Staline et Israël

Je demeure confondu par l'ignorance dont témoignent la plupart des écrits, sans parler bien entendu des vociférations de ceux pour qui la lutte en faveur du peuple palestinien se limite à fracasser des vitrines, avec une manifeste préférence pour celles qui exposent des objets propres à susciter leur convoitise (magasins de sport ou de fringues) ou leur fureur (banques). Même si l'arrivée des "gilets jaunes" a donné une actualité nouvelle à tout cela, le fait n'est pas nouveau et il ne mérite donc pas plus de considération.

Deux choses m’amusent toutefois et elles ne sont pas sans rapport l'une avec l'autre.

D'une part, dans les écrits quelque peu sérieux sur la question des deux États, israélien et palestinien, je constate avec étonnement que la réflexion historique commence généralement à 1967 (Résolution 248 de l'ONU), alors que toute réflexion un peu sérieuse sur le problème, dans sa perspective historique générale, devrait remonter au moins jusqu'en 1947 (Résolution 181). Le ferait-on toutefois qu'il serait très difficile alors d'éviter de souligner le rôle, à la fois capital, décisif et inattendu, de Staline dans la création de l'État d'Israël. L’ont reconnu pourtant, dans le passé, des témoins aussi autorisés et essentiels qu’Abba Eban et Ben Gourion. Le premier, Abban Eban, prit part à la mise au point du texte de 1947 et déclara alors à propos de l’URSS « Une telle prise de position constitue pour nous une aubaine inouïe… L’Union soviétique est maintenant la seule puissance à soutenir notre cause ». Le second, Ben Gourion, vingt ans plus tard, déclare en 1968 : « Je n’ai aucun doute. Les armes tchèques constituèrent l’aide la plus importante que nous ayons obtenue. Elles nous ont sauvés et je doute fort que, sans elles, nous aurions pu survivre les premiers mois ». On ne saurait être plus clair.

D'autre part, j'observe aussi le silence des partis de gauche (parti communiste français ou ses épigones) sur le rôle de Staline dans la création d'Israël ; ce mutisme s’explique évidemment par le fait que leurs positions se sont actuellement totalement inversées et que les formations de la gauche radicale défilent au premier rang des manifestants antisionistes et pro-palestiniennes, deux notions qui sont associées sans beaucoup de fondement, quand on prend en compte la réalité des faits. Les souffrances, hélas bien réelles, du peuple palestinien ont été largement, depuis un demi-siècle, dues à ceux qui prétendaient le défendre, au Moyen-Orient en particulier. Je l’ai dit et démontré ! Je n’y reviens donc pas.

Je ne veux pas accabler ici les lecteurs éventuels sous les références, mais je ne puis que recommander la lecture de deux textes facilement accessibles et dont la brièveté et la qualité peuvent dispenser de lectures plus étendues ; il s'agit, d'une part, de l'article de Françoise Thom « Laurent Rucker, Staline, Israël et les Juifs » (Cahiers du monde russe, 2002) qui porte sur le livre essentiel de Laurent Rucker dont c’est là le titre et qui peut dispenser au besoin de la lecture de ce volume. Le second texte est l'article de Marc-André Charguéraud, auteur de plusieurs ouvrages sur la Shoah mais aussi d’un article sur le sujet en cause, qui est également facilement accessible sur Internet (« Staline au secours d’Israël »  in Europe-Israël, 3/10/ 2012).

Je reprendrais d'ailleurs ici le début même de l'article de cet auteur qui souligne avec force le véritable coup de théâtre politique que constitue en 1947 la soudaine et stupéfiante prise de position de l'Union soviétique, c'est-à-dire bien entendu de Staline lui-même :

« Le 15 mai 1947, le monde occidental s’éveille surpris par le discours pro sioniste inattendu d’Andrei Gromyko la veille à l’ONU. « Pendant la dernière guerre, le peuple juif a subi des peines et des souffrances exceptionnelles… Un grand nombre des Juifs survivants en Europe ont été privés de leur pays, de leur foyer et de leurs moyens d’existence… Le fait qu’aucun pays occidental n’ait été en mesure de défendre les droits les plus élémentaires du peuple juif… explique l’aspiration des Juifs à établir leur propre Etat. Il serait injuste de ne pas le prendre en considération et de refuser ce droit au peuple juif…»

Pour le Ministre des Affaires étrangères de l’URSS, une solution équitable serait de reconnaître les  « intérêts légitimes » des Arabes et des Juifs en Palestine. Si un seul Etat ne peut être mis en place, un Etat binational aurait sa préférence, sinon il propose la partition. Gromyko conclut que comme grande puissance, l’URSS est prête « à assumer ses responsabilités » dans le futur de la Palestine ».

La presse juive, et elle est bien la seule, réagit avec enthousiasme car les Américains mais surtout les Britanniques, les maîtres du jeu traditionnels dans cette région et sur la Palestine depuis la Déclaration Balfour de 1917, sont bien loin de ce sentiment ; les seconds, qui ont sur place des troupes, sont l’objet des attaques et des attentats de l’Irgoun (Hôtel King David, prison d’Acre, etc.). C’est même le caractère intenable de cette situation qui finira par amener la mise en place de la commission de l’ONU, qui elle-même conduira à l’élaboration finale de la Résolution 181 !

Le 13 octobre 1947, l’URSS confirme sa politique recommandant la partition de la Palestine. Il faut, à l’en croire, « donner le droit d’autodétermination aux centaines de milliers d’Arabes et de Juifs vivant en Palestine ». Ce soutien inconditionnel de Moscou a été déterminant dans le vote final de l‘Assemblée générale de l’ONU, qui adopte le 29 novembre 1947, à une seule voix de majorité, un plan de partition ouvrant la voie à la naissance de l’Etat d’Israël.

La Grande-Bretagne s’est abstenue et les États-Unis ont, jusqu’au bout, longuement hésité avant de voter finalement pour. Ces choix sont naturellement un élément politique essentiel pour comprendre ceux de Staline et de l'URSS. Staline quoique farouchement antisémite et antisioniste sur le plan intérieur, va faire au plan extérieur des choix inverses en jouant un rôle essentiel dans la création à une voie de majorité, de l'État d'Israël puisque à lui seul il dispose de cinq voix, celle de l'Union Soviétique, plus quatre voix des républiques populaires. La satisfaction de pouvoir s'opposer à ses ennemis traditionnels du Moyen-Orient, la Grande Bretagne et les États Unis le conduit a soutenir contre toute attente la création d'Israël dont nul ne pense qu'il pourra résister aux attaques des États arabes.  

Dans la logique de ce choix, très clair et tout à fait compréhensible, l’URSS sera le premier État du monde à reconnaître l’État d’Israël.  On pressent que les États arabes, qui ont voté contre la résolution 181, vont attaquer très vite le nouvel État et ils ne manquent pas de le faire en effet ; dès le 15 mai 1948, Staline condamne l'agression des États arabes contre Israël. Cette attaque, aisément prévisible, avait déjà entraîné de sa part l'arrêt des livraisons d'armes qui leur étaient faites par la Tchécoslovaquie qui était leur fournisseur majeur ; ces mêmes armes sont désormais livrées à Israël et ce sont elles assurément qui, comme l’a souligné Ben Gourion dans le texte cité,  permettront non seulement à Israël de résister mais même de vaincre ses agresseurs arabes.

Dans ces années 1947-1948, ce virage lof pour lof de Staline dans lequel l'idéologie communiste s’allie avec l'opportunisme et son antisémitisme avec le soutien sans faille d’Israël demeure malaisé à expliquer. On comprend qu'il faille à Laurent Rucker tout un volume pour entrer dans les méandres d'une pensée si complexe quand elle n'est pas largement contradictoire ; les visées extérieures de Staline se heurtaient en effet, en outre, à ses préoccupations de politique intérieure, dans la préparation éventuelle d'une succession difficile. N’oublions pas que Staline approche à ce moment des 70 ans et qu’autour de lui les luttes d'influence sont féroces !

Limitons- nous donc, un peu abusivement, au rapport entre Staline et Israël. Si la décision de Staline en faveur de la création d'Israël étonne le monde entier, elle prend tout particulièrement de court les États arabes. Ils étaient, en effet, habitués à une certaine indulgence de sa part, dans la mesure où il voyait en eux un accès au Moyen-Orient donc au pétrole et une façon de disputer cette zone stratégique à l'influence britannique qui y était traditionnelle.

Après la Seconde Guerre Mondiale, tous les spécialistes prévoient que l'essentiel de la production pétrolifère va passer aux pays arabes et qu'il convient d'en tirer les conclusions ; Roosevelt, dès 1945, le fait avec son accord dit du Quincy signé avec Ibn Séoud. Les Arabes étant dans le camp américain, Staline, d’une façon étonnante mais assez logique, va donc tenter de jouer dans cette zone essentielle la carte israélienne.

Thom, dans son analyse du livre de L. Rucker, résume son hypothèse sur cette question. : « Consciente que le sort des Juifs d’Europe centrale entassés dans les camps de réfugiés est une pomme de discorde entre Américains et Britanniques – les Américains poussant les Britanniques à ouvrir la Palestine à ces rescapés du nazisme –, l’URSS va en 1946 autoriser 150 000 Juifs polonais à gagner les zones d’occupation américaine et britannique en Allemagne et en Autriche. Par haine de l’Angleterre, elle va miser sur la carte du sionisme, traditionnellement dénoncé par la propagande soviétique comme « nationalisme bourgeois ». Le choix définitif de l’URSS en faveur de la création d’un État juif a lieu à l’été 1947, c’est-à-dire qu’il est directement lié à l’annonce du plan Marshall et au début de cristallisation du camp occidental. » […] Laurent Rucker estime que le désir de saper les positions britanniques au Moyen-Orient fut la principale motivation de la décision de Staline en faveur de la création de l’État juif. Selon lui, l’espoir d’en faire un bastion socialiste dans la région ne fut pas sérieusement entretenu par le Kremlin. Pourtant la réaction des Soviétiques fut vive lorsqu’ils apprirent début 1949 qu’Israël avait accepté un prêt américain de 100 millions de dollars. Pour eux c’était l’indice qu’Israël était en train de basculer dans le camp américain. Les premiers signes apparents d’un refroidissement entre Israël et l’URSS datent du milieu de l’année 1949. Au fond, la politique juive de Staline en 1947-1948 montre à quel point il était incapable de tirer les leçons de ses échecs précédents : dans le cas d’Israël comme dans celui de la Turquie et de l’Iran, l’URSS avait agi dans le but d’affaiblir l’Angleterre, en misant sur les « contradictions entre les impérialistes » ; et une fois de plus, en s’attaquant à la Grande-Bretagne, elle n’avait fait que renforcer les États-Unis qui pourtant, à partir de 1947, étaient considérés comme l’ennemi principal ».

Certains ont même été jusqu'à penser que Staline avait pu espérer établir un État juif communiste (une « République populaire israélienne et démocratique ») avec le nouvel État qui était alors en gestation. Un certain nombre de détails ont pu faciliter l'émergence de cette idée ; le principal est sans doute l'orientation générale de gauche de nombre des premières vagues d'immigrants juifs en Palestine ; certaines structures sociales mises en place très tôt (dès 1910) comme la « kibboutz », communauté collectiviste d’inspiration clairement socialiste, d’abord rurales puis industrielles,  pouvaient sembler alors donner du crédit à ce genre d’hypothèses.

Staline ne tardera pas à renoncer à ces chimères de république populaire israélienne, les relations du nouvel État s'orientant rapidement et fortement vers la communauté juive des États-Unis dont l'importance et les moyens sont considérables, sans même parler de son influence auprès la Maison-Blanche. Le revirement de Staline sera très rapide et il aboutira même, après quelques années de relâchement des liens entre les États à une rupture des relations diplomatiques qui ne se rétabliront en fait qu'après la mort de Staline en 1953.

 

Vu mon état de santé, à plus tard peut-être pour la suite...

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