Marseille, la cinquième île des Comores… ( N°6 suite et fin)

 

Marseille, la cinquième île des Comores… ( N°6 suite et fin)

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Journaliste et réalisatrice de documentaires, Charlotte Penchenier  a réalisé « Planète Marseille, enfants des Comores » : « le portrait d’une ville et de ses quartiers populaires français où un habitant sur dix est originaire de l’archipel ». Ce film (52 minutes), attachant et sensible, est passé l’an dernier sur France Ô où on peut sans doute l’y revoir en replay.

Ch. Penchenier s’explique à propos de son documentaire :

« Il y a une très forte communauté comorienne établie dans l’agglomération marseillaise, mais elle n’est pas très visible. Très peu de films lui ont été consacrés. Il existe bien un ou deux bouquins et quelques études, mais c’est tout. C’est ce manque, d’une part, et mon intérêt pour ces gens, d’autre part, qui m’ont poussée à réaliser ce film. J’ai eu la chance de rencontrer un artiste compositeur slammeur d’origine comorienne qui a épousé une de mes amies. Il m’a fait découvrir sa culture, à travers le récit de son arrivée en France à 8 ans, son enfance et les rapports parfois difficiles avec ses parents. Après avoir rompu un temps avec sa famille, il s’en est rapproché, tentant de comprendre son île natale. Petit à petit, au fil des repérages et de mes recherches, je me suis rendue compte qu’il s’agissait d’un parcours assez classique chez les Comoriens de France. J’en ai fait le fil rouge de mon documentaire. Dans la société comorienne, le groupe prime sur l’individu. »

Personne, naturellement, n’est en mesure d'indiquer avec précision le nombre des Comoriens qui se trouvent à Marseille, et cela moins encore depuis que Mayotte est devenu un Département français « ultramarin » en 2011. L'estimation la plus récente et la plus raisonnable avance le nombre de 120.000, ce qui est des plus flous en outre vu la difficulté à distinguer un Comorien (un étranger) d’un Mahorais (désormais français). En tout cas, Marseille abriterait bien plus de Comoriens (au moins le double) que Moroni qui est la capitale et la ville la plus peuplée de l'archipel des Comores, avec ses 50.000 habitants. On est d'autant plus incapable d'évaluer avec précision le chiffre de cette population qu’elle est pour partie clandestine et qu’on en est donc réduit de ce fait à des évaluations très sommaires. Toutefois cette population tend à se regrouper dans certains quartiers de la ville. Pour prendre le cas de l’un des quartiers comoriens les plus connus, la cité « Les Rosiers », dans le XIVème arrondissement de Marseille, selon l’un de ses habitants, Kassim Oumouri, on y « trouve 60% de Mahorais, 20% de Comoriens et 15% de Maghrébins ».

Les articles de Cécile Baquey-Moreno, journaliste à France Ô, constituent l’une des rares sources fiables, intéressantes et aisément accessibles sur cette question. L'un de ses textes est un compte-rendu qu’elle a donné du livre du jeune « rappeur » comorien Soprano où il raconte sa jeunesse et sa vie à Marseille (cet article est paru et peut se lire dans Première.fr). Soprano, de son vrai nom Saïd M'Roumbaba, né en 1979, à Marseille, dans une famille comorienne musulmane ; il a grandi dans les quartiers Nord de Marseille. Son père est homme à tout faire sur des pétroliers et sa mère, femme de ménage, tous deux étant nés aux Comores.

« À une question sur la victoire du Front National aux élections municipales des treizième et quatorzième arrondissements de Marseille, Soprano avoue avoir été déçu par ce vote sans être pour autant étonné. En effet beaucoup de Marseillais issus de l'immigration votent pour le Front National ;  la fin du traitement social de beaucoup de problèmes des immigrants fait que désormais seul l'argent compte dans un contexte où la drogue est désormais la source majeure de revenus. Il précise : « J'en veux un peu à la Gauche, dont je partage un peu les idées, de ne pas avoir fait plus pour les cités. A mon époque, il y avait des associations, des colonies de vacances, des tournois organisés pour les jeunes. Aujourd'hui, il n'y a plus rien. Les jeunes n'ont plus de repères et pour certains l'argent a pris possession de leur cerveau. J'ai écrit une chanson là-dessus dans mon prochain album, Cosmopolitanie. ».

Selon Soprano, deux événements majeurs ont marqué l'histoire de l'immigration comorienne à Marseille, l'assassinat d'Ibrahim Ali (que Soprano avait connu à la Savine) en 1995 par des militants du Front National et en 2011, le crash de  Airbus A310-300 de la Yemenia dont l’anniversaire est toujours célébré ; cet avion s'est abîmé à 15 km de Mitsamiouli le 30 juin 2009, avec 142 passagers, pour la plupart Comoriens. ».

Cécile Baquey-Moreno l’interroge : « Mayotte est devenu département français en avril 2011, vous n'en parlez absolument pas dans votre livre. Qu'est-ce que vous en pensez ? »

 « Pour moi, les Mahorais, ce sont mes frères » répond Soprano. «  L'histoire a fait que les trois autres îles des Comores ont choisi l'indépendance. Mayotte est restée française. Ces temps-ci, la situation est devenue très compliquée, mais ce que je peux vous dire encore une fois, c'est que les Mahorais sont mes frères ».

« Kassim, plus connu dans la cité sous le nom de « Kassim des Rosiers, natif de la Grande Comore  habite cette cité du 14e arrondissement depuis 15 ans. « Presque tous mes amis sont mahorais », dit-il « J’aime beaucoup cette communauté, c’est facile de travailler avec eux. Ils s'occupent de leurs enfants et ne pensent pas toujours à leur village natal comme le font les Comoriens. A la cité des Rosiers, il y a pleins d’actions positives et de personnes très attachantes mais en ce moment c‘est dur, les adolescents sont devenus très violents. Beaucoup de nos jeunes sont en prison. Je connais vingt adolescents qui séjournent aux Baumettes [ prison de Marseille ]. Et puis cette année en 2013, deux jeunes ont été tués lors de fusillades ». ». Le 25 octobre 2015 l’une des trois victimes des meurtres à la kalachnikov de la Cité des Lauriers (XIIIè  arrondissement de Marseille) était un Comorien de 15 ans !

Toutefois, les conditions de vie quotidienne aux Rosiers ne cessent de se dégrader ; Marie avoue en avoir assez. « Je ne reconnais pas ma cité. Quand je suis arrivée ici en 2005, de Mayotte, il n’y avait pas tous ces problèmes. Aujourd'hui, les jeunes vendent de la drogue, il y a de la violence, moi, je me suis fait agresser deux fois. A cela s’ajoute, la copropriété [ce n’est pas un HLM !] qui se dégrade sans que le syndic ne fasse rien, alors que nous payons des charges. Depuis un an, poursuit Marie, dans les couloirs, les vitres ont été enlevées  pour être remplacées, mais rien n’a été fait. Ainsi, dès qu'il pleut fort, de l’eau entre dans les appartements. On a beau râler, il ne se passe rien ». Un ami de Marie, lui aussi Mahorais,  raconte qu’il s’est retrouvé pendant un an sans ascenseur alors qu’il habite au 14e étage. Tous les deux n’ont qu’une envie : quitter les Rosiers et retourner vivre à Mayotte.[…] Les Rosiers, c'est une copropriété, et non pas un HLM, La plupart des propriétaires ne vivent plus ici et des sociétés immobilières se sont spécialisées dans l'achat d'appartements dégradés. Un T4 coûte entre 50 000 et 70 000 euros et rapporte 1000 euros par mois. L’affaire  est devenue très rentable, en plus, on fait  payer les charges aux locataires et on ne fait jamais de travaux.

L’immigration peut donc parfois être aussi une bonne affaire ! Si l’on prend en compte tous ces éléments, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce qui se passe à Mayotte, aux Comores ou à Marseille !

Adieu Mayotte !

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