Université et recherche. Du rapport Le Déaut (janvier 2013) à la Loi Fioraso (mai 2013)

Je n'irai pas jusqu'à vous conseiller la lecture de ce volumineux rapport au titre plein de promesses " Refonder l'université. Dynamiser la recherche. Mieux coopérer pour réussir"; il a été "remis à Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, le 14 janvier 2013, par Jean-Yves Le Déaut, Député du bassin minier de Lorraine". Ce texte est aisément disponible sur Internet et facilement convertible en Word ce qui n'est pas désagréable, même si la loi Fioraso a passé sans encombre la première lecture.

Monsieur Le Déaut n'étant pas forcément connu de tous les lecteurs, je vous livre donc un extrait de sa biographie qui figure en fin de ce rapport : "Député depuis 25 ans d’une circonscription de Meurthe-et-Moselle, Jean-Yves Le Déaut est actuellement Premier vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), dont il a assuré trois fois la présidence depuis 1989. Depuis 2004, il est aussi Premier vice-président du Conseil régional de Lorraine, délégué au Développement et à la Mobilisation économique (Innovation, Recherche, Enseignement supérieur). Il appartient par sa formation initiale à la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche, puisqu’il est docteur es sciences en biochimie, et professeur des universités. Il a dirigé le laboratoire de l'aliment et l'unité de sciences biologiques de l'université de Nancy.

Dans le cadre de l’OPECST, il a réalisé quelque 11 études, concernant les biotechnologies, mais aussi les énergies renouvelables, la société de l’information et la gouvernance de l’Internet, ou encore des questions au cœur des controverses entre la science et la société comme les déchets nucléaires, l’amiante, les OGM, le chlordécone. Son dernier rapport, publié en janvier 2012, a concerné l’innovation face aux peurs et aux risques, thème sur lequel il assure depuis plusieurs années un enseignement à Sciences Po Paris."

Parmi les multiples activités de J.Y. Le Déaut, cette dernière référence n'est sans doute pas la meilleure dans le climat que connaît l'institution citée! Toutefois, on doit aussi admettre que toutes ces tâches, aussi diverses que multiples, ont dû quelque peu éloigner le rapporteur des réalités quotidiennes de l'université française, même s'il est clair qu'il n'oublie jamais ni la Lorraine ni les biotechnologies. On le sait, dès la lecture de l'épigraphe un peu insolite de son texte : « Des mines de fer ... aux mines de matière grise »... en passant, mine de rien, par les mines de sel vu l'ampleur de ses tâches?

Je ne signalerai toutefois ici que quelques points de ce long rapport qui ont attiré mon attention au cours de la lecture cursive que j'en ai faite dans un premier temps. Je ne les classe nullement ici par ordre d'importance mais en fonction de la place que les points évoqués occupent dans ce texte de près de 170 pages.

La question des étudiants étrangers, très présente aussi dans la loi Fioraso.

L'auteur du rapport remarque avec fierté que "notre pays demeure bien placé en termes d'attractivité : nous accueillons aujourd'hui 284.000 étudiants étrangers. Ces derniers représentent 12 % de nos effectifs et ce pourcentage s'élève à plus de 40 % au niveau du doctorat. Cette performance nous place au troisième ou quatrième rang mondial selon les années. Nous devons veiller à conserver cet atout".

Je serai nettement moins enthousiaste et j'ajouterai une ou deux remarques à ce constat qui marque une si vive satisfaction sur ce point. Par expérience, j'ai observé que bon nombre d'étudiants étrangers, en particulier originaires du Sud, de l'Est ou du Moyen-Orient, sont en fait souvent de faux étudiants ; ils trouvent, en s'inscrivant dans nos universités, un moyen commode et peu coûteux à la fois de bénéficier de la sécurité sociale et surtout d'obtenir un titre de séjour. C'est tout particulièrement vrai au niveau du doctorat, ce qui explique d'ailleurs aisément que le pourcentage d'étrangers s'élève alors à 40 % ! Bien entendu, bon nombre de ces étudiants étrangers ont, par ailleurs, un travail illicite qui leur permet de subsister, car leurs pays d'origine n'entretiennent guère les boursiers sur un grand pied ... quand ils donnent des bourses. Bien entendu aussi, beaucoup d'entre eux ne parviennent pas jusqu'au terme de leurs cursus mais ils ne s'en soucient guère. Les récentes dispositions pour contrôler et limiter le nombre des inscriptions ont sans doute eu des effets heureux en la matière.

Il y aurait beaucoup à dire sur le passage du rapport qui concerne les doctorats et plus globalement l'enseignement des sciences "dures" (Sciences de la Structure et de la Matière ou SSM). Ce point mériterait à lui seul un long développement particulier, car on se trouve en présence de conséquences, parfois fâcheuses, de la prétendue recherche de l'harmonisation européenne et, au delà, du fameux processus de Bologne qui visait, en particulier, à harmoniser par le haut les études doctorales en Europe, alors que, dans les faits, rien n'a changé, comme par exemple, dans le cas des directions de thèses franco-allemandes en co-tutelles, dont j'ai eu à connaître ; se posent alors, vu les différences de procédures de jury et d'évaluation entre les systèmes , des problèmes complexes voire des incompatibilités qui vont bien au-delà du port de la toge, du rituel académique ou des formules latines des thèses hollandaises ou belges par exemple!

Le problème a commencé dès 1984 ; auparavant, l'accès aux fonctions de professeur des universités était, en France, strictement conditionné par la thèse de doctorat d'État que de nombreux pays d'Europe nous enviaient, notons-le. La loi Savary a remplacé le doctorat d'État, dans les faits, par l'imposture du prétendu "Diplôme d'habilitation à diriger des recherches", l'HDR, dont chaque université a interprété les dispositions à sa guise.

Le mot "habilitation" lui-même n'était qu'un calque abusif de ce que les Allemands certes appellent ainsi mais qui, chez eux, fait suite au doctorat et surtout exige du candidat la rédaction d'une seconde étude, plus importante que la thèse elle-même et surtout sur un sujet tout différent, qui doit être soutenue devant un jury similaire à celui du doctorat. En France, en revanche, l'HDR, dans une procédure souvent bâclée, sur des dossiers parfois fort légers (une vieille thèse de troisième cycle et quelques articles qui la reprennent), est jugée, sans mention, avec "oui" ou par "non" (je n'ai jamais vu de "non" !) comme seule issue possible à la soutenance pour des candidats qui, par définition, n'ont jamais dirigé de recherches, faute d'en avoir le droit ! En Allemagne, seul ce très gros travail supplémentaire (Privatdozent) ouvre au professorat d'université. Rien de tel avec notre HDR ! L'accès au professorat d'université est, de ce fait, bien plus difficile en Allemagne qu'en France, ce qui explique d'ailleurs le nombre croissant des candidatures d'Outre-Rhin à des postes français vacants! Sur ces questions, le rapport Le Déaut contient diverses erreurs sur lesquelles je ne reviens pas.

En fait, le rapport traite d'un sujet aussi ample qu'ambitieux, mais, à mon avis, assez mal surtout par manque de hauteur de vue, ce que souligne le nombre extravagant de références au "code de l'éducation" dans un texte qui se veut de réflexion et de prospective.

La question des sciences dures à l'université illustre cet aspect. Pour les sciences de la structure et de la matière qui en sont le coeur, la concurrence initiale entre les classes préparatoires (les "prépas") qui, d'emblée, attirent TOUS les très bons et bons étudiants, fait que les filières universitaires ne séduisent que celles et ceux qui n'ont pas réussi à se faire admettre dans l'une de ces multiples classes préparatoires qui existent maintenant avec la prolifération des écoles d'ingénieurs.

La solution proposée par J-Y Le Déaut me paraît très insatisfaisante . La loi Fioraso fera payer les inscriptions en "prépas" au tarif de l'université, avec un argumentaire social débile que la ministre elle-même aurait, dit-on, récusé ! En fait, rien n'empêche et n'a jamais empêché les élèves des classes préparatoires ("khâgnes" comme "maths sup" et "maths spé") de s'inscrire à l'université. C'est ce que faisaient autrefois, en particulier, tous les élèves qui, dans les classes préparatoires littéraires à la rue d'Ulm (hypokhâgnes et khâgnes), s'inscrivaient systématiquement à l'université sans jamais y mettre les pieds et y passaient la propédeutique (ou, dans la suite, le DUEL ou le DEUG selon les époques), puis des certificats de licence, car chacun savait, pour le coup, qu'ils n'"intégreraient" pas tous "l'école" ! Certains "khâgneux", qui faisaient trois années de khâgne (« les bicas »), étaient parfois, de ce fait, titulaires d'une bonne demi-douzaine de certificats de diverses licences (car on ne pouvait entrer à " la rue d'Ulm" avec une licence complète!), pour lesquels ils n'avaient jamais suivi le moindre cours à l'université, se contentant des enseignements qu'ils recevaient dans les classes préparatoires. Toutefois, ils n'avaient ensuite aucune difficulté à regagner le système universitaire lui-même, où ils étaient même souvent, vu l'excellence de leur préparation deux, trois voire quatre années durant, les meilleurs éléments. La pratique était courante aussi dans les "prépas" scientifiques pour "maths géné" par exemple qu'on allait passer à la "fac" sans y avoir suivi le moindre cours.

On espère que la solution proposée par Monsieur Le Déaut n'est pas simplement inspirée, comme on peut le croire à certains propos, par l'idée de tirer 180 € par an aux élèves des classes préparatoires pour alimenter les budgets d'universités où ils ne se rendent jamais !

Pour conclure, je vous allèche dès maintenant par quelques unes des perles ou curiosités de ce rapport.

Le rapporteur croit aux vertus du verbe comme le montre son goût immodéré pour les changements de noms dont il pense, de toute évidence, qu'ils changeront aussi les choses. Un exemple : "Je propose de donner à la structure de coopération l'appellation de "communauté d'universités" et non celle de "grande université".". Fichtre !

Pour finir gaiement, une formule du rapport, parmi les meilleures :

« Quand on a un socle qui est gravé dans le marbre [sic], il faut donner de la souplesse et le droit d'expérimenter ».

On regrette le nombre excessif de fautes d'orthographe dans ce texte, à commencer par la première ligne de la première page du rapport où, dans les remerciements (page VII), la ministre compétente, Madame Fioraso, est prénommée "Geneviive"! Espérons pour elle qu'elle n'a pas ouvert ce rapport!

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