Collège et développement (suite hélas sans fin)

 

Au moment où il est question de supprimer dans notre système éducatif l'enseignement du grec, notre Président, dans son discours d’hier à Carcassonne, s'est employé, sans le dire, à en démontrer l'utilité ! 

 

Je vous livre ici un « scoop » ou une « exclu » si vous préférez ; en effet, non seulement j'ai entendu ce discours ce matin, de bonne heure, donc bien avant la plupart des blogueurs qui étaient encore dans les bras de Morphée (il faut associer désormais langue et culture dans la réforme en vue ; un zeste d’interdisciplinarité ne messied donc pas ici !), mais peu d’entre eux, sans doute, sont frottés et friands comme moi de rhétorique classique. Or cette rhétorique (dans ce terme placer le h  au bon endroit s'il vous plaît comme l’exige l’esprit rude du grec) est en passe de devenir l'arme absolue de nos conseillers en communication présidentielle, à leur insu sans doute, du moins pour la dénomination de la figure désormais en faveur ! 

 

L'anaphore avait été à l'honneur dans les discours du candidat François Hollande au cours de sa campagne ; il en avait usé abondamment avec, en particulier, son désormais fameux « Moi Président… » (Vous vous souvenez… ? »). Tout indique, dans son allocution de Carcassonne, que les discours du président sortant seront désormais placés sous le signe de « l’homoïotéleute » auquel R. Queneau consacre un chapitre de ses Exercices de style. Vous connaissez ma pente, naturelle mais plaisante (à mes yeux du moins),  à la cuistrerie mais vous aurez aussi noté que je ne manque pas par là même une occasion d'apporter une pierre, même modeste, à l'édifice éducatif que tente d’édifier notre charmante ministre de l'éducation nationale.

 

Je dois dire que j’ai frémi d’horreur en constatant (je me demandais s’il fallait ou non un tréma à « homoïotéleute ») que ce terme, exact pendant du grec « homoiotéleutos », était donné partout sous « homéotéleute » avec cette remarque aussi condescendante que fausse  « parfois écrit « homoïotéleute », ce que je conteste absolument ; on ne pouvait retenir là que la définition qui est sans problème : « Une figure de style qui consiste en la répétition d'une ou de plusieurs syllabes finales homophones, soit de mots, de vers ou de phrase. ». Un ou deux exemples dans le discours présidentiel qui en est riche : « La lutte contre la fraude fiscale, l’évasion fiscale, l’optimisation fiscale… » ; « l'éducation « a besoin d'une politique, pas d'une polémique », etc.. J’arrête là car vous avez deux ans pour en entendre et vous serez bientôt aussi familier de l’homoïotéleute que de l’anaphore !

 

Cette petite transition interculturelle et rhétorique achevée, je poursuis mon propos d'hier

Il est frappant de constater deux évidences, même si elles ne paraissent guère être relevées.

 

La première est la quasi-identité des discours dans les divers et successifs projets de réformes depuis quatre décennies, le but essentiel de chaque ministre étant d’inscrire son nom au fronton du temple de la rue de Grenelle, au commun prétexte de la recherche de l'efficacité et de la démocratisation, l’une et l’autre républicaines ! 

 

La seconde est la marche assurée vers la solution des problèmes de notre système éducatif que cependant tous les avis extérieurs jugent de moins en moins performant, du cycle primaire à l’université alors que nous y investissons autant et même davantage que d’autres Etats qui peuvent nous être comparés comme le Royaume Uni ou l’Allemagne.

 

Personne ne conteste, me semble-t-il, que nos problèmes n'ont cessé de croître depuis 1975 qui pourtant une date très remarquable ; c’est en effet celle de la loi Haby sur le collège unique mais c’est aussi, à un poil près,  celle d’un changement très considérable dans la démographie scolaire et donc dans la clientèle ou public de nos écoles, en particulier dans les débuts de la scolarité. 

 

Je suis frappé en effet, mais de toute évidence je suis le seul à l’être,  par le fait que 1975 est à la fois la date de la loi Haby créant le collège unique et celle du début de la politique giscardienne du regroupement familial à visée démographique. Ne se doutait-on pas alors qu’elle allait faire entrer dans nos écoles, et de plus en plus, un nombre, sans cesse croissant, d'enfants qui ne parleraient pas le français et, bien moins encore naturellement, la variété de cette langue qui est pratiquée à l'école? Je suis frappé aussi à cet égard par le constat que la langue des jeunes est désormais à peu près incompréhensible pour un adulte ou un « senior » alors qu'il y a un demi-siècle encore, on pouvait constater une assez large homogénéité des usages courants au sein du français ordinaire. 

 

En gros et à des détails secondaires près, comme je l’ai souligné, la loi publiée ce matin même, est au fond la même que celles qui portaient la plupart des réformes précédentes avec un objectif totalement irréaliste qui est de faire que tous les élèves réussissent, « l’excellence pour tous » comme dit notre Président que le Midi porte à la galéjade ! 

 

Cette formule a été répétée sans cesse, sous cette forme ou une autre, depuis la loi Haby qui présentait déjà ce mirage ; quarante ans plus tard, on aboutit au triste constat que 140 000 jeunes sortent chaque année du collège sans aucun diplôme. Et alors ? Rien de plus prévisible. Lorsqu'on songe que ce diplôme,  le brevet des collèges, est, comme chacun le sait une farce, on aurait bien dû le supprimer (avec le bac dans la foulée) dans le premier article de la nouvelle loi, ce qui aurait retiré au SNALC la possibilité de menacer d’en faire la grève. 

 

On continue aussi à nous bassiner avec le « socle commun de connaissances et de compétences » formé de ce que tout élève doit savoir et maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire. Introduit dans la loi en 2005 par Fillon et repris pour être exigé depuis 2011 par Peillon, pour obtenir le diplôme national du brevet ; la loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'École de la République du 8 juillet 2013 prévoit « une évolution et une redéfinition » du dit « socle commun » désormais intitulé "socle commun de connaissances, de compétences et de culture". Ne me dites pas qu’on ne change rien ! Vous êtes trop injuste ! On a ajouté la culture aux connaissances et aux compétences !

 

Au fait quid des 20% de ces 140.000 élèves qui sortent du collège (laissons de côté tous ceux qui ont « décroché » pour le commerce du hash) sans savoir lire et écrire, ce qui aurait dû suffire, et c'était le cas autrefois, à leur en interdire l'accès? Ils doivent en revanche être de vrais équilibristes pour se tenir sur un si petit « socle de connaissances, de compétences et de culture » (au singulier il est vrai !). 

 

Le susucre pour faire passer la pilule, destiné surtout aux syndicats bien entendu, indique que 4000 des 60 000 postes promis par François Hollande à ses débuts, seront consacrés à cette réforme ; pour les 7000 collèges de France, grosso modo, ça fera un demi-poste par établissement ! 

Les deux maîtres-mots,comme je l'ai déjà dit, sont d'une part l'interdisciplinarité et d’autre part l'autonomie pédagogique, le tout saupoudré d’ « excellence pour tous » ! Je ne parlerai même pas des points de détail qui montrent que cette réforme est totalement folle comme ceux par exemple qui consistent à faire débuter au CP l'apprentissage de l'anglais (alors que nous sommes, selon les dernières études, les avant-derniers européens pour ce qui est de la compétence en anglais ; les derniers, juste derrière nous, sont les Lituaniens) et celui de la deuxième langue en cinquième (pour calmer Ayrault, Le Maire et les profs d’allemand),  tandis que les classes européennes et classes bi-langues qui marchaient pas mal sont supprimées pour obliger au respect de la carte scolaire ! 

Un deuxième gag,  des plus comiques encore s'il est possible, sera l'intégration de l'initiation aux langues anciennes, latin et grec, dans le programme de français, cette tâche étant celle des professeurs de français qui, dans leur immense majorité, n'ont aucune connaissance de ces langues et tout particulièrement de la seconde que l'on imagine rue de Grenelle identique à la première qu'ils ne connaissent pas mieux! 

 

On est confondu devant tant d'ignorance voire de stupidité ! L'interdisciplinarité est une vaste blague ! Elle était déjà pour l'enseignement supérieur un des maîtres-mots de la réforme d’Edgar Faure et on a vu le résultat ! 

 

Le « conseil pédagogique » qui sera créé au sein de chaque établissement est aussi évidemment une blague ; on a déjà constaté depuis longtemps que tout ce qui procède du volontariat et en relève, implique un supplément de travail et une présence sans rémunération, ce qui est logiquement peu goûté et est donc par là même, voué à l'échec.  Les heures d'accompagnement, une autre panacée de cette réforme, « se déroulent soit en petits groupes, soit en classe entière" ; ce propos montre que l'on ignore totalement les problèmes concrets des chefs d'établissements qui consistent d’abord,  essentiellement et surtout dans la libération de salles de classe et, en outre et surtout, dans la compatibilité des emplois du temps des divers enseignants qui doivent se trouver disponibles et réunis, alors qu’ils le sont rarement, à la même heure pour une même classe, sans parler même de leurs souhaits personnels en la matière.

 

Il est certain que cette réforme, comme les innombrables réformes précédentes depuis 1975 , va se heurter à l'inadaptation, pour ce dispositif comme pour les précédents, à un nombre d'élèves sans cesse croissant qui ne maîtrisent en aucune façon la langue du collège ; le seul constat  nouveau, des plus timides et dont on ne se soucie pas encore de tirer les conséquences pour élaborer et mettre en œuvre des stratégies adaptées, tient à ce que l'on reconnaît désormais que la majorité des élèves « s'ennuie » en classe. L’usage de ce terme est la seule nouveauté ! C’ est bien normal de s’ennuyer en un lieu où l’on vous raconte, durant une bonne vingtaine d'heures par semaine, des choses qui ne vous intéressent pas dans une langue que vous ne comprenez pas. Comme j'ai déjà eu nombre d’occasions de le dire, je trouve que ceux des élèves qui n'ont guère de choix qu'entre « décrocher », mettre le feu au collège, ou rosser leurs professeurs se trouvent en présence de choix certes difficiles mais quasi inévitables !

 

Somme toute, la personne que j'admire le plus dans toute cette affaire est Madame Najat Vallaud Belkacem pour la constance, l'ardeur et la fougue avec lesquelles elle défend une réforme à laquelle il n'est pas possible qu'elle croie un instant !

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