tribalat, que de telles études ne soient pas poursuivies ? Sont-elles écartées parce que politiquement gênantes ? C’est très possible, mais quelle leçon tirer de tout cela ? M. Tribalat s’en charge : sa protestation n’est pas seulement celle d’une démographe qui réclame des outils et des moyens de connaître. Elle dénonce la désinformation et la perte de contrôle des citoyens sur les enjeux de l’immigration, et notamment sur la question de savoir si elle profite ou non à ceux qui sont déjà là. De droite ou de gauche ? Son point de vue est en tout cas celui d’une spécialiste qui, les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges, s’inquiète de chiffrer les intérêts économiques des natifs et constate qu’il n’est pas évident. " (fin de citation)

 ( demain suite 7 : une analyse voisine)

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