Email, mél ou courriel? Le français à nouveau sur le tapis

Le choix terminologique entre ces termes, sans doute sans importance aux yeux de certains, est aux miens à la fois exemplaire et de la plus grande gravité. On me pardonnera donc d'en traiter ici dans le détail car il est essentiel.

Le choix terminologique entre ces termes, sans doute sans importance aux yeux de certains, est aux miens à la fois exemplaire et de la plus grande gravité. On me pardonnera donc d'en traiter ici dans le détail car il est essentiel. Alors que la Loi Toubon et le Dictionnaire de termes officiels de la langue française ( sans nom d'auteur, DGLF) datent de 1994, donc sont antérieurs à la création, en France, de la "Commission générale de terminologie et de néologie", la responsabilité de cette dernière est, en revanche, incontestable dans l’affaire que je vais évoquer ici. Elle souligne en outre que, dans tout cela, ces comportements, que je juge regrettables, reçoivent le soutien et même l’aval des autorités françaises les plus officielles, même si ces dernières ne sont sans doute ni informées, ni préoccupées du détail des faits (ce qui, à mes yeux, ne constitue en rien une excuse !).

 La sotte prétention des Français à tout régenter, seuls et de façon exclusive, dans la langue française, pour le présent comme pour le futur, est illustrée de la façon la plus caricaturale par l'affaire de la création d'un équivalent français de l'anglo-américain e-mail. Je m'honore d'avoir joué un rôle modeste dans cette affaire, en particulier, en dénonçant ce scandale très publiquement, en présence même de Monsieur de Broglie, lors d'une réunion au Centre de conférences de l'avenue Kléber, en 2001 me semble-t-il.

 Résumé de l'histoire.

Avant même que se pose le problème du choix d'un terme administratif pour désigner ce que les anglophones ont nommé e-mail, j'avais connaissance, par mes relations constantes avec le Québec, du terme « courriel » que les Québécois avaient adopté pour traduire ce mot. Ce choix m'avait paru excellent, à la fois par la pertinence et la transparence sémantiques du terme (une sorte de mot-valise pour « courrier-électronique ») et par ses possibilités paradigmatiques (courriel >courrieler). Certes j'avais quelque crainte quant aux réactions du côté français vu les comportements antérieurs (Dictionnaire de 1994!), mais on pouvait espérer voir ce néologisme si réussi adopté par les Français.

Il n’en a évidement rien été ! Le choix initial par la France du mot « mél » m'a néanmoins étonné, quoiqu'on y retrouve cet absurde parti-pris de s'affranchir de l'influence de l'anglais, en suivant, en même temps, cette langue de la façon la plus servile, comme lorsque, pour éviter, dans le vocabulaire du golf, cher à nos terminologues français officiels, birdie ou eagle, on leur donne, comme équivalents français, « oiselet » ou « aigle »!

 Le choix français a été rendu officiel par un texte du 2/12/1997 dont je cite quelques extraits hautement significatifs, en notant au passage qu’en 1994, le Dictionnaire ignorait encore jusqu’à l’existence du courrier électronique :

« La commission générale de terminologie et de néologie s’est penchée sur la traduction française de l’anglo-américain e-mail et en particulier sur le symbole à utiliser […] Le  symbole retenu est Mél [en gras dans le texte]. […] La commission générale a adopté un certain nombre de dénominations : […] message électronique [désigne] le document. […] L’Académie française vient d’approuver ces propositions qui seront publiées prochainement au Journal officiel ».

 On a peine à croire qu’on puisse voir imposé, comme graphie officielle, approuvée par les plus hautes instances académiques, un mot mél (avec un accent aigu !). Une des règles absolues du français est, en effet, qu'un é (e fermé) est impossible devant la liquide l, finale de syllabe, comme on le constate dans tous les mots où se présente cette séquence. Dans ciel, miel ou fiel, non seulement e est toujours ouvert (è), mais il n'y a jamais d'accent (et surtout pas d'accent aigu). Dans cette ignorance inouïe, on distingue toutefois la raison possible d'une proposition si aberrante: peut-être a-t-on voulu, pour l'inévitable verbe dérivé (comme « faxer » issu de « fax »), éviter la confusion avec « mêler » qu'aurait suscitée le mot « mel » (sans accent). Je ne vois pas d'autres raisons quoique la rationalité de la chose m'échappe, puisque le verbe « mêler » a un accent circonflexe qui, de toute façon, distingue le terme de mel (sans accent) comme de mél (avec un impossible accent aigu).

 Un point essentiel est que dans ce texte, aucune mention n’est faite du mot « courriel » dont l’usage était pourtant déjà, depuis longtemps, généralisé au Québec. Personnellement, j'ai, dès le départ, systématiquement usé de ce terme et mené une campagne, incessante mais vaine, en tous lieux et en tous temps, contre ce monstrueux mél.

 L’histoire n’est pas finie. Elle s’achève sur un gros mensonge ou, en tout cas, si l’on est d’un naturel indulgent, sur une éclatante mauvaise foi. En effet, en juillet 2003 (donc au bout de près de six ans !), la Commission se range enfin dans la voie du bon sens, mais les termes, dans lesquels elle le fait, valent le détour:

« Utilisé depuis un certain temps notamment au Québec, ce néologisme s’est progressivement répandu dans l’usage français pour désigner le courrier électronique, qu’il s’agisse du message lui-même, ou, par extension de la messagerie utilisée. […] Evocateur, avec une sonorité bien française, le mot courriel est largement utilisé dans la presse et concurrence avantageusement l’emprunt à l’anglais mail. La commission générale se range donc à la proposition québécoise désormais consacrée par l’usage, tout en maintenant la forme  courrier électronique comme synonyme. En effet, dès 1997, elle avait publié comme équivalent français de e-mail, le terme courrier électronique, qui reste parfaitement adapté.

Enfin le symbole Mél., qui n’a jamais été proposé comme terme équivalent de e-mail, reste utilisable comme symbole et jamais comme nom, devant une adresse électronique, de même que Tél. s’emploie devant un numéro de téléphone. »

 Ce texte mérite d’être commenté en détail car il constitue un étonnant monument de mauvaise foi où, tout en cherchant, en apparence, la conciliation, on manifeste la volonté permanente d’avoir toujours raison, envers et contre tous… à la française en somme ! Petit commentaire.

 Le rédacteur de ce texte est si ému de devoir revenir sur la proclamation du 2 décembre 1997 qu’il en oublie de préciser de quel mot il s’agit (D’Austerlitz à Canossa, le parcours est difficile !). Le « depuis un certain temps » (en fait six ans !) est plaisant et n’est pas sans rappeler une histoire de feu Fernand Raynaud. Elle mettait en scène un adjudant interrogeant de jeunes recrues sur le temps que le fût du canon met à se refroidir après qu’on a tiré un coup. Les réponses des bidasses sont multiples et diverses (de deux secondes à trois mois), mais la vraie réponse, que personne ne trouve bien sûr et qui constitue la chute de l’histoire, est, comme ici,.... « un certain temps ».

Le « notamment  au Québec » vise à montrer qu’on ne recule pas devant les seuls Québécois, mais qu’on cède noblement à une sollicitation générale qui se manifeste, en France même, dans la presse (ce qui me paraît aussi totalement faux !). Le mot est, en fait, très spécifiquement québécois, au départ du moins, la terminologie étant, avec le sirop d'érable, l'une des deux spécialités de la Belle Province.

 La Commission se garde de noter que si le mot « courriel » s’est « progressivement répandu dans l’usage français » (ce qui est également faux car il est très loin de l'être, dix ans plus tard !), c’est que les Français n’ont pas tenu compte de son injonction de 1997. En outre, si les mérites de « courriel » (« Evocateur, avec une sonorité bien française ») sont si éclatants, on se demande pourquoi la Commission ne l’a pas retenu d’emblée !

 On poursuit dans le même registre. Le texte de 1997, que celui de 2003 rend caduc, reste néanmoins « parfaitement adapté » ! Nous sommes bien toujours les meilleurs, même quand nous sommes contraints de revenir sur nos choix ! Bien que je nourrisse pas le fol espoir que mes critiques contre « mél » aient pu être entendues (je les avais plusieurs fois écrites et même communiquées en une circonstance publique à G. de Broglie), j’observe qu’on s’efforce ici d’y répondre, non sans astuce, mais avec une manifeste mauvaise foi. L’argument pour justifier l’aberrante orthographe de « mél. »que j’avais dénoncée est l’invocation d’un parallèle avec « tél. », dont on use devant un numéro de téléphone. Les deux cas sont, en réalité, sans aucun rapport. « Tél. » est clairement (avec ou sans point derrière) l’abréviation de « téléphone » qui a, lui, un accent aigu « normal ». De quel mot commençant par « mél-»  ce « mél. » serait-il l’abréviation ?

 L’argument est de toute évidence fallacieux, même couvert par l’autorité de l’Académie française. En outre, la Commission comporte, dans ses membres, quelques linguistes. Aucun d’entre eux ne pouvait ignorer que l’usage de ce « mél. », même limité au symbole précédant une adresse électronique, allait immédiatement entraîner la « substantivation » du terme et l’émergence d’un verbe dérivé, exactement comme dans le cas de « fax ».

 Le bon sens a fini, non sans mal, par triompher et la France, contrainte et forcée, a abandonné ce « maudit » mél (je dis « maudit » par référence aux Québécois, pour lesquels nous sommes souvent, et nous le fûmes, en l'occurrence, six années durant et à raison, les « maudits » Français!). Nous avons en tout cas, en la circonstance, montré une fois de plus notre manque total d'esprit de coopération francophone et confirmé cette arrogance qu'on nous reproche tant et qui rend évident, une fois de plus, que nous nous jugeons les seuls propriétaires de la langue française.

 J’ajoute que non seulement « courriel » a permis, comme on pouvait le prévoir, de créer le dérivé verbal « courrieler », mais qu’il a engendré, au Québec du moins, (mais peut-être en userons-nous à notre tour un jour), le terme « pourriel » qui désigne joliment  les « courriels » importuns et souvent porteurs de virus qui, de plus en plus, envahissent nos messageries électroniques et que nos machines appellent "spams".

 Cette affaire ramène, une fois de plus, le problème de la langue française que la loi Fioraso risque fort de poser à nouveau, comme l'a montré, ici même, le texte intitulé "Merde à l'anglais!" sur lequel il y a beaucoup à dire. J'y reviendrai donc!

 

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