Le sottisier de l'orthographe

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L'orthographe du français fait faire beaucoup de fautes à la plupart de ceux qui se risquent à écrire cette langue et les choses ne font que s’aggraver ; je viens de découvrir qu’on trouve toutefois encore plus de sottises et d'erreurs, d’une autre nature, dans les textes de ceux qui prétendent parler de cette orthographe et des réformes qu'on a essayé d'y conduire.

 

Pour me changer un peu de la prose du Figaro (la langue et l’orthographe sont l’un des sujets de prédilection du quotidien favori de Jean d’O.) comme de celle de Madame Carrère d'Encausse, Secrétaire Perpétuelle de l'Académie Française qu'on oblige injustement à assumer des responsabilités qui furent, en réalité, celles de son prédécesseur, Maurice Druon, qui ne fut pas (hélas ou heureusement), plus perpétuel qu'elle ne le sera elle-même, je me suis référé à un article de Libération (17 février 2016) d'une certaine Madame Marie Piquemal qui a cru bien faire de se fier sur ce point aux propos d’un Monsieur Fabrice Jedjic, au patronyme de footballeur, mais présenté par Madame Piquemal comme « linguiste au CNRS » ; elle précisait même, non sans quelque imprudence, qu’il « connaîtrait par cœur l'histoire de l'orthographe française » alors que P. Jecjic qui semble n'être, en fait, qu'un « ingénieur d'études au CNRS » appartient donc à cette catégorie mystérieuse et indéfinissable d’ATOS qui ne sont ni ingénieur ni chercheur ; il aurait fait, en 2002, avec Françoise Gadet, une thèse intitulée « Aménagements de la norme, variation et permanence dans l'écriture de variétés de français », dont le rapport avec le sujet en cause ici me paraît assez lointain. Il semble toutefois avoir d'abord travaillé avec Nina Catach, hélas morte en 1997, et qui fut, en son temps, la principale spécialiste de l'orthographe du français et unanimement reconnue comme telle.

 

Commençons par le commencement, c'est-à-dire avec la création par Michel Rocard en 1989 d'un Conseil de la langue française qui comprenait de 19 à 25 membres nommés par décret pour un mandat de quatre ans. Ils étaient là « en raison de leur compétence ou des services rendus à la connaissance, à l'étude, à la diffusion et au bon usage de la langue française ». Si on laisse de côté son président (le Premier Ministre) et les membres de droit (ministre de l'éducation nationale, de la francophonie ; Secrétaires perpétuels de l'Académie française et de l'Académie des sciences), on constate que, parmi les 21 membres choisis en 1989, les véritables linguistes n'étaient pas une dizaine comme le prétend F. Jecjic, mais cinq en tout et pour tout : Jean-Claude Chevalier, Pierre Encrevé, André Goosse (belge), Maurice Gross et Bernard Quemada. On peut d’ailleurs au passage s'étonner de l'absence de Nina Catach qui était la principale spécialiste française de cette question. Les linguistes étaient donc très loin d'être majoritaires dans ce Conseil, par ailleurs très franco-français à une exception près.

L'auteure de l'article de Libé. a consulté et suit un « expert », Fabrice Jecjic, « linguiste au CNRS » qui, selon elle, « connaît par cœur l'histoire de l'orthographe française », car « il a passé sa vie le nez plongé dans l’orthographe française, à suivre ses méandres et ses évolutions, parfois ubuesques ». Elle ajoute : « Fabrice Jecjic, linguiste au CNRS, se souvient comme si c’était hier des débats enflammés sur la réforme de l’orthographe en 1990, faisant la une des journaux de l’époque ». 

 

Je ne suis pas sûr que Monsieur Jecjic se souvienne très exactement de l'intérêt qu'a suscité cette réforme de l'orthographe de 1990 ou qu’il ait été en position d’en juger. Je connaissais assez bien tous les linguistes membres de ce Conseil et me souviens même d'un déjeuner à Matignon avec Louis-Jean Calvet, à l’invitation de Pierre Encrevé, qui fut sans doute le principal artisan de cette réforme, vu ses relations étroites avec la ministre de la culture d’alors, Catherine Trautmann dont il était conseiller et qui était très proche de Michel Rocard! 

 

Le reste du propos ne vaut guère mieux ! « Le débat avait été très animé à l’époque. […] A ce moment-là, l’anglais commençait à s’imposer dans le domaine informatique et apparaissait comme un modèle de modernité. Michel Rocard voulait moderniser la langue française et son orthographe bien trop compliquée ». La domination de l’anglais est bien plus ancienne (le pamphlet d’Etiemble est de 1964 !) et la réforme souhaitée par Maurice Gross (qui était lui-même membre de la Commission !) visait surtout la prise en compte des exigences de l’informatique, déjà très utilisée à l’époque, et visait d’abord à éliminer les signes diacritiques du français que refusaient les ordinateurs.

 

« Ce conseil supérieur donc, réunissait une dizaine de spécialistes linguistes [c’est inexact on l’a vu quoiqu’on le lise dans Wikipedia par une probable confusion avec l’article du Monde de février 1989 ; cinq, en tout et pour tout, que je connaissais bien]. F. Jicjic n’y va pas de main morte par ailleurs et se risque à ajouter: « Je n’en faisais pas partie [sic], mais d’une certaine manière j’y ai participé [sic] : avec mon laboratoire de recherche [sic], je tenais à jour la base de données servant à alimenter le dictionnaire historique de la langue française, sur lequel le conseil s’est appuyé pour ses travaux [On voit mal comment un jeune et très modeste technicien de labo de l’équipe de N. Catach aurait pu faire partie d’une commission où elle- même ne figurait pas ! Ajoutons que la référence aux aspects historiques n’a évidemment aucun sens ici !].

 

« Pourquoi l’orthographe française est-elle si compliquée ? » poursuit-on dans Libé !

« C’est une décision délibérée et politique, dès le début. Traditionnellement, la langue nationale est le dialecte qui a réussi. En France, ce n’est pas le cas [C’est faux bien entendu ; le parler français de l’Ile de France s’est imposé pour des raisons politiques, mais pas au sens que F. Jecjic donne à ce terme ! C’est l’école et les « hussards noirs de la République » du XIXè siècle qui, à coups de dictées, imposeront l’orthographe ; à la fin du XVIIè siècle, beaucoup de nos grands auteurs écrivent encore un peu n’importe comment ; ce sont les éditeurs qui corrigent et rectifient ! ]. Nous avons choisi « la langue du dimanche » [!!!??!!], je veux dire par là : la plus élaborée. ». 

 

La suite demain dimanche puisque nos Académiciens auraient choisi pour nous, selon F. Jecjic, « la langue du dimanche » !

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