Israël / Palestine : deux Etats ou un Etat ?

 

L’article de Joseph Confavreux, paru dans Mediapart du 19 février 2017 sous le titre : « Israël-Palestine: «La démographie est au cœur de la solution à un seul Etat», fort intéressant et dont je reprendrai des passages donne corps à une hypothèse (Israël et la Palestine réunis en un seul État) qu'on croyait abandonnée depuis longtemps, même si la « colonisation » ( au sens de l'installation de l'installation "sauvage" de "colonies" israéliennes dans des territoires palestiniens) de la Cisjordanie, lui avait, de facto, donné une apparence de consistance, bien entendu illégitime. Rappelons, sur cet aspect, qu'en 1980, on ne comptait guère que 12.500 colons israeliens en Cisjordanie, alors qu'il y en a  450.000 aujourd’hui, auxquels il faut ajouter près de 200 000 autres colons établis à Jérusalem-Est !

 

Toutefois dans son article (et c'est même par cette remarque qu'il l'ouvre), J. Confavreux, rappelle que « lors de leur rencontre à Washington, Trump et Netanyahou ont semblé abandonner l'idée de deux États, palestinien et israélien, vivant côte à côte. ». 

 

Sur cette question et à l'appui d'une telle hypothèse, J. Confavreux cite un entretien avec Vincent Lemire (historien, maître de conférences à l’université Paris-Est/Marne-la-Vallée) publié début janvier 2017 dans Mediapart et précise à propos de ce texte : « Nous choisissons de le présenter de nouveau, dans une version un peu raccourcie, dans la foulée des déclarations de Donald Trump et Benjamin Netanyahou qui semblent enterrer la « solution à deux États » longtemps privilégiée par la communauté internationale afin de résoudre le conflit israélo-palestinien.".

 

Quelques mots sur les positions des historiens à propos de la question de Jérusalem :

Vincent Lemire est le directeur du projet  "Open-Jerusalem" ; lancé en 2014 pour cinq ans. il est financé, à hauteur de 1,44 million d'euros, par l’Union européenne (Conseil européen de la recherche ), piloté depuis l’université Paris-Est et soutenu techniquement par Huma-Num, l’infrastructure du CNRS pour les humanités numériques, en partenariat avec les Archives nationales et l’agence web Limonade & Co. 

 

Ce projet est centré sur les années 1840-1940,  période finale de la domination ottomane et du Mandat britannique sur la Palestine, donc avant la création de l’Etat d’Israël,

« C’est la période qui voit l’émergence, l’équilibre puis la crise d’un modèle d’identité citadine transcendant les clivages religieux, communautaires ou nationaux », souligne V. Lemire, spécialiste d’histoire urbaine, pour qui « Jérusalem n’a pas toujours été un champ de bataille », une ville déchirée par les tensions communautaristes.

 

Ecoutons-le : « L’idée de départ est simple : Jérusalem a longtemps souffert d’une historiographie cloisonnée. Chaque historien travaillait dans sa langue (hébreu, arabe, arménien, ottoman, russe, grec…) et donc le plus souvent dans sa communauté, ce qui est très réducteur. On manquait de ponts entre ces historiographies et ces archives. Avec « Open Jerusalem», on réunit plusieurs dizaines de chercheurs qui ont des compétences fortes. L’échange, c’est donc d’abord l’échange des documents. L’autre idée consiste à faire une histoire « hors les murs », car les archives de Jérusalem sont dispersées. On retrouve des documents inédits à Addis-Abeba, Amman, Berlin, Erevan, Saint-Pétersbourg, Istanbul, Athènes… Partout ! Pour rendre tout cela accessible, on construit une base de données complexe, en posant des couches d’indexation en plusieurs langues, la langue commune étant l’anglais. L’idée n’est pas forcément de tout numériser, mais de décrire ces massifs documentaires le plus finement possible pour poser les bases d’une histoire partagée. ».

 

Premier résultat tangible : Vincent Lemire vient de publier avec Katell Berthelot, Julien Loiseau et Yann Potin, Jérusalem. Histoire d’une ville-monde (octobre 2016, 544 pages, Champs-Flammarion). L’ouvrage vise à retracer l’histoire et la géographie de cette ville trois fois sainte, enjeu de tant d’empires, peuples, Etats (ou embryons d’Etats) et religions. On nous y explique en quoi ce lieu qu’Israéliens et Palestiniens revendiquent comme capitale, est, en réalité, une cité traversée par le monde. D'où la question : « La « solution » à un ou deux États partage-t-elle de manière claire le champ politique israélien ? ».

 

Il faut souligner que l’option binationale est une idée ni récente ni nouvelle ! Ce qui a changé, c'est l'identoité et la couleur politique de ceux qui l'avancent et donc la définition même de cette option. En gros, ce qui était une idée « de gauche » et fondamentalement palestinienne est en train de devenir une idée désormais portée par l’extrême droite israélienne. L’option binationale est très ancienne et elle s’est forgée au sein de nombreux foyers idéologiques, du côté palestinien comme du côté israélien. Jusqu’en 1974 (et même jusqu’en 1988 dans la Charte de l’OLP), l’option binationale est l’option palestinienne soutenue officiellement par l’OLP ;  de façon plus étonnante, c’est l’option qui demeure aujourd’hui encore la position officielle du Hamas, qui refuse les amendements introduits dans les années 1980 par l’OLP. Dans cette optique, l’État de Palestine irait de la Méditerranée au Jourdain et serait un État laïque et démocratique, "où les différentes communautés pourraient coexister pacifiquement".

 

À l’origine, cette option palestinienne fondée sur le droit du sol, impliquait une citoyenneté ouverte à vocation universaliste, avec l'idée que sur tel territoire ne pouvait exister un État-nation homogène, mais seulement un État laïque et hétérogène. C’est ce qui explique, plus que l'antisémitisme,  la faveur des extrêmes gauches occidentales pour la cause palestinienne. Le FPLP ("Front populaire de Libération de la Palestine", courant marxiste-léniniste de l’OLP) a été particulièrement engagé dans la défense de ce modèle binational. C'est le processus d’Oslo qui, au début des années 1990, a relancé, du côté palestinien, la solution à deux États.

 

Du côté israélien, l'idée d’un État binational est également ancienne, notamment chez Martin Buber et Judah Magnès au sein du Brit Shalom (« l’alliance pour la paix ») dès les années 1920. Ce sont alors des voix minoritaires, mais qui ont leur poids au sein du mouvement sioniste. Cette vision sera ensuite reprise par les sionistes marxistes du Mapam et on en retrouve encore quelques traces aujourd’hui dans le parti Meretz, lui-même issu du précédent, laïc, socialiste et membre de l’Internationale socialiste. Cette utopie de l’extrême gauche, ne s'est pas pour autant répandue dans une société israélienne qui s'est plutôt droitisée par ailleurs. Nombre des nouveaux partisans actuels d’un État binational visent d’abord à  chercher par là à rendre irréversible la "colonisation".

 

La « solution » de l'Etat unique possède donc aujourd’hui des  partisans sur toute l'étendue de l’échiquier politique, même si leurs motivations peuvent être très différentes ! En Israël, l'un de ses plus notables et ardents défenseur est sans doute, Reuven « Ruby » Rivlin. Candidat à la Présidence de l'État d'Israël lors du scrutin de 2007, soutenu par le Likoud dont il est membre, mais devancé par Shimon Peres, Rivlin se retire après le premier tour de scrutin. À nouveau candidat à l'élection présidentielle de 2014, Reuven Rivlin est alors élu président et succède ainsi à son ancien rival Shimon Peres. Le point de vue de Rivlin est singulier puisqu’il est à la fois membre du Likoud et engagé dans un combat constant contre le racisme et pour l’égalité entre tous les citoyens israéliens, Palestniens compris ! Cette position est toutefois loin d'être majoritaire parmi les anciens militants du camp de la paix. 

 

La dernière décennie a mis à rude épreuve l'idée même des deux Etats. Le plan de "désengagement" (unilatéral) établi sur la proposition du Premier ministre israélien Ariel Sharon visait à retirer toutes les colonies israéliennes de la Bande de Gaza et de certaines colonies de Cisjordanie. Ariel Sharon estimait que ce plan (adopté le 6 juin 2004 par le gouvernement israélien) permettrait d'améliorer la sécurité d'Israël et de respecter les lois internationales, en l'absence de négociations politiques pour mettre fin au conflit israélo-palestinien.

 

Les habitants des territoires palestiniens occupés avaient jusqu'au 16 août 2005 pour évacuer leurs logements. Après cette date, les familles restantes ont été évacuées par l'armée israélienne. Or il a fallu mobiliser 50.000 militaires pour évacuer moins de 8.000 colons à Gaza, à une époque où l’armée israélienne était nettement moins religieuse qu’aujourd’hui. Cette expérience a démontré qu'est techniquement impossible l’évacuation des 500.000 ou 600.000 colons de Cisjordanie !

 

À date récente, on a donc vu en Israël croître en nombre et en importance les prises de positions en faveur de l'option binationale : Edward Saïd (1935-2003) s'était déjà explicitement prononcé pour cette solution. Plus récemment, Avraham Yehoshua, clairement positionné à gauche, a publié une tribune en octobre 2015 en expliquant qu’il était depuis 1967 pour une solution à deux États, mais que cette option n’était plus envisageable. Le journaliste et écrivain de gauche Gideon Levy a également changé d’avis et milite désormais pour un État binational, laïque, avec une stricte égalité des droits entre Juifs et Arabes. Ce qui est le plus nouveau et important tient à ce que désormais l’idée est reprise par un nombre croissant de sionistes religieux, à la tête desquels se trouvent des ministres importants, comme Naftali Bennett, ministre de l’éducation nationale dans le gouvernement Netanyahou. On soutient parmi eux l’idée que la solution à deux États a échoué et qu'on doit viser à créer un Etat binational.

(Suite et fin demain) 

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